Chaotic Mind

Maze Perkins · Chapitre 42 sur 44

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Chaotic Mind

35. parfaitement imparfaite

35.

 

parfaitement imparfaite

 

Scarlett – 22 ans

— Comment te sens-tu, aujourd’hui ? demande le docteur Hamilton, diplômé de l’université d’Harvard.

Son diplôme trône fièrement au-dessus de son bureau, impossible de passer à côté. Mon regard croise celui du psychologue qui me suit depuis que mon psychiatre a décrété que je n’avais plus besoin de lui, si ce n’est pour les ordonnances qu’il me communique par e-mail. Je crois qu’il ne m’aimait pas beaucoup, c’est réciproque. C’était un gros con. Hamilton est plus… tolérable.

Je réfléchis un instant à sa question. Comment je me sens aujourd’hui ? J’ai un peu de mal à mettre des mots sur mes émotions depuis que je suis

sous lithium{10}. Elles sont… normales. Bien sûr, Rome ne s’est pas faite en un jour et le traitement a mis du temps à se mettre en place. J’ai traversé des périodes terribles, bloquée en épisodes dépressifs, puis en phases maniaques. C’était la merde. Toutefois, le pire reste lorsqu’on a déniché le bon dosage. Lorsque je me suis retrouvée face à moi-même, celle que j’étais réellement, j’ai cru défaillir. Lorsque j’ai regardé derrière moi et que j’ai enfin pris réellement conscience du mal que j’avais causé. Quand, même entourée, je ne me suis jamais sentie aussi seule.

Désormais, le traitement est en place depuis quatre mois et treize jours. J’ai toujours pensé que la bipolarité accentuait mes émotions et pourtant, je n’ai jamais autant ressenti que depuis qu’elle est mise sous silence.

Le manque des personnes qui me sont chères est devenu intolérable. Tout comme la solitude lorsque je ferme la porte de mon appartement. Ou encore la peur que tout recommence. Je ne me suis jamais sentie aussi faible, aussi bien physiquement que mentalement.

Je vais mieux, c’est ce que ne cesse de me répéter Hamilton et l’enfoiré de psychiatre qui l’a précédé. Il faut du temps pour apprendre à se connaître, pour faire face à des émotions qui sont plus claires, plus tangibles, plus réelles. Continuer mon traitement, même si c’est parfois difficile, suivre la thérapie en étant sincère pour qu’elle fonctionne… Sincère, douce blague. Si je devais l’être, c’est Hamilton qui demanderait un suivi psychiatrique pour lui, peut-être même un internement.

Je me vois mal lui dire : « Il y a cinq mois, vingt-et-un jours et onze heures, mon premier petit copain, mon meilleur ami de toujours, mon frère, s’est tiré une balle dans le crâne sous mes yeux. Avant ça, il avait tué Sasha, un plan cul qui m’avait sauvé la vie un nombre incalculable de fois. Oh ! Et il avait aussi mis une prime sur ma tête. J’ai tué un mec. Et pour couronner le tout, il y a cinq mois, vingt-et-un jours et treize heures, l’homme de ma vie a claqué la porte de chez lui, son frère mort sur son épaule en me disant qu’il avait besoin de temps. Il n’est jamais revenu. Je ne l’ai pas revu. Et je suis triste. Terriblement triste. »

— J’ai failli replonger cette nuit, avoué-je tout de même.

Je coince mon ongle entre mes dents, n’osant regarder Hamilton dans les yeux. Mes mains tremblent, un des effets secondaires du lithium. Ça m’empêche de dessiner aussi bien qu’avant, mais je crois que je m’y habitue doucement. En revanche, je ne suis pas prête à me faire à l’idée que je vais certainement passer le reste de ma vie à chercher des chiottes pour pisser. Un autre effet indésirable. Ça et les nausées, ainsi que ma prise de poids. J’ai de moins en moins envie de gerber, mais je me souviens des premières semaines où je passais mes journées aux toilettes, hésitant entre pisser ou vomir. J’ai même cru être enceinte parce que cet abruti de psychiatre avait oublié de me parler des effets secondaires du lithium. Gamine, j’avais un autre traitement, moins violent et certainement moins efficace.

— Alcool ou drogue ?

Sa voix ne porte aucun jugement. Je m’en doutais, mais je dois reconnaître que j’ai un peu – beaucoup – honte de moi. Je ne pensais pas que ce serait aussi dur, encore moins pour la drogue. Je n’ai jamais consommé plusieurs fois la même pour éviter tout état de manque. Et lorsque j’étais chez Heath, je n’ai pas ressenti le besoin de me défoncer. Mais en ce moment, à chaque coup dur – et il y en a beaucoup – mon cerveau pense drogue, respire drogue, espère drogue. N’importe laquelle, tant qu’elle me déconnecte de la réalité. Je crois que le vrai problème vient du manque des phases maniaques. Elles me permettaient de me reposer émotionnellement. Toutes ces pensées horribles, tous les actes affreux que j’ai commis, ils ne me hantaient pas en blanc. Désormais ils sont toujours là, encore et encore.

— Les deux, murmuré-je à demi-mot.

Lorsque je suis sortie promener Opium, le chiot offert par Raf il y a deux mois, j’ai vu cette meuf assise sur un carton à un mile de mon appartement. Ça aurait pu être moi. Elle était là, à moitié consciente, une aiguille enfoncée dans le bras, une bouteille presque vide dans la main. Elle semblait… loin. Et hier, j’avais envie d’être aussi loin qu’elle.

— Pourquoi ne pas l’avoir fait ?

Pour de multiples raisons : Rafael m’aurait refait le portrait, ça aurait signifié que je suis aussi faible que je le pense et…

— S’il revient, je ne veux pas qu’il me voie comme ça.

S’il revient, j’aimerais qu’il puisse se dire « je n’ai pas réussi à sauver mon frère, mais elle, je l’ai sauvée. » Non pas que ça ait une grande importance pour moi, mais… il mérite de se dire qu’il n’a pas échoué. C’est pour cette simple raison que je suis ici aujourd’hui, que je n’ai pas replongé hier ni avant-hier, que je n’ai pas encore dégagé Raf de ma vie… J’essaie de m’en sortir pour lui prouver qu’il n’est pas responsable de la mort d’Owen. Il m’a sauvée, moi, un cas désespéré qui avait une prime sur la tête, un ex devenu fou à ses trousses. S’il a pu me sauver moi, il aurait pu sauver n’importe qui, sauf celui qui ne le voulait pas. Et je pense qu’Owen ne voulait pas d’une vie où il ne pouvait pas avoir ce qu’il convoitait. Il ne voulait pas d’une vie où il devrait se contenter de ce qu’il était en mesure d’avoir. Il ne voulait pas de ce monde. Il n’a jamais été fait pour lui. Je l’ai compris trop tard.

— Vous ne voulez toujours pas me parler de lui ?

— Je suis amoureuse de lui depuis toujours, ce n’est pas suffisant ?

— Pourquoi ?

Je le regarde sans comprendre le sens de sa question, il reprend :

— Pourquoi êtes-vous amoureuse de lui ?

Une nouvelle fois, je réfléchis à sa question. Des raisons, j’en ai à la pelle et pourtant, aucune d’elles ne semble être à la hauteur. Je pourrais parler de son physique, frôlant la perfection. Ou alors de tous les légers défauts sur son corps qui me rappellent qu’il existe bel et bien, qu’il n’est pas un mirage de mon esprit. Je pourrais lui parler de sa façon de me regarder, comme si j’étais la seule personne au monde, ou de sa façon de me détester comme si nos sentiments étaient une condamnation. Je pourrais lui parler de sa force de caractère, de son courage, de son sourire qui brille dans le noir. De sa fougue et de sa folie. De son manque de tact et de son côté borné.

Je pourrais également lui parler des choses que je ressens quand je suis avec lui. Cette impression d’être en sécurité, même lorsque le ciel semble nous tomber sur la tête. De la force qu’il me donne pour affronter chaque situation compliquée. De sa façon de me tirer vers le haut sans même s’en rendre compte. De cette impression d’être la seule qui compte. De ce sentiment si puissant qu’est celui de se savoir aimé par une personne. Toutefois, la réponse est bien plus tragique. Je pourrais essayer de l’arranger, pour qu’elle ressemble réellement à de l’amour et non à un sauvetage d’une âme en peine. Mais il n’y a rien de romantique dans notre histoire.

— Parce qu’il a su m’aimer dans le chaos. Parce qu’il m’a donné envie de vivre lorsque je rêvais de crever.

Hamilton retire ses lunettes de son nez pour les poser sur son bureau. Il frotte ses paupières avant de lâcher un léger soupir.

— Il a toujours été là, pas vrai ?

J’acquiesce.

— Dans les bons, mais surtout les pires moments, poursuit-il alors que je hoche la tête une nouvelle fois. Néanmoins aujourd’hui, Scarlett, à l’aube de la libération de tes parents, il n’est pas là. Et je pense qu’il est temps que tu apprennes à gérer ce genre de situation seule.

— Je gère parfaitement ! contré-je, trop vite pour être sincère.

— L’ignorance n’est pas la réponse à tous les problèmes, Scarlett. Et je pense sincèrement que tu te mens à toi-même, que tu refuses d’admettre que tu es terrorisée à l’idée de les recroiser un jour. Je pense…

— Et moi, je pense que vous pensez beaucoup, je le coupe fermement. Oh, c’est facile pour vous, d’imaginer ce que je peux ressentir. Mais en réalité, vous n’en savez rien ! Absolument rien.

Petite, j’étais seule, délaissée et maltraitée. Personne ne m’aimait, pas même moi. Et puis, du jour au lendemain, on m’a balancée dans un foyer chaleureux, aimant et protecteur – parfois même trop aimant et trop protecteur.

Je suis passée de rien à tout, puis de nouveau à rien tout en sachant que je pourrais retrouver le tout si je mettais ma fierté de côté. Vous me suivez ?

Je n’avais rien, je n’étais rien. Le lendemain, j’étais tout, j’avais tout. Et puis j’ai tout perdu, mais je savais que je pouvais tout retrouver en faisant marche arrière. Les Cross ne m’auraient jamais fermé la porte de chez eux. Et quelque part, j’en suis consciente, je me suis confortée dans ce filet de sécurité. Aujourd’hui, celui-ci a cédé.

Non pas parce qu’ils m’empêcheraient de rentrer chez eux si je le souhaitais, je sais qu’ils m’accueilleraient à bras ouverts, en revanche, moi je ne pourrais pas les regarder dans les yeux en sachant qu’un de leurs fils a mis fin à ses jours par ma faute et que l’autre a disparu des radars, là aussi, un peu à cause de moi.

Et aujourd’hui, je n'ai à nouveau plus rien, je ne suis plus rien. Toutefois, je refuse d’avouer que j’ai peur. Non, je suis terrifiée à l’idée que mes parents me retrouvent et me fassent payer toutes ces années qu’ils ont passées enfermés. Et je suis en colère aussi, parce que le juge leur a accordé une réduction de peine. Et moi, ma peine à moi, qui la réduit ? Ils m’ont presque tuée et quelque part, ils ont tué une partie de moi. Je ne leur pardonnerai jamais et ce n’est pas treize ans derrière les barreaux qui réduiront ma rancœur, ma haine, ma douleur et ma peur.

Mais ça, qui peut le comprendre, hein ? Un psy ? Parce qu’il a fait ses études à Harvard, il a aussi un master en gamine maltraitée, humiliée, violentée, séquestrée, sous-alimentée, rabaissée et ce, tous les jours, toutes les heures, pendant trois très longues années ? Ils en avaient pris pour vingt ans et à mes yeux, c’était déjà trop peu. Mais treize ? Je vis depuis seize ans avec l’impression d’être une merde, de ne rien valoir, de ne rien mériter. Je vis depuis seize ans en étant esclave de mon cerveau et des pensées qu’ils ont immiscées dans ma tête. Et eux, avec une simple lettre adressée au juge où ils demandent pardon, ils sont libérés ? Ils ne se sont jamais excusés auprès de moi, même si ça ne changerait pas grand-chose, ils n’ont jamais montré aucune trace de remords, de regret, de peine… Non, ils ont demandé pardon à un juge. Et ça, ça fait vraiment mal.

— Scarlett…

Je lève les yeux vers la pendule derrière lui avant de quitter mon siège.

— La séance est terminée, à la semaine prochaine, déclaré-je en quittant le bureau.

J’essaie. J’essaie vraiment de devenir une meilleure personne. Je suis inscrite aux alcooliques anonymes et je me rends à chaque réunion, idem pour les narcotiques anonymes. J’ai postulé à l’université, dans l’optique de reprendre mes études dans le droit. Pour ce point, je reconnais que j’ai eu besoin d’aide, j’ai fait un crédit auprès de Raf après que ma banque a refusé. Il a insisté pour me les payer dans leur intégralité comme dédommagement pour n’avoir pas été présent ce soir-là, évidemment, j’ai dit non. Je n’ai pas perdu ma fierté en cours de route !

Je me suis améliorée en tant qu’amie. Je ne suis pas aveugle, Raf s’inquiète également pour H même si, lui, a encore de ses nouvelles de temps en temps. Pour ma part, Heath n’a pas répondu à un seul de mes nombreux appels ni à mes messages. Au départ, j’ai insisté, avant de comprendre qu’il reviendrait lorsqu’il se sentirait capable de le faire. Je prends des nouvelles à travers Raf. Lui navigue entre Seattle et New York. Il voulait que je reste là-bas avec lui, mais j’ai décliné. New York sans H, ça n’a aucun intérêt.

Quoi qu’il en soit, j’essaie d’être là pour lui. Lorsqu’il est à Seattle, on ne sort pas beaucoup, j’ai peur de retomber dans mes vieux travers, mais il ne m’en tient pas rigueur. On mate des films en bouffant des pizzas. On parle de tout et de rien. Et parfois, je vois ses regards ambigus, j’entends ses remarques floues, mais… je les ignore. C’est mon ami. Et j’ai trop de fois gâché des amitiés pour une partie de jambes en l’air.

Alors oui, j’essaie de devenir une meilleure personne, mais j’ai vraiment l’impression que le Karma s’acharne violemment sur moi. Quand je pense que tout rentre dans l’ordre, il y a toujours une nouvelle merde qui me tombe sur la tronche. Et j’en ai un peu marre.

J’ouvre la porte de mon appartement, les bras chargés de courses. En rentrant du psy, je me suis souvenue que manger était accessoirement vital. Depuis que j’ai appris pour la libération de mes parents, il y a une semaine, je me nourris exclusivement de glace. Pas très sain et encore moins équilibré. Avec le traitement, j’ai pris du poids. Juste assez pour sortir du seuil critique, mais je sais que je dois faire attention. Celui que je prends avec les médicaments, ce n’est pas celui que je suis censée prendre, et manger de la glace, certes, ça fait grossir, mais là encore ce ne sont pas les bons kilos. Je dois apprendre à avoir une alimentation saine, équilibrée et surtout constante. Un repas matin, midi et soir.

Ce n’est pas facile de faire comme les grands, moi j’vous l’dis !

Mon sac s’écrase sur le sol lorsque j’aperçois une silhouette assise dans mon fauteuil. La pénombre de mon appartement m’empêche de distinguer de qui il s’agit, toutefois mon cerveau se souvient très bien de ce qu’il s’est passé la dernière fois que je me suis retrouvée dans cette situation.

En revanche je suis un peu plus préparée. Raf a glissé des armes un peu partout dans mon appart après une séance intensive au stand de tir. Je saisis celle dans le pot de fleurs sans fleurs. La peur me noue l’estomac, si bien que je n’ose parler, même lorsque la silhouette se lève.

— Tu devrais vraiment mettre un autre verrou à cette porte. On entre avec une facilité déconcertante.

L’arme toujours dirigée dans sa direction, mon corps est pris de violents tremblements suite aux sanglots que j’étouffe tant bien que mal. J’ouvre puis referme la bouche, incapable de prononcer le moindre mot tandis qu’il comble l’espace qui nous sépare.

Il avance jusqu’à ce que l’arme s’enfonce dans son torse, mon index frôle la détente dans des tremblements incontrôlables. Je ne me souviens plus : ai-je retiré le cran de sécurité ? Si, par malheur, je venais à appuyer, est-ce qu’une balle se logerait dans son corps ?

— Tu comptes me tirer dessus, Scar ? me demande-t-il.

Je retrouve le sens de la parole. D’une voix que j’espère dure, je balance :

— Peut-être. J’hésite encore. Tu as hésité avant de m’abandonner, toi ?

Il laisse échapper un ricanement presque mauvais.

— Et toi ? rétorque-t-il.

— Tu vas m’en vouloir toute ma vie ? J’avais seize ans ! dis-je en appuyant fermement l’arme contre son plexus.

— Je n’ai pas oublié ! Maintenant, tu sais. Tu sais ce qu’on ressent lorsque la personne qu’on aime le plus au monde nous abandonne dans un monde bien trop grand pour nous !

Ma bouche s’entrouvre, alors que la rage que je retenais depuis son départ s’immisce dans chaque parcelle de mon corps. Je pensais être rongée par la tristesse et la compassion, mais visiblement j’ai encore du mal à reconnaître mes émotions. Certes, j’étais triste, toutefois la colère a, à un moment, pris le pas sur le chagrin. J’avais besoin de lui ! Entre ma prise en main express, mon deuil, la libération de mes parents… j’avais besoin de son soutien et lui n’était pas là ! Évidemment, je comprends qu’il ait pu avoir besoin de temps. Owen était son frère, son jumeau, et il est mort sous nos yeux. Néanmoins, il ne m’a pas donné de nouvelles pendant presque six mois !

Six putains de mois !

Et aujourd’hui, il m’annonce que c’était une espèce de vengeance ? Bordel, il veut réellement que je lui tire dessus, je ne vois pas d’autre explication.

— Tu te fous de ma gueule, hein ? Putain, dis-moi que c’est une blague !

Je glisse le pouce de ma main libre entre mes dents. Je ne m’étais pas rongé les ongles depuis l’enfance, désormais, je passe mes journées à le faire. Hamilton pense qu’il s’agit de ma façon de déstresser. Il doit dire vrai, je n’en sais rien. Toutefois, je me souviens que mes parents ne supportaient pas ça. Vraiment pas du tout. Ça avait le don de mettre mon père fou de rage.

— Owen est mort, craché-je. Il est mort, et c’est à cause de moi. Tu sais ce qu’on ressent lorsqu’on vit tous les jours avec cette culpabilité incessante sans pouvoir en parler à personne ?

Je me vois mal en discuter avec Hamilton, je ne sais pas jusqu’où le secret professionnel me protège et étrangement, je n’ai pas envie de tester ses limites. Je pourrais en parler avec Raf, mais je ne souhaite pas qu’il s’inquiète, il fait déjà tant pour moi, je ne veux pas qu’il pense que ses efforts sont vains. Alors je suis seule. Et ça me fait peur.

J’ai un rapport particulier avec la solitude. J’aime être seule, pouvoir m’enfermer dans ma bulle sans que personne n’y ait jamais accès. En revanche, elle m’a toujours fait extrêmement peur. Lorsqu’on est seul, les maux pèsent des tonnes.

— Owen est mort parce qu’il est devenu fou, Scar. Tu n’es pas responsable de ça.

— Si ! hurlé-je. Il est devenu fou parce qu’il m’aimait.

Et les mots de mes parents résonnent de nouveau dans ma tête. Je suis le mal. Je fais souffrir toutes les personnes qui m’entourent, de près ou de loin. Je devrais disparaître.

H se saisit de mon arme, je ne résiste pas. Il la dépose sur la table dans l’entrée avant d’attraper mon visage en coupe. Il plante son regard sérieux dans le mien, embué de larmes. Ses yeux, si noirs, ne laissent rien transparaître de son état d’esprit, comme toujours. Ses traits sont, eux aussi, fermés à toute émotion si ce n’est son air sérieux qui, un instant, me rappelle celui de son père.

— Je t’aime, Scarlett. Je suis fou de toi, comme ce n’est pas permis. Pourtant, jamais je n’aurais sciemment mis ta vie en danger. Jamais je n’aurais assassiné ton ami, qu’importe votre relation. Jamais au grand jamais, je ne t’aurais droguée. Et plus important encore, jamais je n’aurais voulu te changer.

Il glisse une mèche de mes cheveux – redevenus blonds il y a trois semaines – derrière mon oreille avant de reprendre :

— Quand on aime quelqu’un, Scar, c’est avec ses défauts et ses qualités. On peut l’aider à devenir une meilleure personne, seulement si elle en a envie. Pour ma part, je suis amoureux de tes qualités et je suis fou de tes défauts. Tu es comme tu es et souvent, je déteste ça. Mais jamais je ne voudrais que tu changes pour… moi. Si tu as envie d’avancer, c’est avant tout pour toi que tu dois le faire.

Il récolte la larme qui roulait sur ma joue avant de caresser ma peau de son pouce.

— Owen… il ne t’aimait pas toi. Il aimait l’image qu’il avait de toi. Vois ça comme un tableau. Il y a certaines personnes, insensibles à l’art, qui vont apprécier la beauté de l’œuvre, sa perfection. Alors que ceux qui aiment la peinture, eux, tomberont sous le charme de ce qu’ils ressentent en observant le tableau. Ils aimeront les légères imperfections que l’artiste aura laissées volontairement, parce qu’il sait que la perfection n’a aucune saveur. On aime la perfection, on tombe amoureux des imperfections.

Et il m’embrasse.

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