Chaotic Mind
18. bah merde, alors !
18.
bah merde, alors !
Heath – 24 ans
Un silence de plomb règne dans l’habitacle de ma voiture. Scarlett, assise à mes côtés, est étrangement silencieuse, ça ne lui ressemble pas pour une phase maniaque. D’ordinaire, elle parle beaucoup, vite et sans interruption. Un vrai moulin à paroles plus fatigant que son hyperactivité.
Dans un sens, son calme me permet de souffler un peu.
Sur les nerfs, mes poings sont fermement accrochés au volant, si fort que mes jointures deviennent blanches. Ses paroles tournent et retournent dans mon esprit telle une mélodie désagréable, cependant entêtante. Sa façon de le dire était violente, ses mots étaient crus, elle n’y est pas allée par quatre chemins. Mais la vérité est là, je passerai ma vie à suivre Scarlett, même de loin.
Et je déteste ça.
Notre lien m’horripile. Ma dépendance envers elle me donne la gerbe. Le pire ? Je ne pense pas être amoureux d’elle, non, je suis certain que ce n’est pas le cas. Je suis juste ce camé, conscient que sa drogue le bouffe de l’intérieur, lucide qu’elle finira par le tuer, mais incapable de suivre une désintox.
Ça fait mal tant c’est bon. Lorsque je regarde Scarlett, je ne sais jamais réellement ce que je ressens. Cependant mes pensées se réunissent toutes sur un même point : comment en sommes-nous arrivés là ?
Comment, malgré les sentiments qu’on se portait, on a pu se faire autant de mal ?
Comment, en dépit des années, un seul regard d’elle me fait perdre pied ?
Comment peut-on aimer si fort qu’on finit par le faire si mal ?
Comment étions-nous parvenus à construire une vie loin l’un de l’autre, alors que nos cœurs battaient encore à l’unisson ?
J’ai envie de lui crier ma colère, ma rancœur et ma peine. Ça me rend barge d’être aussi faible à ses côtés, pourtant, ça a toujours été le cas. Comme si, à son contact, je redevenais ce gosse paumé et terrifié qui a besoin d’elle pour me rappeler qu’après chaque phase noire, il y a un blanc éclatant.
Je me déteste de ressentir tout ça.
Je me hais d’être tout bonnement incapable de l’abandonner, de la laisser se démerder.
Qu’importe le nombre de fois où elle m’a déchiré le cœur, a piétiné mon âme, m’a déçu au point de me dégoûter, je reviens inlassablement, tel un boomerang. Je suis maso, je ne vois aucune autre explication. Je sais qu’elle va me faire du mal. Je le sais. Et pourtant, je suis ici, assis dans cette fichue caisse pour aller chercher son mec.
Quelque part, je crois que j’apprécie sa façon de me faire souffrir. J’abhorre ça, mais comme elle l’a si bien dit, c’est tel un shoot. Le meilleur trip du monde avant qu’il ne tourne au cauchemar. À l’instar de toutes les drogues, les quelques minutes de plénitude sont assez addictives pour me faire oublier la descente qui me propulse dans les limbes.
Arrêtés à un feu rouge, je me tourne vers elle. La tête appuyée sur la vitre de la voiture, elle fixe les rues de Seattle. Elle a fini par me donner une adresse, un squat où les toxicos se réunissent. Elle n’est pas entrée dans les détails, mais le principal est là : elle est sortie de cette merde, pas Sasha. Pour qu’elle ne soit pas tentée de replonger en débarquant chez lui à l’improviste, il ne se drogue jamais à son domicile.
Malgré les pics de jalousie qui me pulvérisent l’estomac, je ne peux m’empêcher d’avoir de la sympathie pour ce type. Tout porte à croire qu’il tente réellement d’aider Scarlett et pour ça, je suis dans l’obligation de le respecter. Je suis bien placé pour savoir que ce n’est pas une mince affaire. J’ai été ce Sasha tout le long de ma vie.
— Pourquoi es-tu partie ? demandé-je de but en blanc.
Cette question me taraude depuis cinq longues années. J’en suis même venu à douter de son consentement. Je me suis senti comme une merde, le cœur au bord des lèvres, j’avais envie de crever. Et si elle ne voulait pas ? Après tout, elle était en couple avec Owen depuis un paquet d’années et pourtant, elle était encore vierge. Peut-être voulait-elle attendre le mariage ? Ça ne ressemble pas à Scarlett, mais elle sait nous surprendre à chaque instant.
— Ce n’est pas le moment, Heath, soupire-t-elle.
Je grogne en resserrant davantage le volant. Ça fait cinq putains d’années que j’attends une réponse. Cinq ans que j’imagine un tas de scénarios où, pour la plupart, je joue le rôle du méchant. Se doute-t-elle un seul instant de ce que je ressens ? De la crainte qui me noue l’estomac ? De la cage qui écrase ma poitrine ? de l’étau qui étreint ma gorge ?… Non, bien sûr que non. Pour Scarlett, je suis simplement une enveloppe vide, elle oublie souvent que je ne suis qu’humain.
— Est-ce que… commencé-je, hésitant. Est-ce que tu considères que je t’ai violée ?
Elle sursaute quand elle entend cette question, ce gros mot, tandis que le GPS m’indique que nous sommes sur le point d’arriver. Les battements de mon cœur s’accélèrent, ma respiration se saccade. Et si je l’avais vraiment fait ?
Soudain, un éclat de rire transperce l’habitacle. Scarlett rit si fort que son siège tremble. Mon palpitant vacille face à ce son cristallin, d’un naturel si spontané qu’il en est d’autant plus magnifique. Un frisson agréable traverse mon échine.
— Mais où es-tu allé chercher une telle connerie, bordel ? dit-elle entre deux éclats de rire. Sans déconner, H, tu n’aurais plus rien entre les jambes si tu avais osé me toucher sans mon consentement.
Je lâche un soupir de soulagement, c’est comme si ce poids qui m’accablait depuis toutes ces années venait de s’évaporer en une seconde. Toutefois, ça n’explique pas son départ. Elle m’aimait depuis l’enfance, alors pourquoi elle s’est barrée pile quand je nous laissais une chance ?
— Tu veux savoir pour quelle raison je suis partie ? reprend-elle une fois calmée. Tu n’as jamais cessé de me repousser, encore et encore. Plus je revenais, plus tu me jetais fort. Puis, j’ai grandi, mon corps a changé… Tu ne m’aimais pas moi, Scarlett Black, tu kiffais mon cul et mes seins.
— On a trois ans d’écart, contré-je, peut-être que ça ne dérangeait pas mon frère de sortir avec une enfant, mais perso, je trouvais ça carrément malsain.
Oui, dans sa tête, elle a toujours été mature. Elle n’a pas eu le choix. Scarlett n’a jamais eu d’enfance et son adolescence a commencé lorsque Owen et moi sommes rentrés à l’université et qu’elle a dû apprendre à exister non plus à travers mon frère, mais par elle-même. Avec du recul, nous avons été un frein pour elle, une sorte de fardeau. Scarlett se cachait derrière nous pour absolument tout. Une fois que nous sommes partis, elle est sortie de sa coquille. Elle a dû, à nouveau, affronter le vrai monde.
Une crise d’adolescence remarquable, soit dit en passant. Mes parents ont cru devenir fous. Ils étaient convoqués chez le proviseur une semaine sur deux. Le pire ? Quand elle a débarqué complètement bourrée en cours, ou qu’elle a allumé une clope en sciences, ou bien peut-être ses bagarres à répétition. Et ses absences, évidemment. Nous n’avons jamais su ce qu’elle foutait de ses journées lorsqu’elle n’était pas au lycée…
Alors oui, hormis à cette période où Scarlett était une gamine de quinze ou seize piges parfaitement banale, elle a toujours fait plus vieille qu’elle ne l’était. Dans sa tête. Mais physiquement, elle a grandi comme une fille normale, ou presque. Sa privation de nourriture – celle imposée par ses parents, puis celle qu’elle s’est infligée parfois – n’a fait que ralentir sa croissance.
Bien que je ne sois pas forcément porté sur le physique, il est vrai que ça ne m’aurait pas traversé l’esprit de coucher avec une ado coincée dans le corps d’une fillette de onze ans. Même lorsqu’elle en avait treize, elle n’était pas beaucoup plus formée. Je ne comprends pas comment mon frère a pu passer à travers ça. J’aurais eu l’impression de fantasmer sur une enfant.
— Toujours le même discours, marmonne-t-elle. Quoi qu’il en soit, je méritais mieux que ça. Je t’aimais trop fort, ça faisait souffrir tout le monde, Owen le premier.
— Personne ne t’a forcée à te mettre avec lui, Scarlett. Tu n’as jamais été amoureuse de lui, tu le savais.
— Et ça te fait kiffer, hein ? crache-t-elle. T’adorais ça, à l’époque.
Je me crispe en me souvenant de ses regards, alors qu’elle déposait ses lèvres sur celles de mon frère. Ses baisers langoureux qu’elle lui offrait sans me quitter des yeux. Ses mains qu’elle glissait sur son torse, tout en provocation. J’avais cette impression qu’elle m’embrassait, moi. Qu’elle me touchait, moi. Et quelque part, j’aimais ça. C’était malsain, dérangeant, mais je jouissais de cette sensation. Scarlett n’a jamais été à Owen. Quand elle s’endormait dans ses bras, lorsqu’ils se câlinaient, ou qu’elle glissait ses doigts entre les siens dans les couloirs du lycée. C’est à moi qu’elle pensait. Juste moi.
J’ai toujours été celui qu’elle aimait, je n’avais pas besoin de l’avoir dans mon pieu pour en être convaincu.
— On est arrivés, déclaré-je.
Elle ricane en secouant la tête, parfaitement consciente de mon changement de sujet.
Je lève les yeux vers le vieux bâtiment désaffecté en briques rouges juste à la sortie de la ville. Sur la façade, des graffitis en tout genre, allant du prénom en passant par des dessins obscènes et de véritables œuvres d’art.
— Je ne comprends toujours pas ce qu’on fout ici, se plaint-elle en resserrant sa veste en jean autour d’elle. J’ai eu Sasha au téléphone quarante-cinq minutes avant que je ne retrouve son appartement saccagé. Il ne serait jamais venu ici alors qu’il savait que j’arrivais.
— De son plein gré, peut-être pas, mais ce genre d’endroit est le lieu idéal pour…
Je ne termine pas ma phrase, conscient qu’elle n’est pas de mon monde. Je suis même surpris qu’elle n’ait pas encore fait référence à nos « retrouvailles » autour d’un cadavre. Celui que j’ai buté. Sous ses yeux. Peut-être pense-t-elle que rien de tout cela n’est réel ? Ou alors l’ignore-t-elle volontairement ? Ou pire encore, ça ne la choque pas et elle est plus barge que je ne l’aurais imaginé.
Quoi qu’il en soit, si je devais me débarrasser du corps d’un toxicomane et ce, rapidement, c’est dans ce genre d’endroit lugubre que je le ferais. Il n’y a pas de cible plus simple qu’un drogué pour simuler une mort « naturelle ». Une overdose est si vite arrivée…
Scarlett me regarde étrangement, avant de tourner les talons. Elle pénètre dans le bâtiment sans la moindre hésitation, en terrain conquis, comme si elle était ici chez elle. Je jure, comprenant qu’elle aussi a dû squatter ces murs pour se démolir le crâne. Je la rejoins, bien plus sur mes gardes qu’elle.
L’odeur est nauséabonde, je ne pourrais la décrire. Peut-être un mélange de pisse, de merde, de vomi et… de mort. Sur le sol, de vieux journaux, ainsi que des morceaux de verre venant, sans aucun doute, des fenêtres cassées. À l’intérieur, je relève aussi de nombreux tags et des numéros de prostituées qui proposent leur service contre une dose ou encore, celui de dealer. Je ricane en voyant les chiffres et les lettres des plaques d’immatriculation des flics.
Après un rapide tour au rez-de-chaussée qui me confirme que Scarlett connaît les lieux, nous passons à l’étage. Les marches en bois grincent sous notre poids, si bien que j’ai un instant peur de les traverser. La rambarde est à moitié effondrée tandis que sur le sol, des seringues et des petites cuillères traînent partout autour de nous. Scarlett les dégage sans hésitation d’un coup de pied, facilitant notre montée.
Mon regard est happé par son joli petit cul moulé dans son jean blanc. C’est, sans aucun doute, la seule chose qui vaut le détour dans ces lieux lugubres. Je devine qu’elle ne porte pas de sous-vêtement et malgré les circonstances, ma queue se réveille.
À ce niveau, le décor n’est pas plus agréable et l’odeur est bien pire. J’utilise la lampe torche de mon téléphone pour nous éclairer tandis que nous avançons dans le couloir. Scarlett ouvre la première porte et la referme dans la seconde en s’excusant. J’ai à peine eu le temps de voir le couple nu, baisant sur une paillasse jaunie par les années ou autre chose… Dégueulasse. Ils pourraient au moins faire ça contre le mur… quoique, tout est pourri !
— J’suis certain que le matelas a plus de MST que de ressorts, marmonné-je.
— T’inquiète, connaissant Mathilde, ce pauvre type les a déjà toutes, il n’a plus rien à craindre.
Je lève les yeux au ciel face à son ton désinvolte, comme si tout ça était parfaitement normal.
— Et il est au courant ? demandé-je.
— Bien sûr. Ou alors, il est vraiment con. Mathilde se pique avec des seringues qu’elle trouve sur le sol et n’a visiblement jamais compris à quoi servait une capote. La seule fois où je l’ai vue en tenir une, elle faisait une bataille de bombes à eau… Un moment fort étrange, soit dit en passant.
Une conversation parfaitement normale.
Elle ouvre une nouvelle porte et se fige. Je me glisse dans son dos et observe la scène. Je lâche un juron face à la violence du tableau qui s’offre à nous. Un homme, pendu par les bras au plafond, la tête inclinée vers le sol. Je n’ai pas besoin de m’approcher, ça ne fait aucun doute : il est mort.
Il a certainement été battu jusqu’à ce que la faucheuse ne débarque. Son corps est recouvert d’hématomes et de sang frais. Un son morbide résonne dans mes oreilles lorsque des gouttes d’hémoglobine tombent sur le sol, presque à intervalles réguliers. Sur son torse, des mots sont gravés, certainement au chalumeau :
« Je te retrouverai même en enfer. »
L’odeur de chair brûlée et de sang me monte au nez, tandis que Scarlett semble incapable de détourner le regard du cadavre.
— Sasha, chuchote-t-elle d’une voix brisée.
Bah merde alors…
— OK, celle-là, je ne l’ai pas vue venir, déclaré-je.
Si jusqu’ici, je me demandais pourquoi diable on avait mis une prime sur Scarlett, je comprends que c’est purement passionnel. Et que tout le monde m’en soit témoin : l’amour pousse l’homme le plus sage aux actes les plus abominables. Aussi, je suis prêt à parier que c’est celui qui a mis la prime sur Scar qui a fait ça. C’est trop personnel. Ce qui veut dire qu’il est ici, à Seattle, peut-être même encore dans ce bâtiment.
— On se casse, Scarlett. Maintenant.
J’attrape son bras et la tire en arrière alors qu’elle réagit enfin.
Elle perd connaissance, s’effondrant contre moi.
Et merde…
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