Chaotic Mind
9. parce que je pars
9.
parce que je pars
Scarlett – 16 ans
Je suis tirée de mon sommeil par un bruit assourdissant provoquant un écho dans toute la maison. Le cœur battant, je jette un coup d’œil à mon téléphone : il est quatre heures du matin.
Owen, à ma droite, dort encore à poings fermés. Il est habitué aux frasques de son frère, pas moi. Je sors doucement du lit pour rejoindre la porte de la chambre sur la pointe des pieds. Une petite voix dans ma tête me souffle que ce n’est peut-être pas lui, ou pire encore, qu’il s’agit réellement d’Heath.
Lorsque j’atteins le rez-de-chaussée, mes craintes se confirment. H est là, devant moi, appuyé sur le bar, une bouteille de vodka quasiment vide à la main. Des morceaux de verre parsèment le chemin qui me mènerait à lui.
Dans la pénombre, je distingue sa silhouette massive. Il a pris des muscles et pas mal de centimètres durant l’été. Tandis que son frère est resté au stade d’adolescent – physiquement parlant – H a pris la carrure d’un homme et la noirceur du diable en personne.
Il relève doucement la tête vers moi et malgré l’obscurité, je sens le poids de son regard remonter le long de mes jambes nues, puis sur mon ventre où la même boule se forme chaque fois qu’il m’observe. Il s’attarde un peu trop longtemps sur ma poitrine pour terminer sa course sur mon cou et, enfin, mon visage.
Le faible rayonnement de la lune ne me permet pas de le distinguer aussi clairement que je le voudrais, mais je connais chaque parcelle de son corps comme si je les avais dessinées des milliers de fois.
Un instant, je ferme les paupières pour imaginer son visage face au mien, à la lumière du jour, faisant briller ses yeux sombres. Je revois sa mâchoire carrée recouverte d’une fine barbe noire qu’il n’entretient pas avec une grande rigueur, mais qui, pourtant, impose de la virilité supplémentaire à son faciès. Ses traits sont masculins, souvent tirés par la colère. Ses iris si noirs qu’on ne parvient pas à différencier leur couleur de celle de ses pupilles, brillent constamment d’une lueur douloureuse, comme s’il portait sur ses épaules le poids du monde. Il y a aussi une touche de mélancolie constante, un soupçon de regret également. Si le regard de cet homme reflète son âme, je n’ose imaginer la souffrance qui le parcourt à chaque respiration. Ses cheveux sont aussi sombres que ses yeux et, parfois, lorsque le soleil brille dessus, on peut y voir des éclats bleutés, un peu comme le plumage d’un corbeau embelli par la lumière naturelle.
Ses épaules sont larges, musclées et recouvertes d’encre noire, comme le reste de son corps. Son torse est sculpté tel un athlète de haut niveau, pourtant, il ne me semble pas qu’il fasse plus de sport que nécessaire.
Quand il rit, la planète entière le suit, sauf moi. Il est vrai qu’il a ce genre de rire communicatif, cependant, c’est une tout autre sensation qui résonne dans mon être lorsque cet événement – aussi rare qu’un orage volcanique – se produit. Mon cœur explose dans ma poitrine, mon souffle se coupe et le reste du monde disparaît. Oh bien sûr, je ne devrais pas ressentir ce genre de chose, tout comme je ne devrais pas être en mesure de décrire son visage et son corps sans la moindre difficulté. J’ai fait un choix, j’ai décidé de faire taire mes sentiments pour H lorsque j’ai accepté d’être en couple avec Owen. Enfin, pas tout à fait. Mais j’ai fait mine que c’était le cas.
Je savais qu’Heath ne serait jamais capable de m’aimer comme Owen, et après avoir traversé l’enfer, je pense mériter la chaleur rassurante d’un homme aimant qui, éternellement, ne cherchera que mon bonheur. Owen m’offre cela. Et je lui brise le cœur parce qu’aussi amoureux soit-il, il n’en est pas pour autant aveugle et quelque part, il a toujours été parfaitement conscient de mes sentiments pour son frère.
Lorsque j’ouvre de nouveau les yeux, H est là, à quelques ridicules centimètres de moi. Il me surplombe de toute sa hauteur, avoisinant aisément le mètre quatre-vingt-dix. Je n’ose bouger, pas même respirer, par peur que ma peau entre en contact avec la sienne et que le feu qui sommeille en moi, que je tente d’éteindre jour après jour, ne me consume définitivement.
— Pourquoi es-tu ici, Scarlett ?
Sa voix rauque résonne dans mon âme semblable à la plus belle des mélodies, si bien que j’en oublierais presque son ton sec, froid comme la neige recouvrant le parterre extérieur. J’y suis pourtant habitué, mais comme à chaque fois, j’ai un mouvement de recul. Nous nous connaissons depuis notre enfance et il est parfois compliqué d’associer le jeune homme de dix-neuf ans qu’il est devenu à l’enfant solaire qu’il fut.
— J’ai entendu du bruit, réponds-je dans un murmure sourd.
— Et si ça n’avait pas été moi ?
— C’était forcément toi, rétorqué-je aussi sec.
— Et si ça n’avait pas été le cas, Scarlett ? répète-t-il plus durement.
Je lève brusquement la tête pour trouver son regard sombre. Les lèvres pincées, je cherche la même lueur qu’autrefois, celle qui illuminait le monde de sa fourberie. Elle n’est plus. J’ai tout essayé. Je voulais qu’il me déteste assez fort pour m’obliger à le haïr à mon tour. Comme tout à l’heure, lorsque j’ai préféré jouer la pire des garces plutôt que lui avouer qu’il m’avait terriblement manqué.
— Penses-tu sincèrement qu’un simple cambrioleur pourrait provoquer plus de dégâts que ce que j’ai déjà vécu ?
Il recule d’un pas comme si mes mots l’avaient heurté de plein fouet. Après la nuit de mes confessions, nous nous sommes tous promis de ne plus jamais en parler. J’ai pleuré, beaucoup. Mais je leur ai tout raconté de A à Z, dans les moindres détails. Après quoi, je leur ai demandé de ne plus aborder le sujet, pour que je sois en mesure d’oublier. Évidemment, cela était impossible, mais faire semblant me paraissait être la solution la plus acceptable dans ma situation. Alors, nous n’en parlons pas, c’est tout.
— Retourne te coucher, lâche-t-il finalement comme si de rien n’était.
— Non.
Je prends une longue inspiration avant d’avancer d’un pas, puis d’un autre, ignorant le verre qui perfore la plante de mes pieds, j’y suis de toute façon habituée. Je marche jusqu’à ce qu’un simple filet d’air sépare son torse de ma poitrine. J’ai trop longtemps fermé les yeux sur son état et aujourd’hui, je suis terrifiée à l’idée de le perdre. Depuis que je suis en couple avec son frère, H a pris ses distances avec moi – et encore, le mot est faible. Disons que désormais, la Grande Muraille de Chine nous sépare. J’ai l’impression de le perdre jour après jour, mais j’ai toujours la chance de le voir, lorsqu’il daigne passer. Parfois, j’ai peur que ses diverses addictions ne le détruisent jusqu’à ce qu’il en meure.
— Je m’inquiète pour toi, avoué-je. Tu pues l’alcool, tes yeux sont défoncés, je…
Je ne termine pas ma phrase. H plaque ses lèvres sur les miennes avec hargne et détermination. Stoïque, je ne suis pas certaine de comprendre comment nous en sommes arrivés là. Pourtant, le résultat est juste sous mes yeux : ses mains se sont imposées avec force sur mes joues et ses lèvres sont fermement soudées aux miennes.
Et l’incendie qui brûlait mon ventre à chaque contact visuel se répand comme un feu de forêt dans tout mon corps. Mon cœur s’emballe, il se fracasse contre ma cage thoracique et il en redemande, encore et encore. Toutefois il ne m’embrasse pas et moi non plus. Le simple contact de ses lèvres me dégomme, mais je n’ose pas bouger par peur de le voir s’enfuir.
Il quitte ma bouche un instant pour planter son regard dans le mien. Il me sonde, comme s’il cherchait mon accord, et d’après l’étincelle qui brille dans ses yeux, il trouve ce qu’il voulait. Une seconde plus tard, ses lèvres sont de nouveau sur les miennes et bientôt, sa langue s’impose, elle aussi, dans ma bouche.
Jamais personne ne m’a embrassée comme il le fait, avec autant de contradictions. Plein de colère et de douceur, d’espoir et d’abattement, de haine et de sentiments. Ce baiser représente à lui seul un paradoxe des plus complexes. Pour ma part, j’y déverse toute mon inquiétude et tout ce désir depuis trop longtemps contenu.
Tout cet amour que j’ai tenté de taire.
Je me déteste de ne pas le repousser. Je le devrais, et une petite voix dans ma tête ne cesse de me le rappeler. Tout paraît tellement clair désormais. Je l’ai toujours su et, au fond, je pense que je ne l’ai jamais réellement caché. J’aime Owen, mais je ne suis pas amoureuse de lui, mon cœur a toujours battu pour cet homme si sombre, si torturé. Mais qui, j’en suis certaine, donnerait sa vie pour moi.
— Pourquoi tu nous fais ça, Scarlett ? demande-t-il entre deux baisers ardents. Pourquoi tu nous détruis ?
Je me suis souvent posé cette question. Pourquoi sommes-nous incapables de nous aimer comme il le faudrait, si tant est qu’il m’ait aimée, un jour ? Pourquoi chacune de nos conversations me brise le cœur tout en semblant recoller ses morceaux ? Pourquoi est-il mon oxygène lorsque je suis à bout de souffle, mais qu’un seul de ses regards est capable de me couper la respiration jusqu’à m’étouffer ?
Pourquoi passons-nous notre temps à nous faire du mal ?
— Pourquoi ? répète-t-il. Pourquoi tu te couches chaque nuit dans son pieu alors que c’est de moi dont tu rêves ? C’est moi que tu as toujours aimé, alors pourquoi ?
Je ne sais quoi répondre alors que ses doigts, audacieux, glissent sur mon corps jusqu’à atteindre la barrière de mon short. Il n’hésite pas, je ne le repousse pas. Il glisse un doigt en moi tandis que ses lèvres étouffent mon gémissement. Une larme roule le long de ma joue. Quelque part au fond de moi, je sais que cette nuit ne se terminera pas aussi bien qu’elle l’aurait dû si je n’étais pas descendue, si je l’avais repoussé.
Après ce soir, il ne restera que les souvenirs de ce moment pour recoller les morceaux de mon cœur en ruine.
Parce que je pars. Pour Owen. Pour H. Pour moi. Pour tout ce que nous ne serons jamais. Ce soir, je pars. Pour nous laisser vivre.
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