Chaotic Mind
34. love to Death
34.
love to Death
Heath – 25 ans
Elle l’a dit.
Je l’ai vu dans ses yeux, avant même qu’elle ne les prononce, elle savait que c’était une très mauvaise idée. Son discours était parfait, si bien que j’en suis venu à me demander si elle n’était pas sincère. Toutefois, je me suis accroché à ce que je sais : Scarlett est une manipulatrice, Scarlett connaît mon frère et sait ce qu’elle doit dire pour l’amadouer, Scarlett ne se lance jamais dans quoi que ce soit sans être certaine de gagner – du moins lorsqu’elle n’est pas en blanc. Et c’est le cas aujourd’hui, même si elle l’imite relativement bien, elle parle trop doucement, moins fort, elle réfléchit beaucoup trop avant de prononcer le moindre mot… non, ce n’est pas du blanc.
Je sais aussi qu’elle apprécie Owen, peut-être même qu’elle l’aime, mais pas de cette façon. Elle n’est pas amoureuse de lui. Avant, j’avais du mal à saisir cette nuance. Aujourd’hui, j’ai compris qu’aimer comporte bien des variantes. On peut être attaché à quelqu’un, on peut tenir à une personne, sans en être amoureux. Bref, elle n’est pas amoureuse d’Owen.
Je sais qu’en revanche, elle est folle de moi. Elle l’a toujours été. À sa façon, bien sûr, mais ça ne change pas ses sentiments envers moi. Je sais que la haine qu’elle me porte ne fait qu’accentuer son amour pour moi. Je suis conscient qu’elle mourrait pour moi, pire encore, qu’elle vivrait pour moi. Je sais que son amour à mon égard ne connaît aucune limite. Je sais que je peux lui faire confiance sur tous ces points.
Et c’est pour cette raison que son « je t’aime » sonnait si vrai. Parce qu’elle ne l’a pas dit à Owen, elle me l’a dit à moi. Et la sincérité dans sa voix a gâché l’intégralité de son discours. À côté de ces mots, tout droit sortis de son cœur, de son âme, tout ce qu’elle a dit auparavant sonne comme un mensonge.
Owen a entendu la même chose que moi. Il en a aussi déduit la même chose que moi. Dans une lenteur calculée, il repousse doucement Scarlett qu’il avait détachée pour la serrer dans ses bras.
— Dis : je t’aime, Owen, ordonne mon frère d’une voix lointaine en se relevant.
Scar fait mine de ne pas comprendre, plantant ses yeux interrogateurs dans ceux d’Owen. Elle essaie de gagner du temps. Et elle fait bien. Je me bagarre avec mon pouce depuis le début de cette conversation, toutefois, j’attends un bruit suffisamment fort pour pouvoir me le démettre en toute discrétion. Non pas qu’un os qui sort de son axe soit très bruyant, encore moins un pouce, bien que le craquement en soit audible, toutefois le hurlement que je vais tenter d’étouffer, lui, le sera. Je ne suis pas douillet, mais un os qu’on démet, ce n’est pas le kiff, j’en sais quelque chose, mon épaule garde encore des séquelles du passage de Kevin.
Finalement, après un duel de regards, Scarlett finit par céder et souffle :
— Je t’aime, Owen.
— Maintenant dit : je t’aime, H.
— Owen, murmure Scar en secouant la tête, ce serait un mensonge, tu le sais.
Sa voix tremble légèrement, tout comme ses mains. Elle ne parvient plus à cacher son anxiété. Bien que son expression faciale reste neutre, on note tout de même l’agitation de son corps. Elle jette un coup d’œil presque terrifié à l’arme qu’Owen a glissée dans sa ceinture.
— Ça ne t’a jamais dérangé, mon amour. Allez, un dernier mensonge, ordonne Owen.
Je ne reconnais pas la voix froide et calculatrice de mon frère. Je ne le reconnais pas tout court d’ailleurs. Encore moins lorsqu’il ressort son arme pour la braquer une nouvelle fois dans ma direction quand il constate que Scar se mure dans le silence.
— Dis-le ou je le bute !
Il retire le cran de sécurité de son flingue. Scarlett panique dans la seconde, perdant ainsi toute crédibilité, sans même avoir à parler. Ses yeux s’écarquillent, son corps se tend comme un arc prêt à lâcher sa flèche… Et elle crie.
— Je t’aime, H !
Owen laisse son arme tomber sur le sol avant de se jeter sur Scarlett. Son poing s’enfonce sur sa mâchoire, la faisant chuter en arrière.
— Owen ! hurlé-je.
Il n’en a que faire, il s’assied à califourchon sur le ventre de Scarlett et lui assène un nouveau coup. Je n’attends pas plus longtemps avant de pousser violemment mon pouce vers mon petit doigt. Le craquement est instantané tout comme mon cri de douleur que je ne tente même pas de dissimuler. L’instant d’après, je suis debout et me dirige droit sur mon frère.
De ma main valide, j’agrippe son col et le tire en arrière afin qu’il lâche Scarlett. Lorsque mon regard tombe sur son visage, toute la colère que j’ai tenté de retenir explose. Tout, absolument tout est de sa faute.
Je me souviens de cette boule terrible dans mon estomac dès lors que je franchissais le seuil de la maison le matin. Je me rappelle la peur viscérale dans cette ruelle sombre, le soir en rentrant. Ce frisson qui partait de ma nuque pour se répandre dans l’intégralité de mon corps. La terreur qui me clouait parfois au lit.
Mon pied s’enfonce dans ses côtes.
Je me souviens des tonnes de questions qui s’immisçaient dans ma tête, encore et encore. Ces questions qui résonnaient comme un écho sept jours sur sept, celles qui m’empêchaient de fermer l’œil. Pourquoi moi ? Qu’ai-je fait ? Suis-je si monstrueux ? Et si c’était ma faute ? Et si je méritais tout ça ? Peut-être que je ferais mieux de crever, pour que tout s’arrête ? Pourquoi personne ne m’aide ? Pourquoi personne ne me tend la main ? Suis-je un lâche d’avoir peur ? Suis-je mauvais de leur souhaiter tout le malheur du monde ? Combien de temps me faudrait-il pour mourir si je me tranchais les veines ? La réserve de médicaments de Scarlett suffirait-elle à me faire passer l’arme à gauche ? Est-ce que sauter par la fenêtre me tuerait sur le coup, ou serais-je seulement paralysé ? Et si j’étais paralysé, s’en prendraient-ils encore à moi ? Ai-je le droit de crever ? Peut-être que je dois subir ça, un peu comme Scarlett l’a fait ? Et si ce n’était pas moi le problème ? Mais si, bien sûr que si, sinon, pourquoi s’en prendre à moi ? Ça fait mal de mourir ? Ça va s’arrêter un jour ? Il y a quoi après la mort pour les lâches comme moi ? Et si j’étais une merde ? Et si je ne méritais pas qu’on m’aide ?
Assis sur son torse, je frappe encore et encore son visage.
Je repense à ces matins, seul face au miroir, à contempler les bleus sur mon corps si frêle. Ces matins où je priais pour qu’il soit malade. Sans Kevin, le reste de la bande n’était rien, alors si lui était cloué au lit, j’aurais pu avoir une journée de repos. Juste une.
— Tout ça pour rien, hurlé-je entre les coups que je fais pleuvoir sur son visage.
Parce que j’ai repoussé Scar de mon propre chef, sans prendre en compte l’humiliation quotidienne que je subissais. Je l’ai rejetée parce qu’elle était trop jeune, pas parce qu’on me tapait sur la gueule. Et quand j’ai enfin vu ce qu’il voyait, ce que j’ai vécu durant des années ne m’a pas empêché de l’embrasser, de la toucher, de coucher avec elle.
Scarlett, elle s’en foutait de tout ça. Ce que j’avais été, ce que j’avais traversé, puis fait à Kevin lorsque j’en ai eu la force, ça ne l’a jamais empêché de m’aimer. Elle m’aime moi et mes cicatrices. Moi et mes erreurs. Moi et ma colère. Moi et ma faiblesse. Moi et mes cauchemars. Moi. Juste moi. Et ça a toujours été le cas.
— Tu étais mon frère ! hurlé-je. Tu n’avais pas le droit de me faire ça !
Je martèle son torse, les larmes aux yeux. Parce que la vérité est là : je lui en veux autant que je m’en veux. Pour en arriver à des fins aussi extrêmes, il devait souffrir le martyre et moi, je n’ai rien vu. Une petite voix me souffle que tout cela est de sa faute. J’étais accaparé par ma souffrance, celle qu’il a engendrée et lorsque ce n’était pas le cas, c’était celle de Scar qui régnait dans ma tête. Je n’avais et je n’ai toujours pas les épaules assez larges pour supporter les maux de la terre entière. Il est vrai, je le reconnais, j’aurais peut-être dû me concentrer davantage sur mon frère, pas laisser Scar s’immiscer entre nous.
Mais il avait tout le temps l’air si heureux, si sûr de lui, bien dans sa tête et dans son corps. Il avait tout, je n’avais rien – sauf ce qui comptait le plus pour lui, visiblement.
— Je ne suis pas responsable des sentiments de Scarlett, dis-je en plantant mon regard dans le sien. Je ne suis pas responsable des miens non plus et encore moins des tiens.
J’entends Scarlett étouffer un sanglot derrière moi, mon cœur se serre sans que je prenne la peine de me retourner. Nous aurons tout le temps d’en parler une fois que mon frère ne sera plus une menace, ni pour elle ni pour moi.
— Tu as lancé tout le pays à la poursuite de Scar, craché-je. Elle aurait pu mourir si Raf n’avait pas fait le lien.
Cette perspective déclenche un long frisson dans ma colonne vertébrale. Elle aurait pu y laisser la vie pour quoi ? Pour qu’elle se rende compte qu’elle ne m’aime pas ? Il n’a fait que nous pousser dans les bras l’un de l’autre.
— Je pourrais pardonner le harcèlement, soufflé-je en me relevant. J’aurais pu pardonner le fait que mes propres parents n’avaient aucune confiance en moi par ta faute. Mais on parle de Scarlett, Owen, Scarlett ! Nous la connaissons depuis qu’elle est gamine, on a vécu sous le même toit durant des années. Tu l’as aimée et elle t’a aimé aussi, peut-être pas comme tu le souhaitais, mais ce genre de truc, ça ne se contrôle pas. Tu le sais, non ?
Son regard est toujours focalisé sur le mien. Le mépris que je lis dans ses yeux me donne la nausée. Malgré tout, il reste mon frère et toute la haine qu’il me porte me fait plus de mal que je ne l’avouerai jamais. Il tourne la tête pour cracher du sang sur le sol, ainsi qu’une dent. Ma colère ne redescend pas, malgré sa figure mal en point. Je n’arrive pas à croire qu’il ait levé la main sur Scarlett. Je l’ai vu, plus d’une fois, se comporter comme un con avec elle. Comme le soir où il voulait coucher avec elle alors qu’elle affirmait ne pas être prête. Cette manière d’insister face à son refus m’avait retourné le bide. Toutefois, de là à la frapper… Il a perdu éternellement mon respect.
— Tu penses pouvoir la rendre heureuse ? ricane-t-il faiblement. Tu ne sais pas ce qui est bon pour elle. Regarde-la, tout est à refaire. Et c’est ta faute, j’étais parvenu à la rendre parfaite ! Tu as tout gâché.
Je recule légèrement, heurté par ses mots. Il donne l’impression de parler d’une poupée ou je ne sais quoi.
— Ne fais pas cette tête. Ma perfection n’est pas la tienne, mais avec moi, elle sera heureuse. Tellement heureuse !
— Comment veux-tu qu’elle soit heureuse en jouant un rôle ? murmuré-je, outré.
— Actuellement, elle joue un rôle. Il faut seulement la briser pour la reconstruire à la perfection.
J’entends un cri étouffé de la part de Scarlett tandis que je ne détourne pas mon regard de celui d’Owen. La tête légèrement penchée sur le côté, je cherche à distinguer une lueur qui me ferait dire que mon frère est toujours là, quelque part, tapi sous une tonne de crasse. Je ne vois rien, comment le pourrais-je face aux propos qu’il tient ?
— Regarde-moi cette salope qui s’envoie en l’air avec toi dès que tu lui fais les yeux doux. Ce n’est pas une femme bien, ce n’est pas ce qui était prévu. Ce n’est pas celle que j’ai construite…
Je ne tiens plus. Je me jette sur Owen sans lui laisser le temps de poursuivre son horrible discours. Ma main valide s’enroule autour de son cou, serrant de toutes mes forces. Je me répète, encore et encore que ce n’est plus mon frère. Cet homme n’a plus rien à voir avec mon frangin. Entre être un connard comme mon jumeau et être un fils de pute comme ce type, il y a un fossé. Je ne saurais dire quand il l’a sauté, mais… Je refuse de laisser cet inconnu dans la possibilité de faire du mal à Scar.
Une main, douce, mais ferme, se pose sur mon épaule. Je l’ignore, mon regard planté dans celui d’Owen. Ses yeux sont grand écarquillés, sa bouche est ouverte. Il cherche son souffle sans être en mesure de le trouver.
— H, chuchote Scarlett.
Sa respiration s’écrase sur mon oreille, mais elle doit comprendre que je fais ça pour elle. Le Owen qu’on a connu n’existe plus, ce type est dangereux et prêt à tout. Je dois la protéger. Je le lui ai promis et tant que mon frère sera en vie, elle ne sera jamais en sécurité. Peut-être qu’elle me détestera pour ça, mais je préfère la savoir vivante et en colère plutôt que morte et fière de moi.
— H, s’il te plaît… lâche-le.
Comment peut-elle vouloir le laisser s’en tirer après tout ce qu’il a dit, tout ce qu’il a fait ? Sa compassion à son égard ne fait qu’accentuer ma colère. Est-elle aveugle au point de ne pas voir qu’il représente un réel danger pour elle ? Pour nous ?
— On peut tout oublier, Heath, mais jamais tu n’oublieras le jour où tu as pris la décision de tuer ton frère. On peut tout pardonner, mais pas ça. Et le pire, ce n’est pas d’en vouloir à un autre, c’est de vivre toute sa vie avec la culpabilité d’avoir mis fin aux jours de celui qu’on a aimé. Ne t’inflige pas ça.
Je tourne la tête vers elle. Ses grands yeux bleu océan remplis de larmes. Sa mâchoire rougie. Son nez saignant. Son air si triste qu’il me percute le cœur. Doucement, je relâche la pression autour de la gorge d’Owen qui, après une inspiration, tousse à n’en plus finir. Je me relève et, l’instant d’après, Scarlett me serre dans ses bras.
Je caresse ses cheveux, les yeux dans le vide. Encore tremblant de rage et de peur, je me demande ce qui nous attend désormais. On ne peut pas aller voir les flics, j’ai bien plus de sang sur les mains qu’Owen et Scarlett a tué un homme. Toutefois, je ne peux pas laisser Owen partir comme si de rien n’était. Il reste dangereux.
Néanmoins, Scar a raison sur un point : je ne me le pardonnerais jamais si je venais à le tuer. Même si je ne le reconnais pas, dans ses actes, dans ses paroles, mon sang coule dans ses veines, le sien dans les miennes. On a partagé le même bide pendant neuf mois… Ce n’est pas rien. La famille n’a jamais tenu une place importante dans ma vie, évidemment, je les aime, mais ils n’ont pas été une priorité dans mon existence. Peut-être qu’au fond, je leur en veux de ne pas avoir vu ma détresse durant l’adolescence. Je ne sais pas.
— On se retrouvera en enfer, mon amour.
Nous nous tournons comme un seul homme vers Owen. Le cri de Scarlett résonne en même temps que la détonation. Elle se précipite vers mon frère tandis que je reste immobile à observer mon jumeau allongé sur le sol, une balle logée dans la tempe. Doucement, une mare rouge entoure le visage d’Owen tandis que Scarlett martèle son torse.
— Non, non, non, crie-t-elle en secouant le corps sans vie de mon frère.
Je sens une larme rouler sur ma joue. Je ne saurais dire s’il s’agit de soulagement, de terreur, de tristesse, de colère ou les nerfs qui retombent. Je vois le corps d’Owen, je sais qu’il est mort, mais mon cerveau n’a pas encore compris qu’il s’agit de mon frère, là, étendu sur le sol.
Je ne réalise pas que je n’entendrai plus sa voix, que je ne pourrai plus le haïr avec autant de ferveur que ce matin encore, que je n’aurai plus envie d’éclater sa tête sur le bitume, que je ne serai plus jaloux des regards complices qu’il échangeait avec Scar.
— Fais quelque chose ! hurle Scar en tournant son visage rempli de larmes vers moi.
Tel un automate, je m’approche d’elle. Je sais ce que je dois faire, mais elle n’a pas besoin de le voir. Elle n’a pas besoin de le savoir non plus. Et ce, même si je compte faire les choses bien. Je veux qu’il soit enterré, que nos parents aient un lieu où lui rendre visite et se recueillir, tout ça sans se douter qu’il avait pété les plombs.
Je vais écrire une lettre, nous avons toujours eu la même écriture, notre seul réel point commun. Je vais faire les choses bien, pour que mes parents n’aient aucun regret, qu’ils ne culpabilisent pas. Je vais le ramener à son appartement et l’allonger dans son lit, ou ailleurs, je ne sais pas encore. Il faut que je fasse croire qu’il est mort ailleurs. Le sol serait plus judicieux, je pourrais disposer le sang comme il faut. Je pourrais…
Je tombe à genoux à côté de Scarlett et la prends dans mes bras. Silencieusement, je pleure, alors qu’elle hurle dans mon cou.
Ce soir, mon frère a mis fin à ses jours. L’amour l’a rendu fou. La folie a tué mon frère. Il l’aimait tellement qu’il en est mort.
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