Chaotic Mind
8. remplacement impossible
8.
remplacement impossible
Heath – 19 ans
— Ne me regarde pas comme ça, ricane Rafael en passant son bras autour de mes épaules.
J’ai un léger mouvement de recul, si court qu’il ne semble même pas s’en rendre compte. Depuis mon entrée à la fac, les choses ont considérablement changé. Quitter la maison familiale, bien que l’université ne soit pas si éloignée que ça, m’a permis de m’éloigner d’une obsession qui prenait de plus en plus d’ampleur et de tisser des liens avec des gens de mon âge. Comme Rafael.
Mon coloc, un peu trop bordélique, beaucoup trop bruyant et incapable de passer plus d’une nuit sans s’envoyer en l’air, m’a, sans même s’en rendre compte, appris à vivre la vie d’un étudiant lambda. Je ne suis plus le frère d’Owen, je ne suis plus un pseudo violeur, ni la chose de Kevin, je suis seulement Heath, et c’est parfait ainsi.
— Comment ?
— Comme un mouton qu’on traîne à l’abattoir.
J’éclate de rire avant de glisser ma clef dans la serrure de la maison, espérant que Scarlett soit encore en cours. Je ne suis pas revenu depuis la rentrée, toutefois, aujourd’hui je dois rapporter des fringues à laver. J’ai fui cette baraque – enfin, l’occupante beaucoup trop sexy – tout l’été et quand, par malheur, je tombais sur elle, je jure que je sentais l’enfer s’ouvrir sous mes pieds ! Oh, lorsque mon regard percutait le sien, je cochais bon nombre des péchés capitaux.
Luxure ? Bordel, même le diable aurait rougi face à mes pensées.
Jalousie ? Je rêvais de voir mon propre frère manchot pour que plus jamais il ne pose ses mains sur elle. Aveugle, pour que son regard ne dévie plus sur ses seins voluptueux. Eunuque, pour qu’il ne s’approprie pas sa pureté. Et mort, pour le fun.
Colère ? Mon essence même. Était-ce Scarlett et son corps de déesse qui provoquaient cette émotion ? Ou peut-être était-ce parce que j’ai passé ma vie à la repousser et lorsqu’enfin, elle ne ressemble plus à une gamine, elle ne s’intéresse plus le moins du monde à moi ? Ou encore, la voir rire, sourire, vivre comme si de rien n’était alors que j’avais quitté son monde ? Je ne saurais dire, mais j’étais en colère. Je suis en colère.
Gourmandise ? Quand je la voyais, ce n’étaient pas réellement des sucreries que j’avais envie de dévorer…
Avarice ? Je me serais bien approprié le trésor qu’elle est.
Je pousse la porte le plus délicatement possible sous le ricanement de Raf. Évidemment, il ne se doute pas un seul instant du pourquoi j’évite cette maison comme la peste, il pense que je suis en froid avec mon frère et sa copine, ce qui n’est pas un mensonge en soi. Il y a plus d’un an que je n’ai pas eu de discussion civilisée avec Scarlett, et la dernière fois que j’ai adressé la parole à Owen, c’était pour lui faire un long discours – qui n’a absolument pas eu l’effet escompté – pour lui dire tout ce que je lui reprochais. La liste était vraiment longue ! J’ai fini avec un coquard et lui, le nez en sang. Niveau communication, on repassera.
Alors que nous pénétrons dans le salon, sur la pointe des pieds pour ma part, un rire éclate derrière nous. Je me crispe de la tête aux pieds, espérant avoir une hallucination auditive. Je me tourne doucement vers les escaliers et la vois, les bras croisés sous sa poitrine, un sourire espiègle aux lèvres.
— Tu essaies d’être discret, H ? demande Scar. Mission d’espionnage peut-être ? Ou… tu m’évites ?
Blanc, sans la moindre hésitation. L’arrogance qui dégouline de sa voix ne laisse aucun doute. Mes yeux glissent sur son visage aux traits féminins, ses iris couleur océan qu’elle a maquillés avec beaucoup trop de noir, mais qui, étrangement, rajoute de la profondeur à son regard. Son nez fin qu’elle a percé il y a peu, d’un petit anneau en or, puisque je ne l’ai vu qu’à travers les photos sur son compte Instagram. Ses lèvres pleines, colorées d’un rouge sanguin, son sourire en coin qui laisse apparaître sa fossette sur sa joue droite. Ses longs cheveux blonds encadrent le tout, ajoutant un peu de douceur à la froideur qu’elle dégage malgré son amusement certain.
Je déglutis difficilement face à sa tenue, un long débardeur noir au décolleté ravageur qui ferait bander un moine tibétain. Un short en jean à peine visible, recouvert par son haut, et ces putains de collants en résille volontairement déchirés ici et là.
Une chose est certaine, la douce et délicate Scarlett tout en retenue que j’ai connue a définitivement disparu. Elle joue la provocation, autant dans son style vestimentaire que dans son comportement et bizarrement, ça lui va à ravir.
— Il ne se fait pas chier ton frère, souffle Raf en observant Scarlett comme un futur trophée.
Je serre la mâchoire pour ne pas lui en coller une tandis que Scar se décolle du mur pour s’approcher de nous d’un pas nonchalant.
— Je vais prendre ça comme un compliment, murmure-t-elle avec malice. Tu n’as pas répondu à ma question, H.
— Pourquoi je t’éviterais, Scarlett ? contré-je d’un ton froid.
Elle explose de rire, rejetant la tête en arrière pour dévoiler la peau fine et laiteuse de son cou. Je prends une longue inspiration, tentant vainement de détourner mon regard de cette partie de son corps et surtout, de ne pas plonger dans son décolleté.
— Hum, laisse-moi réfléchir… (Elle tapote son index sur ses lèvres, les yeux légèrement plissés) Parce que tu regrettes amèrement toutes les fois où je t’ai couru après et que tu m’as ri au nez ? Parce que tu n’as pas su parier sur l’avenir ? Parce qu’aujourd’hui, tu t’en mords tellement les doigts que tu vas...
— Arrête, la coupé-je. Tu es ridicule.
— Mais bonne.
Elle hausse les épaules avant de nous contourner, prenant la direction de la cuisine ouverte sur le salon. Mon regard est happé par son cul bombé tandis que mes mains tremblent de rage. Qu’elle se comporte ainsi avec le reste du monde, à la limite, pourquoi pas, elle fait bien ce qui lui chante. En revanche, elle comme moi savons que cette Scarlett-là n’est qu’un mirage, un masque qu’elle arbore pour se protéger des autres.
— Tu peux laisser tes fringues ici, je m’en occuperai dans la soirée, déclare-t-elle.
Je fais signe à Raf – qui n’a pas détourné son regard appréciateur de Scar depuis qu’elle est apparue dans son champ de vision – de m’attendre, avant de rejoindre Scarlett dans la cuisine. J’agrippe fermement son bras, puis la tire à ma suite dans la buanderie. À peine refermée, je colle son corps fin, mais tonique, contre la porte.
Cet été, comme l’avait prédit mon père il y a plusieurs années, j’ai eu une poussée de croissance assez impressionnante, aussi bien musculaire que niveau taille. Dorénavant, je suis dans l’obligation de me pencher pour planter mon regard dans le sien.
— À quoi tu joues, Scarlett ?
— Et toi ? Tu ne prends même pas la peine de t’excuser après m’avoir traitée de pute, tu m’évites comme la peste, le choléra et la gale, le tout réuni ! Tu t’attends à ce que je sois douce et agréable avec toi, Heath ? Tu ne veux pas que je te taille une pipe pendant qu’on y est ? ! débite-t-elle à toute vitesse, comme à chaque fois qu’elle est en blanc.
J’ai un mouvement de recul face à la violence de ses propos. Évidemment, Scar n’a pas toujours été un modèle à suivre en matière d’injures, en revanche, c’est la première fois qu’elle se montre aussi cash.
— Tu sais très bien pourquoi j’ai pris mes distances avec toi ! chuchoté-je en plongeant dans son regard.
— Parce que je t’aimais ? C’est ça, ton excuse ? Non, laisse-moi deviner, tu ne voulais pas me faire souffrir ! J’ai raison ?
J’essaie de répondre, toutefois il s’agit d’une question rhétorique, elle ne me laisse donc pas le temps de rétorquer avant de reprendre.
— Mais tu t’es planté en beauté. Parce que j’aurais pu t’aimer toute ma vie, H, sans jamais être avec toi. Du moment que tu restais assez près pour être mon oxygène lorsque j’étais à bout de souffle.
Ces mots me percutent davantage encore que les précédents. La seule et unique fois où Scarlett Black m’a collé une gifle, j’ai compris que j’avais dépassé les bornes. Lorsqu’elle a hurlé jusqu’à ne plus avoir de voix, j’ai su que j’étais en mesure de réellement la faire souffrir et ça, je ne pouvais le tolérer. Ce jour-là, j’ai perdu une part de moi, un bout de mon cœur, certainement. Ce bout de moi qui lui a toujours crié mon amour, mais que j’ai décidé de faire taire il y a des années.
Elle le dit très bien elle-même, noir plus noir, ça fait toujours noir. Si je n’avais pas su inhiber cette petite voix intérieure, elle m’aurait brisée jusqu’à ce que je la brise. Parce qu’on ne peut pas s’aimer dans le noir, on ne peut pas s’aimer dans le chaos.
Alors j’ai fui. J’ai fui son regard et sa détresse. J’ai fui son amour et sa tendresse. J’ai fui son noir et son blanc. Je l’ai laissée souffrir, persuadé qu’il valait mieux briser son cœur hier que la détruire entièrement demain. On n’abandonne pas celle qu’on aime avec joie, encore moins entre les mains de notre propre frère qui ne la rend pas pleinement heureuse. On le fait pour la protéger. Il y a tant de noirceur en moi, bien plus qu’elle n’en a jamais eu, qu’elle n’en aura jamais. Aimer une personne c’est la mettre en sécurité, corps et âme, quitte à blesser son cœur.
— Mais devine quoi ? reprend-elle. Je suis à bout de souffle depuis que tu as franchi la porte de cette chambre.
Dans un autre monde, je me jetterais sur ses lèvres. Je l’embrasserais jusqu’à ce qu’elle en ait, réellement, le souffle coupé. Jusqu’à ce que son cœur batte à l’unisson avec le mien, dans une course folle, interdite, qui nous pulvériserait certainement, mais qu’on chérirait aussi longtemps qu’on le pourrait. Mes doigts s’imprimeraient dans sa taille fine pour que jamais elle ne me fuie. Je caresserais ses lèvres des miennes, à en perdre haleine, à en perdre le fil, le nord et tout ce qu’on peut paumer. Je baiserais sa bouche comme si ma vie en dépendait, car parfois, dans mes songes les plus sombres, je me demande si ce n’est pas le cas, en définitive.
Je lui dirais que je regrette chaque instant où ma peur de la blesser, de la détruire plus qu’elle ne l’est déjà, m’a contraint à la repousser.
Je lui dirais qu’elle est belle, qu’elle est mon monde, que ses sourires ont le pouvoir de soigner tous mes maux et que je tuerais pour entendre son rire.
Je lui dirais que je la veux, elle, son blanc, son noir, ses cauchemars et ses rêves.
Au lieu de quoi, le cœur au bord des lèvres, je souffle d’une voix sourde qui se veut froide :
— Tu as Owen.
Je l’oblige à se décaler, tandis que son regard se voile et que mon palpitant semble prêt à rendre son dernier battement. Dans le salon, je rejoins Rafael qui m’observe, la tête légèrement penchée sur le côté, comme s’il avait compris la profondeur de la blessure que je viens de m’infliger.
— Bon, on y va, à cette fichue soirée ?
Un verre à la main, je fixe un point au loin tout en caressant doucement le ventre plat de Lesli, assise sur mes genoux. Cette dernière ricane à une blague de Rafael que je n’ai même pas pris la peine d’écouter. Nous sommes ensemble depuis un mois ou quelque chose dans le genre. Même si elle s’implique énormément dans notre relation, elle ne semble pas m’en vouloir de ne pas en faire de même.
Malgré ses apparences de bimbo écervelée, Lesli est d’une gentillesse à toute épreuve, la personnification de la joie de vivre et de la douceur. Si je devais parler en couleur comme Scarlett, je dirais qu’elle est le blanc. Un blanc constant, sans aucune tache de gris. Un blanc pur, pas comme celui de Scar. Elle étudie le droit dans l’optique de défendre les enfants victimes de maltraitance. Elle a un cœur aussi gros que le monde et les épaules assez solides pour supporter tous les maux. Elle sortira, à la fin de son cursus, major de sa promo, j’en suis certain. Elle met toute son âme dans ses études.
Lorsque je la regarde, je suis sûr de ne pas mériter un quart de l’attention qu’elle me porte. Je sais qu’elle est parfaitement consciente que mon cœur n’est pas à elle, tout comme bon nombre de mes pensées, pourtant, elle reste. Peut-être espère-t-elle, dans son for intérieur, me conquérir. M’apprendre à l’aimer elle, m’offrir une relation saine où le bonheur est de mise à chaque instant. Je ne saurais dire.
— J’ai enfin rencontré la fameuse Scarlett, déclare Rafael avec nonchalance.
Je me crispe avant de vider mon – cinquième – verre cul sec. Lesli me jette un regard interrogateur par-dessus son épaule, laissant voler ses cheveux blonds de l’autre côté de son visage. Je lui offre un sourire que j’espère rassurant, mais qui, en réalité, doit davantage ressembler à une grimace.
Lorsqu’elle se retourne, je lance un regard d’avertissement à Rafael qui, visiblement, a bu bien plus que moi puisqu’il éclate de rire avant de dire le fond de ses pensées.
— Elle est tellement bonne ! Un peu trop arrogante, mais d’une beauté à couper le souffle. Et juste parce qu’elle est parvenue à faire fermer sa gueule à Heath, elle mérite tout mon respect. Sans parler de son cul…
Je lâche un grognement qui le stoppe net dans son discours. Ma main se resserre sur mon verre en plastique qui se broie sans mal, avant que je ne le balance sur sa tête d’abruti. Si ça avait été n’importe quoi d’autre, ça aurait été pareil. Lesli me lance un regard surpris, qui se voile légèrement, juste le temps d’un clignement de paupières avant que son sourire ne réapparaisse.
Elle se penche, collant sa bouche à mon oreille, qu’elle mordille doucement. Je presse davantage sa taille pour la rapprocher encore un peu.
— Et si on montait ? propose-t-elle.
Je hoche la tête, bien que je sache parfaitement à quel jeu trouble elle joue. C’est toujours comme ça, dès que le sujet Scarlett vient malencontreusement à être abordé, elle me traîne dans la première chambre à coucher. Comme si elle savait. Je suis conscient que c’est pour elle une manière de me garder à ses côtés et… je ne vais pas m’en plaindre. Lesli est capable de prouesses au lit, et je ne parle pas de cette délicieuse bouche.
Alors qu’elle se lève, j’attrape une bouteille de vodka qui trône sur la table basse, avant de coller une claque derrière la tête de mon colocataire. Je bois à même le goulot, tandis que Lesli glisse sa main ridiculement petite comparée à la mienne, dans ma paume. Nous montons à l’étage, évitons les quelques couples qui n’ont pas compris le concept de chambre et qui baisent à moitié dans le couloir.
Lesli ne nous dégote pas de pièce libre – la joie des fêtes universitaires – autre que la salle de bains, étrangement vide. À peine ai-je fermé la porte à clef, elle déboutonne mon pantalon avant de se laisser tomber à genoux devant moi.
Je porte la bouteille à mes lèvres sans détourner mon regard du sien quand elle libère ma demi-molle de mon caleçon. Elle glisse ses doigts parfaitement manucurés le long de ma queue sans me quitter des yeux, puis me prend en bouche.
Un râle rauque m’échappe alors que je balance ma tête en arrière, les paupières closes, profitant de la délicieuse caresse de ses lèvres et de sa langue sur mon membre qui peine à se dresser. Je tente de faire abstraction des flashs qui s’imposent dans mon esprit. De son sourire. De son rire cristallin. De son regard à la fois doux comme le toucher d’une plume et dur comme une pointe en acier. De ses larmes. De la peine que je lui cause, parfois. De sa bouche sur celle de mon frère. De ses yeux amoureux. De sa voix rauque…
Scarlett s’immisce en moi dans une délicieuse chaleur qui réveille mon désir. Dans mon esprit alcoolisé, c’est elle devant moi, qui me caresse de ses lèvres, qui joue avec sa langue, qui me regarde comme si j’étais le centre du monde, comme elle l’a toujours fait. Mes doigts glissent dans ses cheveux pour lui imposer un rythme plus soutenu.
Je baisse les yeux et tombe sur les prunelles de Lesli. Ses iris marron me scrutent, semblant sonder mon âme et juste avant que la jouissance ne me percute, je me retire de sa bouche. Elle penche la tête sur le côté, surprise par mon geste.
— Je suis désolé, murmuré-je en enfermant mon érection dans mon pantalon. Je ne peux pas te faire ça. Pas à toi.
Traduction : je ne veux pas jouir dans la bouche d’une fille aussi bien que toi en pensant à une autre. Je ne peux pas te briser le cœur comme je l’ai fait avec Scarlett. Je ne suis pas en mesure de te regarder perdre tout le blanc qui te définit pour sombrer dans ma noirceur.
Elle se relève, essuie ses lèvres humides de salive avant de baisser les yeux. Je ne sais ni quoi dire ni quoi faire. Lesli ne mérite pas de souffrir, c’est une fille bien qui n’aurait jamais dû s’engager dans une relation avec un mec comme moi.
— Elle est comment ? me questionne-t-elle d’une voix à peine audible.
Un instant, j’hésite à répondre, j’aurais l’impression de retourner le couteau dans la plaie béante. Parce que la vérité, c’est que Scarlett Black est absolument tout. Le feu et la glace. Le blanc et le noir. Le Yin et le Yang. Le pile et le face. Un ange et un démon. Mon salut et ma chute.
— Extraordinaire, avoué-je à demi-mot.
Lesli hoche doucement la tête.
— Si tu l’aimes, laisse-la partir jusqu’à ce que tu sois capable de t’aimer toi, déclare-t-elle. On ne peut pas prétendre aimer correctement si on n’est pas en mesure de s’aimer soi-même.
Sur ces mots, elle me contourne et quitte la salle de bains, me laissant un arrière-goût amer dans la bouche. Au fond, elle a raison. Je suis incapable d’aimer Scarlett comme il faut.
Je suis incapable de l’aimer sans la détruire.
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