Chaotic Mind

Maze Perkins · Chapitre 29 sur 44

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Chaotic Mind

23. moi sans toi, toi sans moi

23.

moi sans toi, toi sans moi

 

Scarlett – 24 ans

Assise sur le lit, j’observe la porte qui claque derrière H.

Non, mais il se fout de ma gueule, là ?

J’attrape mon débardeur que j’enfile à nouveau et me lève d’un bond. Je déteste cet instant, ces quelques secondes entre le noir et le blanc. Les transitions entre les deux m’ont toujours mise dans une colère noire. Malheureusement pour H, c’est lui qui va se bouffer toute ma frustration. Parce qu’au fond de moi, je sais que je ne devrais pas me sentir carrément mieux. Au contraire, je devrais être au fond du trou, creuser encore un peu, et m’enterrer vivante jusqu’à ne plus avoir de souffle. Au minimum. Pourtant, à cet instant, la mort de Sasha me passe au-dessus. La souffrance reviendra, elle revient toujours, mais j’ai quelques jours d’accalmie… que je ne supporte pas.

La contradiction avec mes émotions et l’épreuve à laquelle je fais face me… je m’en fiche un peu si je dois être parfaitement honnête. Et ça m’énerve de m’en foutre. Et ça m’énerve d’être énervée. Et puis merde, il se prend pour qui, avec ses paroles de connard ? Et pourquoi je me casse la tête pour un mec qui exécute des êtres humains pour de la thune ? Il se prend pour qui, Dieu ?

Je réclame une pause à mon cerveau. Tout de suite. On parle d’un homme qui TUE des gens pour payer son loyer. Rien ne va dans cette phrase. Absolument rien. Je dois analyser ce bordel.

Analy… quoi ? Hein ? Comprends pas, souffle une petite voix dans ma tête.

Mes pensées repartent de plus belle alors que je fais les cent pas dans ma chambre. Récapitulons (ou pas) la situation. Heath Cross, le garçon qui s’est vu humilier par une bande de quatre mecs à peine plus épais qu’une brindille. Le même type qui hurlait qu’il allait mourir à cause d’un rhume. Toujours le même bonhomme qui a bien failli tourner de l’œil à chaque fois qu’il a vu du sang. Qui nous faisait un scandale sur le respect de la vie d’autrui si on avait le malheur de tuer une araignée. Une araignée, ces machins abominables à huit pattes qui vivent pour nous mordre – ou dominer le monde, on ne sait pas trop.

On parle donc d’un enfant chochotte comme un chat face à un aspirateur qui, aujourd’hui, tue des mammifères du type Homo sapiens. C’est bon pour vous ?

Et il ose, non, il a le cran de me faire une scène pour un tatouage ? J’aurais très bien pu ne pas mettre son prénom du tout, il peut s’estimer heureux ! Sur ma peau sont gravés à jamais mes peurs et mes doutes ; mes traumatismes et mes amours ; mon noir et mon blanc ; mes défaites et mes réussites. Celui qui sait déchiffrer mes tatouages connaîtra l’intégralité de ma vie, sans mensonge ni faux semblant. Le pire et le meilleur.

Évidemment qu’Owen a sa place, tout autant que H ou Sasha ou mes parents ou monsieur et madame Cross, c’est ainsi. Tous ont fait, un jour, partie de ma vie. Tous m’ont démolie et parfois réparée. Ils ont tous été le poison et de temps à autre, dans un instant de bonté, l’antidote. Owen autant que les autres.

Et puis, merde, comment ose-t-il alors que, au cas où vous l’auriez oublié, il tue des gens ?

Bordel, j’y crois pas !

Chacun sa thérapie, lui devient un monstre pour soigner sa faiblesse et moi… Moi, je légitime le monstre que je suis devenue en le planquant derrière un vécu merdique pour me dédouaner de mes erreurs. Dit ainsi, c’est moi la méchante de l’histoire, pourtant, ce n’est pas le cas !

Je n’ai jamais tué personne… volontairement. Non, en réalité, je n’ai jamais tué personne tout court. Je n’ai pas demandé ça, tomber de l’arbre. Ma mère aurait dû me surveiller. Sasha ? Je ne lui ai pas réclamé son aide, c’est lui qui s’est imposé, c’est lui qui est venu me chercher. Moi, je n’ai jamais rien exigé, même pas de venir au monde. À partir de ce moment-là, on peut considérer que je suis simplement… une victime collatérale qui fout un joyeux bordel dans la vie des autres.

Conclusion : Scarlett gentille, Heath méchant. Boom !

Conclusion bis : qu’il aille se faire foutre !

Conclusion ter : Je n’en ai pas fini avec lui !

Ni une ni deux, je sors de la chambre d’amis. D’un pas déterminé, j’avance vers celle de Heath. Il y a plusieurs choses que je ne supporte pas dans la vie. Dans mon top dix il y a : se barrer alors qu’on était sur le point de s’envoyer en l’air. Quel style de mec fait ce genre de chose ? Comment, dans son cerveau de moineau, a-t-il pu croire que je le laisserais s’en tirer aussi facilement ?

Je ne prends pas la peine d’annoncer ma présence et ouvre la porte brutalement. H, debout face à la baie vitrée qui domine Central Park, ne se fatigue pas à se retourner, il ne sursaute pas, comme s’il attendait ma venue.

Effet de surprise ? Zéro pointé !

Mon regard glisse sur ses larges épaules, son dos musclé… L’absence de tee-shirt ne me facilite pas la tâche. Plongé dans la pénombre, à peine éclairé par les lumières de la ville, le tableau face à moi me paraît, un instant, être le fruit de mon imagination, de mes fantasmes. Il rejette légèrement la tête en arrière, la fumée de sa clope s’envole vers le plafond dans un blanc pratiquement opaque.

Inspire. Expire.

— Que puis-je faire pour toi, Scarlett ?

Il prononce mon prénom avec une certaine animosité, comme si chaque lettre lui arrachait la langue. Je lève les yeux au ciel : ce qu’il peut être susceptible ! Je pénètre davantage dans la chambre, un léger sourire aux lèvres.

— Tu penses avoir le monopole de la douleur, Heath ? demandé-je avec dédain. Parce qu’il est là le problème, pas vrai ? Tu n’as pas encore digéré mon départ, tu en as souffert et tu veux te venger. Je te connais mieux que tu ne te connais.

Il lâche un léger ricanement méprisant avant de se retourner, me faisant face. Je ne distingue pas les traits de son visage, cependant je les imagine tirés par la colère. Personne n’aime mon blanc, mais Heath… Oh ! Lui ne l’a jamais supporté.

— Au risque de me répéter, que puis-je faire pour toi, Scarlett ? Ce n’est pas en me collant au train que tu vas te reconstruire.

— Pour une raison qui m’échappe, tu t’es mis en tête de me sauver et ce, malgré tout ce que je t’ai fait…

— Comme si ça t’importait, me coupe-t-il. Ce que je ressens à ton égard, haine ou attachement, tu t’en fiches.

C’est faux, il le sait très bien. Depuis toujours, ce que pense Heath – pas le tueur en série, le vrai – de moi, est la seule chose qui ait de l’importance. J’ignore ses propos et reprends :

— Alors, nous sommes bloqués ici, ensemble. T’esquiver me paraît être une perte de temps et d’énergie sans aucune chance d’aboutir.

Il recule d’un pas, s’appuyant contre la baie vitrée. Les rayons lumineux éclairent son torse divinement bien sculpté. Ma lèvre inférieure glissée entre mes dents, je laisse mon regard parcourir son corps. Ses épaules massives, ses pectoraux musclés et ses abdominaux taillés dans la pierre. Mes yeux remontent, s’attardant cette fois sur ces quelques tatouages.

Sous son pectoral droit, un aigle paraît sur le point d’atterrir. Tout en couleur, avec des reflets bleus, jaunes et blancs, je ne parviens pas à voir les traits et leurs précisions. Toutefois, de loin, il semble magnifique. Mon palpitant rate un, puis deux et encore un autre battement lorsque j’arrive à lire l’inscription sur son pectoral gauche, juste sur son cœur. Écrit dans une police victorienne, mon prénom trône fièrement entouré de deux ailes : une d’un ange et l’autre d’un démon.

Je recule, surprise. Mes jambes peinent à me porter tandis que je remonte doucement vers ses yeux. Il m’observe, un sourire énigmatique aux lèvres, visiblement fier de l’effet de son tatouage sur moi. Il était, de mon côté, évident que je le grave dans ma chair. Son prénom s’est imprégné dans l’intégralité de mon être il y a si longtemps… Mais lui ? Qu’ai-je été pour Heath Cross si ce n’est un coup d’un soir, la fille amoureuse de lui depuis toujours, un parasite dans sa maison et la copine de son frère ?

— Pourquoi ? murmuré-je sans détourner mon regard du sien.

Il croise les bras sur son torse, sans se départir de son rictus en coin qui démolit chaque parcelle de mon corps. Ce sourire qui allume un brasier brûlant dans mon bas-ventre, me retourne le crâne et dérègle les battements de mon cœur.

— Je me pose la même question tous les jours, déclare-t-il d’un ton cassant. Pourquoi as-tu eu, un jour, de l’importance pour moi ? Pourquoi t’ai-je porté de l’attention, alors que la tienne était feinte ? Pourquoi ai-je si mal vécu ton départ alors que tu t’es toujours comportée comme une garce avec moi ?

Il se décolle de la vitre et s’avance dans ma direction jusqu’à se planter à quelques centimètres de moi. Je ne détourne pas le regard, encaisse ses propos qui font mal, mais que je sais faux. Il tient à moi, je le sais, je le sens. Sinon, il ne serait pas là.

— On ne peut pas détruire les autres et espérer qu’ils soient toujours conciliants avec nous, Scarlett. Je vais te dire quelque chose que je rêve de te balancer depuis des années : la bipolarité ne définit pas la personne que tu es. Elle n’excuse pas tous tes propos et tes actes, encore moins quand tu étais sous traitement. Lorsque tu es partie, tu savais que tout le monde en souffrirait, pourtant, aucun de nous ne t’a foutu dehors. Tu as pris ta décision. Toi, et toi seule. Pas ton trouble ni tes parents. Ce que tu as vécu n’excuse pas celle que tu es devenue.

Je recule. Ces mots me percutent comme un train lancé à pleine vitesse. Je chancelle et suis obligée de me retenir au mur pour ne pas chuter. J’ouvre la bouche pour répondre, avant de la refermer, ne trouvant aucune répartie digne de ses propos.

Tout le long de son monologue, il n’a pas perdu son sourire. Un voile traverse ses prunelles, mais il ne se rétracte pas, soutenant mon regard avec rage. Je déglutis difficilement en secouant doucement la tête.

— Tu veux vraiment savoir pourquoi je me suis tirée ? chuchoté-je. Quand Owen et toi êtes rentrés à l’université, que vous êtes partis, que je me suis retrouvée seule face au reste du monde, tes parents vous ont dit que nous étions allés faire du camping, pas vrai ? demandé-je avant qu’il hoche la tête. J’étais à l’hôpital. Je venais d’essayer de… enfin, je voulais juste que tout s’arrête. Je ne me sentais pas capable d’affronter le monde sans vous.

C’est à son tour de reculer. Je ferme un instant les yeux et respire un bon coup. Lorsque je reprends la parole, la colère bout dans mes veines, parce que tout ce que j’ai fait, c’était pour Owen et lui. Pour les préserver de moi. Il n’a pas le droit de m’en vouloir pour ça.

— Lorsqu’on a couché ensemble, j’ai su que j’allais briser le cœur d’Owen. Comment aurais-je pu rester à ses côtés, dormir dans son lit, l’embrasser, le repousser sous prétexte que je n’étais pas prête, alors que je m’étais donnée à toi sur le canapé de tes parents pendant qu’il dormait à l’étage ?

Je secoue doucement la tête en le contournant pour saisir son paquet de clopes sur la table de nuit. J’allume une cigarette en m’asseyant sur son lit, lui me tourne toujours le dos.

— J’ai fait un tas de conneries dans ma vie, Heath, des tonnes et des tonnes, la première a été de laisser ton frère m’aimer, alors que tout le monde savait à quel point ce n’était pas réciproque. Lui aussi en était conscient, c’est ce qui rend le tout encore plus malsain. Mais tu sais quoi ? Je le paye tous les jours.

Je tire sur ma clope en me laissant tomber à la renverse. Allongée sur son pieu, je fais des petits ronds avec la fumée et les observe disparaître, comme s’ils n’avaient jamais existé.

— Quand je suis arrivée ici, je n’avais pas un dollar en poche, même pas de quoi me payer un hôtel pour une nuit. Alors, j’ai pioncé là où je pouvais : sur des bancs, dans des halls de bâtiment. Je passais mon temps à boire en me faisant offrir des verres par des inconnus, vite charmés par un simple sourire. Et puis, j’ai rencontré Sasha. Malgré sa bonne volonté, il n’est pas parvenu à me sortir la tête de l’eau. Le sevrage des médocs avait été trop brutal et l’arrêt de ma thérapie l’était tout autant. Un soir, alors que je squattais chez lui depuis pas mal de temps déjà, j’ai tenté une nouvelle fois de mettre fin à ce combat qui me fatiguait tant… je me suis ouvert les veines. Lorsque j’ai repris connaissance, j’étais à l’hôpital… Même la mort ne veut pas de moi, conclus-je en ricanant.

— Scar…

— Alors non, le coupé-je, je ne mets rien sur le compte de la bipolarité (ce mot m’arrache la bouche.) Ni de mes parents. J’ai toujours pris mes décisions en pensant que j’agissais dans l’intérêt commun. Ma mort aurait soulagé bien des personnes, moi la première. C’était mon choix. Tout comme celui de partir, car ton frère n’avait rien demandé. Parce que tu n’avais rien demandé non plus. Mais tu vois, dis-je en écartant les bras, chacun de mes choix mène fatalement au même point : quelqu’un souffre toujours plus fort que moi. Alors, rassure-toi, tu n’as pas non plus le monopole de la monstruosité.

J’écrase ma clope avant de me relever. H, quant à lui, me fait de nouveau face. Son regard sombre ne me laisse entrevoir aucune de ses émotions. Un léger sourire étire mes lèvres, tout doucement, sans que je ne prenne la peine de le retenir. Évidemment qu’il va craquer : il est comme ça. Heath Cross a un nombre incalculable de défauts, pourtant je sais à quel point il peut être peiné par le mal-être de ceux qu’il aime. Les autres, il s’en fiche, mais ceux à qui il ouvre son cœur… c’est précieux.

— Je suis sincèrement peiné de l’apprendre, Scarlett, vraiment. Mais…

— Ne termine pas cette phrase, le contré-je par peur qu’il tienne des propos qui le dépassent.

J’ai peur de ce que pourrait bien dire H, il est le seul à avoir encore le pouvoir de me blesser, à détenir cette aptitude, parce qu’il est le seul encore vivant dans ma vie qui compte réellement, au-delà de tout.

Sasha, il avait de l’importance pour moi, dans mes périodes noires. En blanc, il était seulement un exutoire à énergie. Ce qu’il pouvait bien penser de moi ne comptait pas tant qu’on pouvait baiser. Toutefois, ce n’est pas le cas avec Heath. Ça ne l’a jamais été et ça ne le sera jamais.

— Cependant, reprend-il, ça ne change rien à ce que je viens de dire. Que tu aies voulu te foutre en l’air, ça me démolit, mais… tu n’en restes pas moins toxique pour moi. Nocive même. On se fait du mal plus qu’autre chose. Je propose que notre relation reste purement professionnelle.

Je laisse échapper un léger rire. Bordel, il ose me dire ça alors qu’un instant plus tôt, il voulait me sauter ? Et c’est moi qui ai des humeurs changeantes, hein ?

— Et si je refuse ? demandé-je en croisant mes bras contre ma poitrine.

Il plante son regard dans le mien. Je le défie sans un mot, cherchant à connaître ses limites. Je le sais, son attirance pour moi n’a pas changé. Pour sa défense, dire que je suis moche serait un mensonge plus gros que le monde. Mon corps est capable de faire bander n’importe quel hétéro du globe, mon regard les fait frémir. Je le sais. Je suis l’incarnation de bon nombre de leurs fantasmes. Ajouter à ça qu’il n’a pu assouvir son désir qu’une seule fois et vous obtenez un savant mélange d’envie et de besoin.

Son souffle s’alourdit alors que, dans ses yeux, je vois naître un combat sans merci entre sa raison, son cœur et son entrejambe. Malheureusement pour sa tête, je suis persuadée que sa queue et son palpitant sont dans le même camp. Il approche d’un pas, puis d’un autre.

Son torse frôle ma poitrine à chacune de mes respirations. Mon regard chute sur son pectoral gauche, là où mon prénom est gravé à jamais. Je lève une main tremblante pour doucement la poser dessus, suivant le tracé du bout des doigts. Je sens sa peau frémir tandis qu’il ferme brusquement les paupières. Mon piercing à la lèvre coincé entre mes dents, j’observe ses réactions tout en appréciant la douceur de son épiderme mêlée à la puissance de ses muscles.

Son souffle lourd, les battements de son cœur qui s’alourdissent, la crispation de ses traits… Il attrape vivement ma main avant de la serrer, suffisamment fort pour me faire grimacer.

— On n’obtient pas toujours ce qu’on veut dans la vie, Scarlett.

Il s’éloigne en me relâchant et se dirige vers la porte de sa chambre. Il se place à côté, puis me lance un regard qui veut absolument tout dire. Il ne se gêne pas pour en rajouter une couche, comme si je n’avais pas compris la première fois.

— Bonne nuit, Scarlett.

Je jure en avançant d’un pas rageur : qu’il aille se faire foutre, il le regrettera bien avant moi.

— Deux fois en moins d’une heure, je ne t’ai jamais vu autant porter tes couilles, Cross, méfie-toi, je pourrais croire que tu es enfin devenu un homme.

Il affiche un sourire hautain en me faisant signe de sortir d’un geste de tête.

— Un instant j’ai cru que tu pouvais te comporter autrement qu’en garce égocentrique, crache-t-il lorsque je passe à côté de lui.

— Tu m’aimes beaucoup trop comme ça, mon chou.

Il me claque la porte à la figure.

Je lève les yeux au ciel.

Comme si j’avais besoin de lui pour vivre...

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