Chaotic Mind
28. rÉgression vers la moyenne
28.
rÉgression vers la moyenne
Heath – 25 ans
Je me souviendrai toute ma vie des paroles du psy de Scarlett lorsqu’elle m’avait parlé de la régression vers la moyenne. J’ai toujours aimé ce concept issu des mathématiques. Le retour vers un intermédiaire m’a toujours paru être, en quelque sorte, la lumière au bout du tunnel. Sur une courbe de statistique, la régression vers la moyenne désigne que si une variable est extrême lors de la première mesure, elle se rapprochera légèrement de la norme lors de la seconde, puis encore un peu pour la troisième.
Les psychologues, puisqu’ils sont un peu tapés, ont rapporté ce même constat à la vie. Dans la vie, tout ne peut pas être toujours blanc ou noir. Arrive un moment où la courbe se rapproche de la moyenne, le gris en somme. Ça marche pour approximativement tout le monde et généralement, on s’en rend même compte. Un jour, on perd son job, puis sa meuf, son permis parce qu’on a conduit bourré, on est alors dans l’extrême noir de la fourchette.
Ensuite, la suite d’événements pourris se stoppe, on ne se sent pas mieux, mais on arrête de couler. La courbe remonte légèrement. On retrouve un job, on monte encore. On adopte un chat pour combler la solitude, une petite avancée supplémentaire. Au final, petit à petit, on se rapproche de la normalité. On n’est pas fou de joie, mais le gris est souvent une sensation de plénitude lorsqu’on a passé plusieurs mois au fond de l’obscurité.
Et la courbe continue de monter, on trouve une nana super, on fait de nouvelles rencontres, on part en voyage, on découvre des cultures jusqu’ici inconnues, on a une augmentation… la fourchette ne cesse de grimper encore et encore pour atteindre l’extrême blanc. Cependant, il ne faut jamais oublier que la régression vers la moyenne est inévitable.
En conclusion, tout le long de notre vie, nous allons vivre des passages en haut, puis en bas de la courbe. Toutefois, elle reviendra toujours vers la moyenne. C’est ainsi.
Sauf pour Scarlett.
Si ses émotions n’ont pas de norme, il en est visiblement de même pour sa vie. Sans rire, je n’ai jamais vu autant de malchance réunie dans un être. Pour expliquer la situation, je ne vois que trois explications : son ange gardien a foutu le camp pour rejoindre l’équipe adverse. Sa bonne étoile est un trou noir. Ou c’était une tueuse de chiots dans une autre vie.
Honnêtement, je ne vois pas pourquoi elle aurait un karma aussi pourri si ce n’est pas le cas…
Pour une fois, c’est Raf qui se charge du sale boulot en se débarrassant du corps et de toutes les preuves pouvant relier Scarlett à un potentiel homicide. Pour ma part, j’ai traîné Scar jusque chez moi, essayant de contenir ma colère. Aussi bien contre elle que contre moi-même.
Ce soir, j’ai joué au con et le résultat aurait pu être dramatique, du moins, pire qu’il ne l’est actuellement. Je ne me serais pas relevé si elle avait péri, régression à la moyenne ou non. Je suis, en grande partie, responsable du désastre de cette nuit.
Scarlett est assise sur le canapé, une tasse de café fumant entre les doigts. Elle fixe un point invisible face à elle, les cheveux encore mouillés de la douche que je lui ai imposée. Lorsque je l’ai retrouvée dans la ruelle, elle n’a pas prononcé le moindre mot. Elle m’a simplement regardé avant de se glisser dans mes bras.
Depuis, elle n’est pas plus bavarde. Pour être sincère, je ne sais quoi faire ni quoi dire. Elle a toutes les raisons du monde de me détester et au final, je me hais moi-même. Ce soir, j’ai agi avec mon cœur. Je voulais qu’elle comprenne, qu’elle arrête de jouer avec moi, on se fait tant de mal que c’en devient ridicule. J’en suis venu à oublier le danger qui plane autour d’elle.
Ce soir, Scarlett est devenue une tueuse. Elle a tué un homme.
Mon regard tombe sur sa main que j’ai bandée. Peut-être qu’il faudrait envisager des points de suture, Raf nous en dira plus. En attendant, ce n’est pas réellement sa blessure qui m’inquiète. Pour l’heure, elle est simplement en état de choc. Toutefois, lorsqu’elle passera en épisode dépressif – et ça ne saurait tarder – elle se retrouvera face à la culpabilité. Je n’ose imaginer les dégâts que causera cette phase.
Scarlett se responsabilise pour des morts dont elle n’est aucunement coupable, alors quelle sera sa réaction lorsqu’elle fera face à la réalité ? Oh, je la connais, je sais qu’elle sera incapable de relativiser. La légitime défense ? Rien à foutre, ça n’effacera pas le sang sur ses mains.
Je n’aurai aucun moyen de la sortir de là, je le sais. Ce n’est qu’une question d’heures avant qu’elle nous tienne tous les deux responsables. À contrecœur, je tire mon téléphone de ma poche arrière. C’est la main tremblante que j’appuie sur l’onglet « message ». Je jette un dernier coup d’œil à Scarlett qui n’a pas bougé d’un cil avant de taper rapidement mon SMS.
[J’ai besoin de toi. Ici.]
Sa réponse ne tarde pas à arriver.
[Pas le temps. J’ai une boîte à maintenir à flot, moi.]
J’ignore sa pique, après tout, j’ai l’habitude.
[Même pour Scarlett ?]
[Qu’est-ce que tu as foutu, encore ?]
J’encaisse le « encore » difficilement. C’est impressionnant, nous avons beau avoir le même âge, il est le seul capable de me faire redevenir l’adolescent que je fus. Cette impression d’être un moins que rien, de ne servir à rien si ce n’est causer du mal à mon entourage.
Un mot de sa part et je remets l’entièreté de mon existence en cause. Et souvent, je me demande comment nous en sommes arrivés à ce stade. Certes, nous sommes en tout point différents, mais ça ne cause pas une haine aussi profonde que celle que nous entretenons depuis de nombreuses années. Les miles qui nous séparent ne sont pas parvenus à faire taire notre animosité ni cette emprise étrange qu’il a sur mon esprit.
Owen est le seul homme sur cette terre qui pourrait me faire baisser les yeux devant lui. Il ne m’inspire aucune crainte, il est seulement un rappel constant de ma faiblesse. Il la ravive comme s’il en était le propriétaire. Je ne connais pas la raison. Il a toujours eu cette façon de me regarder, de me parler, cette manière bien à lui de me rabaisser, comme personne n’en a jamais eu le pouvoir, pas même Kevin.
Nous nous sommes battus, bien sûr, comme tous les frères. Mais sur le plan physique, il ne m’inquiète aucunement. Toutefois, Owen s’infiltre dans mon esprit et y sème des graines qui, venant de n’importe qui d’autre, ne me feraient ni chaud ni froid, mais quand c’est lui… c’est différent. Chacun de ses mots me défonce.
Malgré tout, je ne peux m’empêcher de l’aimer. C’est un connard, néanmoins c’est avant tout mon frère, mon sang. Finalement, je crois que je suis accro aux relations toxiques. Mon frère est un enfoiré qui me dégomme lorsqu’il prend le temps de s’adresser à moi. Mon meilleur pote me file des contrats pour que je tue des humains. Et la femme de ma vie… est bipolaire, instable, alcoolique, toxico et désormais tueuse. Owen me détruit. Raf démolit mon âme sans s’en rendre compte. Scarlett, elle, me fait vivre à trop m’aimer, trop me détester. Elle est l’excès. J’adore ça. Ça me terrorise.
Il n’y a pas de régression vers la moyenne dans notre relation. Dans aucune de mes relations d’ailleurs. J’ai toujours eu tendance à éjecter de ma vie les rapports basiques. Lesli, par exemple, la nana avec qui je suis sorti lors de ma première – et seule – année universitaire. Elle m’aimait, d’une façon si pure, si douce, si normale… si platonique. Les relations comme celle-ci m’ennuient à mourir, à croire que je suis masochiste.
Moi, je veux la guerre, des balles qui pulvérisent nos cœurs et un pieu pour les réparer. Je veux gagner une bataille inexistante, j’aime lorsqu’on s’affronte, quand elle me prouve qu’à tout moment, je peux la perdre, que je ne l’ai jamais gagnée. J’aime ma relation avec Scarlett même si, souvent, on dépasse les limites. On va trop loin, on se fait du mal, cependant, au final, entre nous, il n’y a que de l’amour. De l’amour haineux, certes, mais il n’y a rien de plus sincère que ce que nous vivons. Je pourrais crever pour elle, sans hésitation. Ma pire ennemie, ma meilleure amie, mon seul et unique amour.
Toutefois, il y a certains cas que je ne peux gérer seul. Certaines situations où je n’ai pas les mots pour soigner ses maux. Et quand on se fait trop de mal, il n’y a qu’une personne pour la sortir des ténèbres.
Je déteste ça, je hais devoir appeler mon frère au secours. Toutefois il y a un truc entre eux, pas aussi puissant que nous, mais entre Owen et Scar c’est une histoire bien plus compliquée qu’elle n’y paraît. Même s’il ne le verra jamais, qu’il ne voudra jamais le voir, mon frère est le pansement de Scarlett. Elle se sent seule ? Elle appelle Owen. Elle me veut sans le pouvoir ? Elle se met avec Owen. Il est celui qui répare les plaies laissées par les autres, sans jamais réellement trouver sa place dans son cœur. Toutefois, il l’aime tellement qu’il ne lui tournera pas le dos, quitte à en crever.
[Je t’expliquerai de vive voix. Ramène-toi, et fissa avant que ça ne dégénère.]
[Je serai là demain.]
Je soupire, pour le moins rassuré. Je n’ai en aucun cas envie de le voir, mais mettre mes sentiments de côté c’est ma spécialité. Je dépose mon téléphone sur le comptoir du bar avant de rejoindre Scarlett sur le canapé.
Je n’ai pas les mots. Je regarde son profil, elle semble exténuée, pourtant elle lutte contre le sommeil. Nous en connaissons la raison. Elle sait que lorsqu’elle se réveillera de nouveau, elle devra faire face à l’horreur de son acte. Ce sera un carnage. Le noir, chez Scarlett, prend plusieurs déclinaisons. Il y a son noir habituel qui, soyons francs, est déjà sacrément merdique. Toutefois, il y a le vrai noir, celui qui, si on a le malheur de détourner le regard une seule seconde, lui donne envie de se foutre en l’air.
C’est si intense, si violent, que personne n’a les bons mots. Owen a la patience nécessaire pour rester avec elle, jour et nuit, dans le silence le plus complet, en attendant que ça passe. Moi pas. Chaque fois, j’ai foutrement envie de la secouer, qu’elle revienne à elle, qu’elle se souvienne que ce n’est pas entièrement réel… Bien sûr, ses démons sont bien là, son cerveau ne déforme pas son passé, mais les sentiments liés à ses traumatismes ne sont pas réels. Ils sont accentués et ils la poussent à ressentir des choses qu’elle ne devrait pas.
— Scarlett…
Je ne sais pas quoi dire. Je secoue doucement la tête avant de glisser mes doigts dans mes cheveux et de me prendre le visage entre mes mains. Elle aurait dû passer une bonne soirée, un anniversaire comme on le faisait autrefois, quand elle était ado. Au lieu de ça, j’ai voulu lui donner le coup fatal. La raison ? Je n’en ai pas la moindre idée. J’aurais pu la perdre ce soir, vraiment, elle aurait pu mourir à cause de mon ego. Face à ce constat, c’est tout mon monde ou presque qui s’effondre.
Je ne l’entends même pas bouger, pourtant, je sens sa tête se déposer sur mon épaule. Je prends une courte inspiration avant de redresser le visage. Scarlett en profite pour nicher son nez dans mon cou, le bout de son nez froid me fait frissonner. Ses cheveux humides, frôlant le tissu de mon tee-shirt, le trempent rapidement.
— Faut qu’on arrête, chuchote-t-elle.
Ses lèvres caressent la peau fine de mon cou, ça n’empêche pas mon corps de se crisper. Que veut-elle dire par là ? Parce que, jusqu’ici, on a déjà essayé d’arrêter. Toutefois, malgré les miles, les années, les personnes qui nous séparent, on revient toujours l’un vers l’autre.
On dit souvent que ceux qui sont faits pour être ensemble finiront par se réunir, qu’importent les embûches qu’ils devront traverser. Toutefois, on oublie qu’il y a une heure pour trouver son âme sœur. Scar et moi, nous nous sommes certainement rencontrés trop tôt, à l’âge où nos différences avaient encore de l’importance.
Trop immatures pour nous aimer comme nous aurions dû le faire.
Trop fiers pour avouer qu’on était faits pour être heureux.
Et puis peut-être que nous nous sommes retrouvés trop tard, quand la rancœur avait déjà noyé nos âmes, lorsque la vie nous avait poussés à ne plus aimer par crainte d’être abandonnés.
Peut-être que nous avons loupé le train, peut-être que nous l’avons regardé passer sans monter dedans, par peur de l’inconnu.
La vie nous a séparés, de corps et d’esprit, oubliant de nous voler nos sentiments respectifs.
Et on s’aime à en mourir.
On s’aime si fort qu’on est incapables de se faire du bien, parce que nous avons mis de côté nos émotions trop longtemps.
Pour autant, je ne me pense pas capable d’arrêter. Ça nous fait du mal, très bien, je le conçois, mais je ne me suis jamais senti aussi en vie qu’à ses côtés et je suis conscient que c’est réciproque. Je le sais, je le sens, elle vit quand elle est avec moi, elle survit lorsque nous sommes loin l’un de l’autre. Tout comme moi. On ne peut pas s’arrêter. Peut-être pouvons-nous apprendre à nous aimer, de la bonne façon, si tant est qu’on en ait envie, mais là encore je n’en suis pas certain.
Mais on ne pourra jamais vivre l’un sans l’autre.
— Arrêter quoi ? demandé-je, espérant sembler assuré.
Spoiler alert : c’est un échec monumental.
Ma voix chute davantage encore dans les graves, signe de mon appréhension. Les battements de mon cœur s’accélèrent, j’ai l’impression de vivre une rupture. C’est dingue de se faire larguer par une meuf avec qui on n’est même pas en couple !
— De résister. Merde, H, j’ai tué un homme ce soir. Et avant de sortir de ma torpeur, j’étais prête à mourir pour mettre fin à ce jeu qui nous blesse tous les deux. Ça ne prendra jamais fin, pas tant qu’on se refuse l’un à l’autre.
Je pousse un soupir de soulagement… avant de prendre conscience de l’entièreté de ses paroles. Je me redresse vivement, oubliant un instant qu’elle a sa tête posée sur mon épaule. Je plante mon regard dans le sien, cherchant la vérité. Elle parle vite, elle ne semble pas triste, aucune culpabilité visible… c’est forcément du blanc. Mais elle n’a jamais voulu mourir en épisode maniaque, au contraire, elle tient plus à sa vie qu’à n’importe quoi d’autre.
— Quelle couleur, Scar ?
Elle sourit doucement avant de se pencher en avant pour déposer sa tasse sur la table basse face au canapé.
— Blanc ou gris, je ne sais pas trop, on s’en fiche. Ce n’est pas que je voulais mourir, H, simplement, je me dis que si on est incapables de s’aimer dans cette vie, alors peut-être que dans une autre…
Je ne la laisse pas finir. Mes lèvres se posent sur les siennes avec tant de violence que nos dents s’entrechoquent. Un instant, elle reste surprise, mais rapidement, elle me rend mon baiser avec autant d’intensité. Nos langues entament une danse délicate et soutenue à la fois, comme si nous avions attendu toute notre vie. Nous nous embrassons comme si notre vie était en jeu. Mes mains posées sur ses joues, je la maintiens près de moi bien que je doute qu’elle souhaite s’enfuir. La puissance de son baiser en dit long sur son désir, son amour, son besoin d’être proche de moi. Comme avant, comme depuis toujours et certainement pour toujours.
Ce baiser est le miroir de notre amour, en quelque sorte. À la fois violent, douloureux lorsqu’elle plante ses dents dans ma lèvre, explosif, excessif, colérique et foutrement amoureux.
— On n’a pas besoin d’une autre vie… commencé-je entre deux baisers.
D’un geste vif, je l’attire à moi. Elle comprend rapidement ce que j’attends et enjambe mes cuisses. À califourchon sur moi, Scarlett entoure ma nuque de ses bras tandis que mes mains empoignent ses hanches. Ses fesses sur ma queue, je bande en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire.
— On s’aime déjà, poursuivis-je.
Elle gémit en bougeant ses petites fesses contre moi, sa poitrine écrasée contre mon torse.
— Je t’aime, Scar. Et toi aussi.
Ce n’est pas une question. Je sais qu’elle m’aime. Je le sens dans chacun de ses gestes, dans chacun de ses mots. Je le vois dans ses regards, même chargés de haine. C’est plus fort que tout, plus fort que nous.
Elle stoppe notre baiser et en réponse, je grogne de frustration. Toutefois, lorsqu’elle plante ses iris dans les miens, il n’y a plus rien qui existe. Ces trois petits mots ont changé quelque chose dans ses yeux. Ils ont réveillé une lueur, une étincelle qui me fout en l’air.
— Redis-le, ordonne-t-elle.
Un fin sourire étire mes lèvres alors que je secoue la tête.
— Je t’aime, Scarlett Black. Je déteste ça. Parfois, ça me dégoûte. J’ai cette sale impression que notre amour est un poison qui nous envenime doucement, qui nous tue à petit feu. Ça me donne la gerbe. Mais c’est comme ça, on n’y échappe pas.
Contre toute attente, elle éclate de rire. La tête rejetée en arrière, j’ai une vue magnifique sur son cou. Sans attendre, j’embrasse sa peau fine. Scarlett cesse immédiatement de rire pour pousser un délicieux soupir qui réveille en moi tout mon désir. Je resserre ma prise sur sa taille tandis que j’appose mon empreinte sous son oreille. Sa peau pâle marque instantanément, j’adore ça.
— Alors, on continue à se détester ? demande-t-elle.
— Hum hum… Il n’y a qu’ainsi qu’on s’aime, bébé.
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