Compère Général Soleil
I [
Compère Général Soleil.
Première partie
Retour à la table des matières
[24]
[25]
Compère Général Soleil.
PREMIÈRE PARTIE
I
Retour à la table des matières
Il fut réveillé par une sonnerie de clairons. Il faisait plein jour, le soleil entrait par la lucarne avec le refrain d'une chanson portée par une voix d'enfant :
Ça pique,
Ça pique sous les tropiques,
Le sol,
Le soleil, la musique,
Mais oui, ça pique, ça pique, ça pique...
Il gisait dans une flaque d'eau, trempé. Autour de lui dans le ca-chot, les gens se remuaient de leur torpeur et de leur sommeil.
Un gendarme entra et appela : « Hilarion Hilarius ! » Il répondit d'une voix fatiguée. Le gendarme répéta : « Hilarion Hilarius ! »
Il tenta de se lever et se rendit compte qu'il avait affreusement mal. Il retomba... Combien de temps était-il resté là ? Un jour, deux jours ?
L'apparition reprit avec colère : « En avant, grouille ton corps, vite ! » Il essaya de nouveau, en vain. La voix s'enfla brusquement :
« Si tu fais le macaque, je te montrerai ce que c'est que le macaque 13 ! » Comme il essayait encore, soulevé sur les coudes, un grand coup de
13 Jeu de mots vulgaire sur l'homonymie entre le nom d'une espèce de singe
et l'appellation d'un gros gourdin.
pied l'atteignit en pleine poitrine. Dehors, la voix, radieuse, claire comme un ruisseau chantait le soleil, l'insouciance et la vie :
[26]
Ça pique,
Ça pique sous les tropiques,
Le sol,
Le soleil, la musique,
Mais oui, ça pique, ça pique, ça pique...
Hilarion se sentit arraché par une main brutale qui le saisit par la ceinture :
— Tu vas marcher comme tu n'as jamais marché, salaud, tes pieds ne toucheront pas terre !
Le gendarme éclata d'un gros rire qui déferla en cascades sur le si-lence subit du cachot. Il poussa Hilarion haletant devant lui. Il avan-çait titubant dans les couloirs.
Ils entrèrent dans un bureau. Le gendarme lâcha son étreinte et abandonna Hilarion au beau milieu de la pièce. La tête lui tournait, il oscilla, prêt à perdre l'équilibre, mais il réussit à se raccrocher à une chaise.
Un poste de T.S.F. hâblait à qui mieux mieux sur les qualités de « bon garçon » du président Vincent, puis changeant de disque :
« Vous allez entendre la nouvelle chanson, la coqueluche de Port-au-Prince, Ça pique. »
Le chant s'éleva encore :
Ça pique,
Ça pique sous les tropiques,
Le sol,
Le soleil, la musique...
Une main s'abattit brutalement sur le poste et le fit taire.