Chaotic Mind
17. roule avec moi
17.
roule avec moi
Scarlett – flash-back – 18 ans
Le club est enfumé, sombre, les quelques lumières présentes provoqueraient une crise d’épilepsie à une personne qui y est sujette. Elles changent de couleur et comme des flashs, éclairent la piste de danse. La musique, trop forte, démolit mes tympans et impose à mon corps un rythme soutenu.
Du coin de l’œil, je lorgne Sasha qui m’observe fixement, accoudé au bar. Dans ses yeux embués d’alcool, je lis tout son désir pour moi. J’adore ça. Il a enfin cédé à mes avances, après presque deux ans de colocation, il a abandonné. Depuis mon anniversaire, on baise. Matin, midi, soir et parfois entre deux. Lorsque nous ne sommes pas nus sous la couette – ou n’importe où ailleurs – on est trop bourrés pour se rappeler ce qu’on fait. De temps en temps, il dit qu’on ferait mieux de se calmer, mais à quoi bon ? Quitte à crever, autant profiter du temps qu'il nous reste à purger.
Je suis dans une phase blanche qui dure depuis trop longtemps pour que ce soit normal. Je soupçonne ces enfoirés à l’hosto de m’avoir gavée comme une oie pour que plus jamais je ne quitte ce faux paradis pourri à souhait.
C’est possible, ça ?
Ma vision tombe involontairement sur mon avant-bras. Ma cicatrice, encore relativement fraîche, est toujours bien rouge. Il n’y a qu’en noir que je suis capable de faire une chose pareille. Est-ce que je regrette ? Putain, non ! À l’hosto, ils m’ont donné des médicaments si puissants que j’en ai eu des hallucinations, le meilleur trip de ma vie.
J’ai essayé de reproduire les effets avec diverses drogues. Je me suis limitée à celles où la dépendance est faible, histoire de ne pas tomber dans l’engrenage, mais même l’ecstasy ne m’emmène pas aussi haut. Qui plus est, j’ai un problème avec cette came, on ne s’entend pas. Elle me fait vivre mon quotidien en un peu plus fort. Au début, quand on est défoncé, tout va bien, on est dans le meilleur des mondes, nos soucis sont inexistants et la vie c’est un épisode des Bisounours. Jusqu’ici, le pied ! Toutefois, contrairement à beaucoup de drogues, il n’y a aucune perte de mémoire entre la défonce et la descente. Résultat ? Lorsqu’on revient sur terre, on se rend compte que la vie, c’est de la putain de grosse merde.
C’est comme caresser les nuages, voir la vie en rose et l’instant d’après, on checke Satan dans le trou du cul des enfers. C’est comme le blanc et le noir. C’est comme être moi. Et être moi, c’est vraiment nul à chier.
Je fume régulièrement de la weed, rien à voir avec l’ecsta ou les machins qu’ils m’ont filés à l’hôpital. Si je dois être parfaitement honnête, je dirais que mon corps s’y est habitué, si bien que je n’éprouve même plus les effets. Alors je fume davantage, mais je ne ressens toujours rien. Ça me calme aussi, paraît-il.
Je reviens à moi lorsqu’on me bouscule. J’étouffe un juron en voyant l’état de ma robe, sur laquelle je viens de renverser mon verre. Après une série d’injures, je rejoins Sasha en poussant tout le monde se trouvant sur ma route. Il m’accueille avec son sourire angélique, doux et fragile. Ses yeux gris puent l’alcool et le désir, ses cheveux bruns tombent sur son front. D’une beauté pure, Sasha a tout pour lui, toutefois il ne m’a pas fallu longtemps avant de détecter sa part d’ombre.
Je pense que tout le monde est un peu sombre, ravagé à l’intérieur. Personne n’est blanc comme neige. Pour Sasha, sa belle gueule cache un besoin de vivre sa vie en grosse coupure, à fond, en faisant mine que rien n’a d’importance. Ses parents l’ont tellement bridé qu’il découvre la vraie vie seulement depuis que je fais partie du décor. Tel un gosse à qui on a interdit pendant des années d’ouvrir une porte, il a fini par craquer, poussé par la curiosité et le voilà, entre enfer et paradis. Il cherche l’adrénaline dans chacune des situations qui s’impose à lui. Le sexe ? Brutal, violent, douloureux parfois, mais tellement bon. L’alcool ? À outrance, jusqu’à oublier son propre prénom. La drogue ? Disons qu’il me suit dans mes délires.
De temps à autre, il a des moments de lucidité, surtout lorsque ses parents menacent de lui couper les vivres, même si nous savons tous les deux qu’ils ne le feront jamais. Toutefois, il revient toujours vers moi. Alors que j’ai l’impression d’être crevée à l’intérieur, lui, il apprend à exister à travers moi.
Parfois, j’ai des pics de bonne conscience. Il plonge, coule et se noie et bien souvent, j’en suis la seule responsable. Je me dis que je devrais arrêter, que ça va trop loin, qu’il n’a rien demandé… Et puis je me souviens que c’est lui qui revient. Ce n’est pas moi qui vais le chercher, ce n’est jamais arrivé. Il s’est davantage imposé dans ma vie que je ne l’ai fait dans la sienne.
Il enroule instantanément son bras autour de ma taille et m’attire à lui. Je lève les yeux au ciel : il le sait, je n’ai jamais aimé les démonstrations en public. Surtout que nous ne sommes pas ensemble. Cela n’arrivera pas d’ailleurs. Nous sommes compatibles sur le plan sexuel, mais pas sentimentalement parlant.
En réalité, je crois que je ne le suis avec personne. Je suis une putain d’handicapée des sentiments. Sans déconner, entre mes émotions qui font des montagnes russes et mes émois qui ont décidé d’évoluer seuls en eaux troubles, je suis tout simplement incompatible avec une personne neurotypique ou juste normalement constituée. Mes sentiments sont trop forts pour le commun des mortels, alors je les ai abolis de mon être.
— Salut, mon ange.
Il claque un baiser sonore sur ma joue, à la commissure de mes lèvres. Je souris doucement tout en glissant mes doigts dans mon soutien-gorge.
— J’ai une surprise pour nous, soufflé-je.
Je sors le pochon et l’agite sous ses yeux. Sasha, ne comprenant pas de quoi il s’agit, m’interroge du regard. Je souris davantage tout en refermant mes doigts autour des cristaux de crack.
— Ça, chéri, ça va nous faire toucher les étoiles.
Ses yeux brillent d’excitation tandis qu’il vide son verre d’une traite.
— On rentre, déclare-t-il.
Je hoche vivement la tête, avant de le suivre dans la foule. Il glisse sa main dans la mienne et m’attire plus près de lui. Nous avons pris cette habitude étrange de tester les drogues dans un pieu, nus, en baisant. Généralement, les sensations sont démultipliées, j’adore ça, lui aussi.
Il ne nous faut que quelques minutes pour rentrer, le club étant à trois rues de l’appart. On y sort rarement en réalité, mais ce soir, je devais voir Marcus, mon dealer. C’est lui qui me fournit toutes les drogues que j’ai essayées jusqu’ici.
Sasha ne me laisse pas le temps de retirer mes chaussures – ou de fermer la porte, ce qui me rend relativement nerveuse – et me tire vers la chambre. Je jette un dernier coup d’œil désespéré à l’entrée, puis nous nous enfonçons dans le couloir sombre. Je me promets de revenir la fermer avant de m’endormir.
À peine arrivés dans sa piaule, ses lèvres s’échouent sur les miennes dans un baiser passionné qui me fait gémir sur sa bouche. Il colle son érection contre mon bas-ventre tout en glissant ses doigts gelés dans mon dos pour saisir ma fermeture qu’il abaisse d’un geste brusque. Les fines bretelles tombent sur mes épaules pendant que je tire sur son tee-shirt pour le lui retirer.
Nos bouches se séparent juste le temps qu’il passe son haut par-dessus sa tête. Mes mains glissent sur son torse ferme, alors qu’il enfonce ses doigts dans mon soutien-gorge pour en sortir le crack. Il balance le bout de plastique sous mes yeux en reculant d’un pas, un léger sourire aux lèvres.
— Comment on fait ? demande-t-il.
Je le contourne pour choper ma pipe à eau dans ma table de nuit, un vestige d’une soirée dont je ne garde pratiquement aucun souvenir. J’en profite pour sortir une capote que je lui balance. Fini le touche-pipi.
J’attrape les cristaux, tandis qu’il retire son jean. Je lui prépare sa dose et la lui tends. Mon entrejambe se contracte quand je lorgne son érection massive. Il glisse la pipe entre ses lèvres et passe le briquet sous la boule en verre pour chauffer la drogue, suivant mes instructions. Lorsqu’il a fini, je reproduis son geste.
Il ne faut que quelques secondes pour que les premiers effets se manifestent. J’ai l’impression de voir le monde sous un nouveau jour. Les couleurs sont plus vives, mon corps frémit d’un plaisir inouï, surpuissant. J’ai la sensation d’être davantage lucide, comme si le vrai univers s’offrait à moi.
Sasha est d’une beauté à couper le souffle, allongé nu sur le lit, les draps noirs contrastant avec sa peau pâle. Un jeu de lumière traverse les rideaux, se reflétant sur lui. Vivement, je retire mes sous-vêtements et m’approche du lit. J’ai l’impression que mes pieds ne touchent pas réellement le sol. Comme si j’évoluais sur du coton.
— Appelle-moi par son prénom, mon ange, susurre-t-il alors que je me laisse glisser sur lui.
Doucement, les traits de son visage changent dans mon esprit et H apparaît sous mon regard. Il enroule ses doigts autour de mon cou, je gémis. Je plante mes iris dans ses yeux que je sais gris, mais que je vois noirs tandis qu’il s’enfonce plus profondément en moi.
On plonge.
On coule.
On se noie.
Et on recommence.
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