Compère Général Soleil

1955 par Jacques Stephen ALEXIS · Chapitre 48 sur 50 · partie 1/4

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Compère Général Soleil

Deuxième partie [

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

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Compère Général Soleil.

 

Deuxième partie

 

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Compère Général Soleil.

DEUXIÈME PARTIE

 

I

 

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Le 24 juin tomba un samedi, les papillons furent ponctuels. Les en-fants qui avaient congé s'étaient levés plus tôt que de coutume. En ef-fet, depuis la veille, leur imagination avait été enfiévrée par les pre-mières estafettes volantes, richement chamarrées, enluminées d'or et d'argent qui à tire-d'aile étaient venues annoncer la saison nouvelle.

La première armada était arrivée du nord-ouest, portée par le vieux vent caraïbe qui dans la fraîcheur du premier matin gambadait ses contredanses de cristal.

Le ciel venait à peine d'enlever son bonnet de nuit d'astrologue. La mer rangeait ses oreillers de coquilles blanches brodées de madré-pores en fleurs ; soudain la première vague de lépidoptères surgit plus jaune que les draps de sable de la côte, plus dorée que les plus blondes oranges sures. Et les arbres se chargèrent de plus de fleurs qu'ils n'en pouvaient porter.

L'air se piqua de poussières légères et multicolores. Les enfants firent des entrechats derrière les fleurs volantes venues du ciel. Ils criaient :

— J'en ai un bleu !

— J'en ai un couleur perle !...

— Et va donc ! le mien est plus beau que le tien !

Les adultes sortirent pour s'emplir le cœur de l'ivresse des enfants et les aider à cueillir les papillons qui emplissaient le ciel. Ils leur firent des bouquets en attachant délicatement des fils autour du corse-let des insectes.

Quand la pieuvre ensanglantée du soleil de l'aurore rendit ses der-nières volutes de vapeur rose, les essaims s'étaient déjà rompus et les papillons traqués se dispersèrent dans les maisons, [148] les cours et les parcs publics. Et, malgré les soucis, les travailleurs se rendirent au travail la chansonnette aux lèvres, ou sifflant, ou riant. Les enfants étaient heureux que la Saint-Jean tombe un jour de congé et les pa-rents gonflés d'espoir par les fastes annonciateurs de l'été.

Car l'espoir accourt au secours des hommes à chaque saison nou-velle. L'espoir est une bonne béquille pour les infirmités de l'exis-tence. Comment ferait-on en effet pour vivre si, à chaque fois que la nature se renouvelle, les désirs et les rêves n'attaquaient le cœur avec une violence nouvelle. Malgré les déceptions continuelles, c'est la même chose à chaque fois. Quand les arbres, et la terre, et le temps, changent de couleur, les hommes se chargent d'un puissant optimisme. Même s'il arrive un ennui, celui-ci hausse les épaules et dit :

— Et alors ? Quand le malfini 76ne trouve pas du poulet, il prend de la paille !

— Quand on ne peut pas changer de tête on change de chapeau, ré-plique l'autre.

Et la vie continue son petit bonhomme de chemin.

Ce matin-là, tout comme les enfants dont le sommeil avait été trou-blé par l'attente, Claire-Heureuse ne pouvant pas dormir s'était levée avec le soleil pour regarder les papillons de la Saint-Jean. Très haut, au faîte des palmiers marins dont la chevelure verte flamboie, un fin papillon de moire rose et noire enlace une lourde papillonne blanche, l'emportant droit vers le soleil, dans un fulgurant envol nuptial.

Ce fut ce jour de la Saint-Jean, sans cloches, sans officier d'état ci-vil et sans magnificat qu'Hilarion prit Claire-Heureuse par la main pour la conduire vers la chambre sans parures où désormais devait gî-ter leur amour.

Qu'avaient-ils besoin du ministère d'un Etat qui toute leur vie igno-rerait leurs besoins et leurs chagrins pour lier leurs mains ? Les tra-

 

76 Malfini : aigle.

vailleurs d'Haïti se mettent ensemble, ils se « placent », mais ils ne se marient pas. Parce que l'État n'est pas l'Etat du peuple, parce que la re-ligion officielle n'est pas la religion de leur classe, parce que leur cœur est plus pur que la rosée du matin. Et c'est leur conscience profonde et humaine qui leur sert de Code civil et d'acte de mariage.

Et le papa Bon Dieu auquel ils croient tout au fond de leur cœur est content. Il ne chante pas en latin, il ne joue pas de l'harmonium, mais tous les parents, tous les amis accourus, [149] qui viennent vider un verre sur la tête des accordés, l'entendent qui dit :

— Ah ! mon garçon Hilarion a mis sa main dans celle de ma fille Claire-Heureuse, je suis content.

Et les amis rient, les parents rient, écrasant furtivement une petite larme.

Pourquoi donc est-ce qu'on pleure sans savoir pourquoi quand cer-tains êtres chers célèbrent leurs épousailles ?

Ce furent les papillons de la Saint-Jean qui formèrent le cortège nuptial d'Hilarion et de Claire-Heureuse. Une belle traîne d'ailes aé-riennes, tachetée de brillants irisés, un véritable drap d'or.

*

* *

On croyait Badère fou. Quant à Epaminondas, il était toujours saoul. Ils étaient inséparables. Quand on voyait Badère avec son nez en pied de marmite sur une figure inénarrable, drapé dans ses gue-nilles comme un pacha, on pouvait être sûr qu'Epaminondas n'était pas loin.

Pour eux, chaque jour c'était fête. Pour se faire les quelques sous dont ils vivaient, ils arrachaient les mauvaises herbes dans les jardins. Ils savaient ce qui se passait partout. Ils trouvaient le client pour n'im-porte quelle camelote à vendre, fournissaient des domestiques aux bourgeois qui en cherchaient, et faisaient les courses. Dès qu'ils avaient en poche menue monnaie, hop ! ils allaient la boire, puis ils s'endormaient sur un trottoir, en plein soleil. Ainsi, Badère et Epami-nondas étaient un peu les enfants prodigues de toute l'avenue Républi-caine et des alentours. Quand les enfants les voyaient, ils criaient :

— Hé ! Saint-Roch, où est ton chien ? et ils riaient.

Quand un soir, quelques mois après qu'ils se furent « placés », Claire-Heureuse se trouva mal, ce fut Epaminondas qu'Hilarion tout émotionné chargea de quérir le docteur Jean-Michel. Quand ce dernier arriva, après avoir posé quelques questions et palpé le ventre, il se mit à rire :

— Que diable ! Pourquoi m'avez-vous dérangé en pleine nuit ? C'est dans neuf mois qu'il fallait me faire chercher !

Une telle nouvelle, ça s'arrosait ! Hilarion tout éberlué déboucha une fiole de rhum. Il avait des petites mouches brillantes devant les yeux, il était à moitié ivre avant que d'avoir bu.

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*

* *

Depuis qu'Hilarion et Claire-Heureuse habitaient au bas de la rue Saint-Honoré, ça n'allait pas trop mal.

On pouvait dire ce qu'on voulait, mais c'était un bon quartier pour le petit commerce. Un quartier animé par tout le tintamarre de l'ave-nue Républicaine, hanté par les convois funèbres qui allaient ou ve-naient de l'église Sainte-Anne, les noces et les baptêmes aussi, il faut le dire. Près du Warf-aux-Herbes c'était plein de marchandes de pois-son ; plein d'odeurs de toutes sortes, qui faisaient une ratatouille peu agréable au nez ; plein d'hommes en sueur qui, pour supporter le poids des charges, venaient lamper un coup de clairin, puis éjectaient des bordées de salive poisseuse. Les camions en partance pour Bainet, Jacmel, Saint-Louis ou Cavaillon n'arrêtaient pas de passer dans un bruit incessant de moteurs reniflant comme des nez enrhumés. Tout compte fait des ennuis du quartier, on avait l'avantage du fait que l'avenue Républicaine était un véritable théâtre où se jouaient des scènes bouillonnantes de vie, d'odeurs et de crasse. À chaque fois qu'on y entendait un bruit, on pouvait sortir sur le pas des portes, on était sûr d'assister à quelque chose d'intéressant. Des femmes jalouses qui se battaient pour un homme ; des adventistes qui se mettaient tout à coup à radoter, à annoncer la fin du monde et à commencer un prône en pleine rue ; ou encore un gosse qui s'enfuyait d'une boutique parmi les cris, courant sous une volée de bâton, parce qu'il avait chipé quelques vivres pour calmer sa faim.

Dans ce quartier, tout un chacun vivait dans la rue. Les gens y étaient simples, vulgaires et avaient le cœur sur la main. Mais quand on touchait à ce qui était leur, ils devenaient enragés. La misère les avait rendus intransigeants sur ce point. Ils vivaient aux confins de l'instinct et de l'intelligence, échantillons d'une société qui abêtit, d'une vie semi-animale, toute tournée vers ce qui était leur souci de chaque instant : manger. Tout était transformé, déformé par les be-soins du ventre, l'amour, l'orgueil, la volonté comme la tendresse. Au grand soleil de la rue, avec ses bruits, ses cris, étaient leur théâtre, leur music-hall, leur cinéma, leur seul spectacle.

C'était un quartier où la grâce, la jeunesse, la joliesse s'usaient chaque jour contre la pierre dure de la misère. Les femmes y perdaient vite leurs dents, parce que rien dans le budget ne pouvait être consacré au dentiste. Jour après nuit [151] se tarissaient les rires et l'espérance qui soulève les poitrines de vingt ans, les seins drus couleur de sapo-

tille 77et les muscles pectoraux durs comme du métal. Tout ce qui fait la beauté irremplaçable de la jeunesse, sans cesse tombait, tombait très vite dans le terreau pourrissant de l'avenue Républicaine, comme tombent les pétales quand finit la belle saison.

Quant aux vieux, riaient-ils ? Eh bien ! on sentait que leurs cœurs étaient blasés, fatigués, que la gaieté n'était plus chez eux qu'une habi-tude persistante d'êtres faits pour aimer et croire en la vie. À dire vrai, qu'avaient-ils donc comme joies, sinon le rire immodéré à propos de n'importe quoi, les cancans, la rue et l'ivresse sans lendemain de quelques fêtes populaires ? Nul bas de laine où se garderaient quelques sous ou quelque espérance.

Dans ce quartier, les femmes n'avaient cure du prêchi-prêcha heb-domadaire du Père Guérétin, le curé de Sainte-Anne et n'allaient que rarement à la messe — à part quelques vieilles folles de bigotes natu-rellement —. Toutefois, dès qu'elles avaient des ennuis, elles allaient à l'église toucher le pied de Sainte-Anne et lui allumer un cierge. La prière et les neuvaines étaient pour elles une assurance contre les mau-vais coups du destin. Quand ça allait trop mal, elles faisaient vœu de s'habiller en bleu ou en toile écrue. A part cette confiance enfoncée au fond de leur être, le Bon Dieu et les autres habitants du ciel n'étaient que des affamés de prières qui donnaient, donnant donnant.

 

77 Sapotille : fruit tropical brun clair, à peau veloutée.

Hilarion et Claire-Heureuse avaient dû bien calculer avant de pou-voir mettre quelques chaises de paille dans la maison, les peindre en vert et blanc, acheter quelques assiettes de faïence, des verres à fleurs et puis le lit. Hilarion était arrivé à économiser l'argent du lit en faisant du surtravail ; sa mère avait donné quelques petites choses, et la mar-raine de Claire-Heureuse avait fait le reste. Elle avait même donné deux cents gourdes à sa filleule pour ouvrir un petit commerce :

— Avec un petit commerce, on n'est peut-être pas riche, mais en échangeant un peu de fatras contre de la poussière, on ne meurt jamais de faim, avait dit marraine.

En effet, s'ils tiraient un peu le diable par la queue, ils ne s'en étaient quand même pas trop mal tirés. Dans la première pièce, Hila-rion avait cloué quelques étagères, on y avait disposé quelques briques de savon, quelques paquets de sucre, [152] des bouteilles de kola, du lait condensé et d'autres menues marchandises. Et puis Claire-Heu-reuse fabriquait elle-même quelques douces de sucre jaunâtre qui s'étalaient sur des plateaux de bois. Faut dire que la concurrence était assez forte dans la rue Saint-Honoré. Il y avait une poussière de pe-tites boutiques comme celle-ci qui naissaient comme des champi-gnons, se mouraient de même et renaissaient.

Mais Claire-Heureuse avait dit :

— Avec de la chance, si le Bon Dieu le veut, s'il ne nous vient pas de gros ennuis, dans un an on aura une vraie petite boutique.

En effet, le Bon Dieu semblait vouloir et le sort n'avait rien fait contre, puisque dès le début, du produit de la boutique on avait pu payer le loyer, manger tous les jours et garder une cinquantaine de gourdes pour renouveler le stock. Bien entendu, en y ajoutant le sa-laire d'Hilarion. Mais dès le quatrième mois de leur ménage, il sem-blait que Dieu ne voulait plus.

En effet, Hilarion perdit sa place chez Borkmann. Mme Bork-mann avait rendu une ouvrière responsable de la disparition de quelques livres de pite. Hilarion, se remémorant que c'était Mme Borkmann elle-même qui avait fait déplacer la pite, le lui avait rappe-lé. Ça avait fait un drame. Mme Borkmann avait déclaré que c'était de l'impertinence. II avait regimbé. C'était un crime de voler la sueur d'une pauvre ouvrière ! Hilarion fut chassé, et la petite ouvrière, pour ne pas perdre sa place, dut payer la pite. Après une journée d'agitation et de palabres, tout finit par se calmer à la manufacture Borkmann. Hi-larion partit la rage au cœur.

Après un mois de neuvaines à tous les saints du ciel, que Claire-Heureuse avait jugé utile d'implorer, Hilarion avait trouvé du travail. Mais, n'en déplaise au Bon Dieu et à ses saints, c'était surtout grâce à Jean-Michel qui s'était démené comme un diable. Le petit commerce avait connu de mauvais jours, ployant sous la charge de tous les be-soins du ménage. Hilarion était devenu polisseur d'acajou à l'atelier Tra-viezo ; il gagnait peut-être un peu moins que chez Borkmann, mais c'était une place plus tranquille, et il avait l'espoir d'améliorer son salaire avec le temps. Claire-Heureuse par des miracles d'écono-mie avait rapidement remonté la pente et le petit commerce avait re-pris, clopin-clopant, cahin-caha, son bonhomme de chemin.

Après force insistances de Jean-Michel, Hilarion s'était [153] déci-dé à fréquenter une petite école du soir que des militants du Parti de son ami tenaient bénévolement dans le coin. Jean-Michel avait réussi à le persuader que ce n'était pas une école comme les autres. En effet, dès le premier soir, il dut bien avouer qu'on s'y trouvait à l'aise et que ce n'était pas comme il l'avait imaginé une officine politique ou un en-droit pour bienfaisance intellectuelle. Il avait vite repris toutes ces choses qu'il avait si longtemps laissées dans l'oubli, et si pour écrire il avait encore des difficultés, il lisait maintenant parfaitement.

Il avait aussi appris un peu d'histoire d'Haïti. Tant de choses pas-sionnantes ! Les combats de Dessalines, la question du partage des terres des colons ; la lutte des paysans autour du grand Jean-Jacques Acaau et leur communisme agraire qui résista des décades aux expédi-tions militaires du gouvernement ; la lutte des commerçants consigna-taires du parti libéral contre les propriétaires fonciers du parti national. Sa surprise avait été sans bornes de découvrir que derrière les hommes et les politiques de sauvages luttes d'intérêts et de castes avaient tou-jours existé, salissant tout, bouleversant tout, allumant le feu des guerres civiles, provoquant des trahisons sordides, expliquant les mi-sères et les malheurs du peuple. Non pas la couleur des hommes, mais les catégories sociales, les classes. Ces choses l'avaient abasourdi. Aussi il commençait à se rendre compte que derrière le bavardage idéologique de son ami, il pouvait exister des choses vraies.

La sensation de la découverte prochaine de clefs certaines lui don-nait une soif inextinguible pour l'histoire des temps passés. Aussi le volume d'Histoire d'Haïti que lui avait offert Jean-Michel ne le quittait plus. Il avait l'impression vague que ce livre était pour lui la porte du savoir, le puits aux eaux miraculeuses où il fallait s'abreuver pour de-venir un être fort. L'explication de tout ce qu'il n'arrivait pas à com-prendre, la connaissance de tout ce qu'il ignorait lui semblaient au dé-part conditionné par cette étude. Il était resté jusque-là comme un en-fant, subissant la vie sans la comprendre, tout entier préoccupé à cal-mer la faim de chaque jour, l'angoisse des nuits, l'ennui de chaque ins-tant et peut-être à rêver à un mieux-être insaisissable. Dieu ! que de tonneaux des Danaïdes à combler sans les clefs d'or du monde !

Il connaissait comme le déchirement d'un voile, comme le craque-ment de cette carapace cornée qu'il avait toujours sentie autour de son encéphale, depuis que, patiemment, on lui [154] expliquait dans un enchaînement logique et sans fissures l'histoire d'autrefois.

Que Rigaud, propriétaire d'esclaves et de terres à la tête de tous les autres colons affranchis, ait combattu Toussaint, ancien esclave promu général, l'explication lui en semblait évidente. Que Toussaint fût deve-nu par la suite un propriétaire terrien féodal toute son action subsé-quente, sa défaite, s'en trouvaient violemment éclairées. Ces choses transformaient l'histoire, la rendaient simple, proche, attrayante. À chaque page, il se demandait ce qu'allait faire ce cochon de Rigaud, ce que devait penser de tout cela le bonhomme Dessalines, ce que combi-nait à ce moment le petit Pétion. Mais de tous les anonymes, ceux dont les noms ne lui évoquaient rien, il se foutait, comme de leurs aventures. Ainsi que tous les êtres simples, il pensait en images réelles. Déjà le vieux livre écorné était barbouillé de graffiti vengeurs ou admiratifs. Certains portraits qui s'y trouvaient semblaient sourire avec bonté, d'autres lui donnaient l'illusion d'un rictus cynique. À ceux-ci, il mettait de furieuses moustaches et de méchantes barbes, des cornes, des oreilles d'âne ou autres appendices infamants. Il aimait et haïssait passionnément, en partisan violent.

Faut dire que depuis quelque temps il allait mieux du point de vue santé. Il n'avait plus ces grandes crises qui, durant des jours, avant et après, le brisaient, paralysaient l'émission de toute pensée logique et charpentée. Seules, parfois, surgissaient de longues minutes mortes pendant lesquelles il semblait dormir et dont il se réveillait surpris, de-bout ou assis, ses outils de travail à la main. Alors, un bon quart d'heure durant, une lourde barre douloureuse lui pesait derrière la tête. D'ailleurs ça arrivait de moins en moins souvent. Même, il se deman-dait si ce n'était pas la guérison qui venait. Cette demi-victoire de la science dont Jean-Michel était un tel adorateur lui semblait lourde de sens. Car cette maladie qu'on présentait comme le résultat d'un sort ou d'un maléfice surnaturel, ce mal qui n'avait jamais -fléchi malgré les services à tous les saints d'Afrique et les exorcismes des houngans, eh bien ! semblait avoir courbé la tête devant les remèdes de pharmacie. Certes, un retour offensif pouvait peut-être se produire, mais dans le secret de son cœur il sentait que cette épreuve de force serait décisive à plus d'un titre dans sa vie.

Le soir il lisait tard devant la lampe. Ça faisait crier Claire-Heu-reuse, qui arguait qu'on brûlait trop de pétrole. Le samedi [155] il al-lait faire une partie de cartes avec les amis. Le dimanche il soignait le coq de combat qu'il avait acheté à un dominicain, puis l'après-midi, de temps en temps, l'emmenait batailler dans les arènes de quelque ga-guère ; sinon, il allait avec Claire-Heureuse se baigner à Mahotières, à Mariani ou à la Mer Frappée, et le soir se promener au Champ de Mars. La vie coulait pour lui dans une douceur jusque-là inconnue ; car s'il travaillait dur, il n'avait jamais attendu autre chose de la vie et s'il vivait médiocrement, l'habitude de ne pas manger tous les jours lui faisait goûter celui de déjeuner à sa faim comme un bonheur mesuré ; et la joie de sentir, en posant la main sur le ventre de sa femme, une petite boule chaude et remuante, lui noyait le cœur. Il vivait comme si sa vie étriquée, misérable était une vie de rêves. Conscient de la fragi-lité des choses, craignant sans cesse que tout ne s'écroule et de retom-ber dans l'affreux trou noir du chômage et de la faim, il vivait avec prudence, sans faire de bruit...

*

* *

Ce soir-là, quand Claire-Heureuse et Hilarion rentrèrent chez eux, Toya, la voisine, leur dit qu'un monsieur venait juste de sortir et avait demandé Hilarion. Le visiteur avait une lettre et un paquet, il lui man-quait deux doigts à la main droite et il parlait un baragouin presque in-compréhensible. Il avait aussi des dents en or et des lunettes d'écaillé... Hilarion laissa Toya déverser son trop-plein de paroles et de commérages et, courant jusqu'au coin de la rue, il rattrapa l'homme.

C'était un gaillard dans la cinquantaine, vêtu d'un costume gros bleu, des sandales de cuir aux pieds, un grand chapeau sur la tête, un

véritable viejo 78, Hilarion l'avait reconnu tout de suite. Ils revinrent en causant.

Il raconta dans un jargon où les mots espagnols se mêlaient au créole, qu'il venait de Macoris, République Dominicaine, et qu'il ap-portait une lettre et une commission de la part d'un travailleur nommé Josaphat, qu'il avait connu là-bas.

Claire-Heureuse avait déjà préparé un plateau, des verres, sorti une bouteille de rhum et essuyé la table. L'homme s'assit, s'épongea le vi-sage avec un grand mouchoir rouge, puis posa [156] la lettre et le pa-quet sur la table. Ses yeux étaient rouges comme ceux des hommes qui travaillent en plein soleil tropical, son front plissé, ses mains larges comme des battoirs. Il dit bonjour à la señora, claqua la langue sur son rhum et commença son histoire. Vraiment, le rhum d'Haïti était sans pareil !

Il s'appelait François Crispin, mais là-bas on l'appelait Frascuelo. Il était originaire des Cayes. Ça faisait dix ans au moins qu'il n'avait mis le pied sur la terre d'Haïti. Il était parti sur un voilier de cabotage qui transportait les travailleurs pour les plantations de canne de Cuba : du temps que les frères Bonnefil faisaient de l'or en jetant des cargaisons de nègres haïtiens, comme du bois d'ébène sur les rives de Cuba. Il avait passé des années et des années à Cuba, puis bourlingué dans toute l'Amérique Centrale. Il y avait cinq ans, il était parti travailler en République Dominicaine.

Il avait connu des tas de villes là-bas. Il avait d'abord travaillé à Santiago de los Caballeros, puis dans la région de Hyguey. Il avait

trouvé un djob dans une hatte 79de bœufs qui appartenait à un certain don Logrono, un salaud qui n'enlevait la pipe de la bouche que pour vous agonir d'injures. À Puerto-Plata où les femmes sont si jolies, il avait été débardeur, puis à Samana, à Neyba. Dans la course au travail, il avait parcouru tout le pays, coupé la canne à Dajabon et à Monte-Christi, sué dans les plantations de tabac de la région de San-Juan, à Banica, Azua, Ocoa, enfin dans une usine sucrière à Macoris il avait rencontré Josaphat.

78 Viejo : émigré haïtien à Cuba ou en République Dominicaine. 79 Hatte : entreprise d'élevage.

Un homme bien honnête, Josaphat, un hombre total ! Ils avaient été tout de suite amis. Quand on est tout seul en pays étranger, l'amitié prend tout son sens. Ça commence bien simplement, sans parler outre mesure. Tout se fait très vite parce que le cœur reste ouvert et vide ; que quelqu'un, ou quelque chose sur quoi on avait misé, vous trahit ; qu'on en a assez de broyer du noir, qu'on ne voit rien devant soi et qu'on n'a plus un sou en poche ; parce qu'on cherche un rayon de so-leil, qu'on a besoin d'un rire familier qui réponde au sien, d'une tape sur l'épaule, d'une ombre, comme nous, chercheuse d'oubli. Car dans l'exil les jours sont des géhennes, les nuits longues, amères. Même le vent apportant dans ses ailes le bruit de la mer, le cri des hommes, le souffle des bêtes, le vent, ménétrier de tant et tant de rires, de tant de [157] mots chuchotes, devient parfois intolérable. Alors on cherche un homme véritable, et d'aussi loin qu'il apparaisse, on le reconnaît, sa parole est déjà un baume, — dans une voix on sent immédiatement si l'homme connaît la souffrance, — sa démarche est une joie, son pre-mier geste comme une chose très anciennement connue.

Un samedi soir, dans un café gonflé d'ennui, des soldats domini-cains avaient cherché querelle à quelques haïtiens qui tuaient leur spleen à coups de dés et de rhum blanc. Ils étaient entrés et s'étaient mis à les injurier, eux qui ne leur avaient rien fait, rien dit.

— Encontramos a cado paso estos Haïtianos malditos !... Un autre avait craché en disant :

— Hijos de puta !

Et ça avait continué comme ça. Brusquement, l'un d'eux alla jus-qu'à lui porter la main au collet, à lui, François Crispin ! Josaphat aus-sitôt s'était dressé à son côté. Ça avait fait une bataille terrible. Les autres dominicains qui étaient là croyaient que les soldats allaient don-ner une bonne raclée aux haïtiens, mais, les travailleurs du sucre, même si ça mange mal, c'est costaud ! En un rien de temps, Josaphat avait envoyé trois soldats à terre. Ça n'avait pas traîné avec les autres. Quelques dominicains s'étaient mis avec les haïtiens et on avait net-toyé, balayé du terrain cette racaille trujilliste. Depuis ce jour, il avait été l'ami de Josaphat.

Si on gagnait bien ? Naturellement quand on est en chômage, qu'on crève la faim, ça vaut mieux d'aller là-bas. Mais tout ce qu'on gagne suffit à peine pour manger, boire un coup par-ci par-là. C'est pas de la blague de travailler dans les plantations ou les usines. À la fin de la journée de travail, on est mort de fatigue. C'est ainsi qu'il avait perdu deux doigts de la main droite. Un soir, à Dajabon, juste avant que la sirène n'annonçât la fin de la journée, il s'était fait happer la main par le moulin. Or, cette foutue machine est comme la tortue, quand elle mord, même un coup de tonnerre ne la ferait pas lâcher ! N'était-ce la présence d'esprit d'un camarade qui, d'un coup de machette avait cou-pé les doigts, il aurait perdu toute la main, peut-être même le bras. Et là-bas, quand on n'a plus qu'une main, on est fini ; il n'y a plus qu'à at-tendre de crever. A Saint-Domingue, quand on trouve le rhum meilleur, on dit qu'il doit contenir du sang d'haïtien.

La plupart des plantations de canne et des usines sont aux [158] américains. Les watch-men sont tous porto-ricains, cubains ou jamaï-cains, jamais dominicains ou haïtiens. Tous des vaches, il faut faire at-tention tout le temps à eux. Josaphat répétait toujours que quand on se trouve au pays des borgnes il faut fermer un œil. Les américains ne font pas confiance aux gens du même pays que leurs travailleurs pour pressurer ces derniers. On était mieux considéré auparavant, mais de-puis l'avènement de Trujillo, on traitait les émigrés haïtiens comme des chiens. Pourtant, les travailleurs avaient fait fête à Trujillo parce qu'on disait que sa mère était haïtienne. Madame ! Aurait mieux fallu que sa mère fût allemande ou turque ! On en voyait de toutes les cou-leurs ! Pourtant le pays était beau et les habitants comme partout ailleurs ! Les coqs de combat de Saint-Domingue n'ont pas leurs pa-reils, et puis, le carnaval aussi est beau, il dure plus longtemps qu'en Haïti.

Comment il avait décidé de rentrer ? Il avait gagné à la loterie na-tionale. Pourtant cette saloperie de papier, il ne voulait plus la voir. Il avait acheté ce billet pour faire plaisir à une vieille femme. Douze cents dollars qui lui étaient tombés comme ça du ciel ! Il n'avait fait ni une ni deux, il avait ramassé ses brigues et ses bringues et pris le ca-mion pour Laxavon. À Ouanaminthe, il avait eu une envie folle d'em-brasser la terre, tellement elle sentait bon le terroir. Il était arrivé hier à Port-au-Prince par le camion Notre-Dame d'Altagrâce. Il avait appris à conduire au cours de son odyssée, aussi il avait décidé d'acheter un ca-mion, pour faire la route de Port-au-Prince aux Cayes. C'étaient les gens des Cayes qui allaient être surpris de le revoir !

Toya, la voisine, travaillée par la curiosité, était entrée sur les en-trefaites. Elle était venue, disait-elle, chercher un peu de sel. Alors Frascuelo trinqua avec Hilarion et ils se mirent à parler de la pluie qu'il y avait là-bas, de l'ouragan qui avait détruit Saint-Domingue, du soleil qu'il faisait ici, du prix des camions de deuxième main, du prix de l'essence et d'un tas d'histoires.

À la fumée d'un cigare dominicain, Hilarion lut la lettre de Josa-phat. Après de multiples péripéties, il était arrivé là-bas. Il avait trouvé du travail. À propos du meurtre du lieutenant, il avait appris la libéra-tion de son frère Félicien après qu'il ait fourni l'alibi indiscutable. Il envoyait soixante gourdes pour remplacer le mulet sur lequel il s'était sauvé, et puis de menues choses de là-bas. Il commençait à hablar l'espagnol. [159] Quand tout serait oublié, il comptait bien rentrer. Frascuelo était un bon haïtien, et lui avait rendu des tas de services. Il le recommandait à Hilarion. Il envoyait le bonjour à celui-ci, à celle-là, et papati et patata...

Lajarise battait des ailes à travers la porte quand Frascuelo Crispin partit. Hilarion se mit à essuyer le verre de la lampe. La nuit englou-tissait toutes ses réflexions. Il devait travailler s'il voulait être à jour avec ses cours. À la lumière frémissante et molle de la lampe, Hilarion se mit à tourner les pages de la vieille Histoire d'Haïti.

 

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Compère Général Soleil.

DEUXIÈME PARTIE

 

II

 

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Pour Hilarion et Claire-Heureuse l'amour commençait à aller vers les grandes profondeurs. Car pour l'homme comme pour les choses, le bout de bois ou le caillou, il y a l'embrasement de la surface et le feu des grandes profondeurs.

Au début, lors des premiers mots d'amour balbutiés, la passion était à fleur d'âme. Quelque chose qui les dominait, quelque chose de trouble et d'enfiévrant qui les lançait vers les paradis de la douceur. Que Claire-Heureuse plonge la main dans la mer, qu'elle en prenne un peu dans sa paume, cette eau de saphir perdait sa couleur de ciel mais restait malgré tout une chose merveilleuse, car elle gagnait la couleur de cette main aimée. Et l'amour était la contemplation de cette poignée d'eau tremblante et claire. L'amour consistait à se blottir, cœur à cœur, au creux d'un bananier de fraîcheur, à mordre dans la même orange à la pulpe de lune, à jouer comme des enfants, à courir, à se pincer, à bouder, puis brusquement à dresser la tète pour écouter l'oiseau mo-queur les siffler avec ses trilles. Alors ils éclataient de rire et faisaient l'amour au soleil.

Ce fut un peu plus tard qu'ils apprirent à comprendre et à manier les torches de l'amour. Ce fut en tapinois que l'amour commença à em-plir leurs âmes. Ils surent alors deviner les vibrations de l'autre cœur dans chaque aventure de cette vie, à la fois chienne et fée. Car, si leur amour était resté pareil à lui-même, il aurait contenu les germes de sa propre mort. Dans ce pays où pas un hameau, pas une section rurale, pas un quartier où vit le peuple ne cesse d'être flétri par la gueule de cendres de la misère inhumaine, l'amour descend très vite du ciel pour retomber sur le sol dur de la vie.

[162]

Peu à peu, pour Hilarion et Claire-Heureuse, l'amour ce fut manger sans viande, avec le sourire, en parlant d'un air détaché de la rude journée de travail. L'amour devint un ravaudage parfait de pantalon, afin que rien n'y paraisse. L'amour apprit à se mettre au lit sans sou-per, puis babiller de tout et de rien, avec une bouche pleine du goût des larmes, et enfin, au moment de s'endormir, dire très vite :

— Alors on la vend cette paire de draps brodés ?

Claire-Heureuse, cette petite fille au rire rouge était devenue une femme de prolétaire. Bien des choses s'étaient desséchées en elle, mais d'autres pousses vertes les avaient remplacées. Que la citronnelle qui croît dans petite cour lance dans l'air son chant parfumé, évidem-ment elle n'avait pas grand loisir d'y rêver comme autrefois, mais la poésie de vivre n'en était que plus forte, à chaque jour de répit que concédait la vie, à chaque contact de l'épaule fraternelle du compa-gnon de route, à chaque fois qu'une joie venait éclairer la grisaille quotidienne.

Elle était restée aussi amoureuse qu'avant, quoique Hilarion ne fût plus un être de rêve, mais un homme de sang et de chair, un rapport de qualités et de défauts. Il avait même des tics. Ainsi, il se grattait avant de se coucher, d'une manière énervante. D'autres fois, il aimait à se tourner une plume d'oiseau dans l'oreille. Pas querelleur, mais rancu-nier. Cependant, il avait ses bons côtés. Il ne criait pas comme le mari de Toya, quand l'argent avait filé trop vite. Il avait à cœur de rapporter de temps en temps quelque chose qui ferait plaisir. Mais il était têtu comme une bourrique. Et puis il aimait à sortir la nuit...

Pour Hilarion, la nuit était une amie, une vieille amie de toujours, dont la fraîcheur et la fraternité l'avaient consolé des jours tristes et sans joie qui avaient peuplé jusqu'alors sa vie. Il adorait la nuit. L'in-comparable ivresse de rêver dans une belle nuit noire et profonde. Claire-Heureuse avait peur de l'ombre ; tous les fantômes des contes de son enfance hantaient les nuits. Pour elle, c'était une nuée terri-fiante, porteuse de perfidies et de ouangas maléfiques, une nuée ébré-chée de lumières sèches et folles — ces loups-garous mangeurs d'hommes — pleine de cris et de craquements étranges. La nuit avait fait leur première dispute.

Et puis, quand une femme est jalouse, elle ne veut rien entendre. Elle se bouche les oreilles, elle pleure, ou elle crie. Comme un nègre n'est pas un saint, il s'énerve un beau jour [163] de s'être retenu pen-dant si longtemps et de mériter sans cesse des jérémiades. Il se fâche. Plusieurs fois, Hilarion avait franchi le Rubicon des larmes et était allé voir sa vieille amie la nuit.

Oui, c'était vrai, la nuit était pleine de femmes. De ces femmes aux yeux creux, des femmes avec des plis au front et des sourires peints sur la bouche. Mais, ces femmes-là, pour lui, n'étaient que les pi-toyables sœurs de camarades de misère. Depuis ce jour où, adolescent en mal de puberté, cherchant la fille d'amour, il avait trouvé Hélène, l'ancienne copine de jeux, la sœur de Christian, il n'avait plus de re-gards pour ces femmes-bêtes-de-nuit. C'était suffisamment bon de flâ-ner aux devantures de la nuit, le pas traînant sur l'asphalte, les yeux aux étoiles.

Ce soir-là, ce fut bien tard qu'il rentra. Gabriel, son camarade, était devenu boxeur et célébrait sa première grande victoire sur le ring. Avec tous les copains, il n'avait pas pu refuser à Gabriel de vider le verre de la victoire. Et celui-ci bu, il fallut bien accepter celui du ma-nager et celui de Claudius. Ça avait pris au bas mot une bonne heure. Quand ils se séparèrent, un peu surexcité, il ne put se refuser un peu de cette nuit d'hiver haïtien dont les effluves de froidure eux-mêmes sont riches de tant de printemps.

*

* *

Dans la chambre, lasse d'attendre, Claire-Heureuse s'était assoupie sur sa chaise. Seule la veilleuse à huile palpitait sur la table. Hilarion devrait réveiller Claire-Heureuse. Il se déshabilla donc et l'appela. Elle se réveilla, les yeux englués de sommeil, bourrue.

— Tu sais, Gabriel a gagné, alors je ne pouvais pas...

Mais les larmes vinrent couper la phrase. Elle s'était levée, avait posé le souper sur la table, sans rien dire. Hilarion était déconcerté. À chaque fois qu'elle pleurait, il avait les bras cassés. Il ne pouvait rien dire ou faire. Non qu'il n'eût rien à dire ; non seulement il avait hor-reur de ces scènes ridicules, mais encore il savait que ces larmes étaient décidées à couler et qu'elles couleraient.

Il se fâcha cette fois, de son cœur jaillirent des paroles amères, bru-tales :

— Avant qu'on se mette ensemble, il y avait mes amis. Grâce à eux, quand ça n'allait pas, j'arrivais à oublier un peu [164] mes soucis. Ils ne m'ont jamais refusé un service. Tu fais exprès de ne pas vouloir comprendre. Tu n'as pas voulu aller à ce match et maintenant tu te mets à pleurer ! Demain tu feras la figure longue toute la journée...

Les larmes ne s'arrêtèrent pas. Le regret de sa vivacité envahit Hi-larion. Le petit être qui bougeait dans le ventre de Claire-Heureuse, toutes les tribulations de la vie et tant d'autres choses indicibles étaient les seuls responsables. Alors la tête de Claire-Heureuse chercha l'épaule d'Hilarion, un sourire hésita au coin des yeux. Il réapparut au menton, à côté du nez et ruissela sur tout le visage.

Hilarion sortit de sa poche ce foulard bleu qui avait allumé en elle tant de désirs lors de leur dernière promenade. Le bleu était la couleur préférée de Claire-Heureuse. Une couleur, c'est une chose importante, une chose coulée dans les êtres, liée à leur vie, à leurs bonheurs comme à leurs malheurs. Le bleu était pour elle un enchantement. Tous ses rêves d'enfant avaient été bleus. Quand elle se promenait, une fleur bleue la faisait toujours s'arrêter. Enfant chérie d'une vieille fille, elle ne pouvait aimer ces couleurs flamboyantes qui plaisaient à Hilarion. Ces rouges, ces jaunes d'or et ces verts tranchants la cho-quaient jusqu'au plus profond de son être.

Ce cadeau était un signe de paix sur tant de conflits précédents, le signe sensible d'un concordat de leur amour qui avait fini par triom-pher des couleurs contraires.

Toutes les ombres moururent d'un seul coup dans un baiser. Puis, elle sortit sa chemise de nuit bleue, bien repassée avec sa fraîche odeur de lessive, et la revêtit. Le sommeil après les larmes, lui sembla venir plus doux, plus berceur, plus libre, un sommeil vraiment enchan-té.

[165]

 

Compère Général Soleil.

DEUXIÈME PARTIE

 

III

 

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L'Artibonite, ce grand gaillard aux bras noueux et puissants, est fils des montagnes. Comme les vrais montagnards il a le port altier, la dé-marche brutale, la voix vaste, des colères froides et orageuses. Les grands malfinis, ces condors à l'œil luciférien qui gîtent à côté de la foudre, dans les contreforts géants du Massif Central, seuls s'abreuvent aux secrètes racines par lesquelles il puise sa puissance de cristal. Car, la merveilleuse bouche des souffleurs de verre de Bohême n'a pas plus de force et de tendresse que la terre riche qui engendre le fleuve, le gonfle, le lance et fait éclater ses sources jaillissantes.

La faiblesse et l'ignorance des hommes a peur du monstrueux boa liquide qui se balance par monts et par plaines. Les paysans lui jettent des fleurs, du miel, des gâteaux, du vin et des liqueurs fortes pour le saouler et se le rendre favorable.

Froid, dédaigneux, nonchalant, il roule ses pépites d'or, ses bulles de lumière et ses pierreries d'eau.

Rares sont les nègres qui chantent avec une voix de métal aussi royale que celle de l'Artibonite, car il a enfermé dans ses frissons le luisant de l'or qui dort encore dans le Massif, l'or rouge qui a pris l'éclat tragique du lamento de toute une race. Pauvre race taïno ! Le vacarme grandiose du fleuve se souvient des échos du chant de souf-france d'un peuple entier, péri sous les fouets pour arracher au Cibao son minerai de soleil.

Voilà pourquoi, les vieillards qui vivent le long de l'Artibonite, ra-content tant de légendes sur la déesse du fleuve, la maîtresse de l'eau, l'indienne mordorée qui, les soirs de lune, [166] coiffe inlassablement l'immense soie noire de sa chevelure tumultueuse, avec des peignes de nacre, murmurant des chansons argentines, de véritables bulles de sa-von.

Large est la foulée du fleuve. Ses gués sont aussi plats que le dé-faut de l'épaule des pouliches de race. Ses flancs sont profonds et gé-néreux comme le ventre des truies pleines. Quand il saute, ça fait de la poussière ! Quand il s'emporte, il barrit. Quand les filles de la terre, avec leur odeur de lait viennent se baigner, son eau fuse claire, oppres-sée et ressemble aux essaims d'abeilles sur les fleurs. Dans les des-centes, ravagé par l'effort, à peine si sa course est tremblée, et il fait entendre son fou rire sur le ahanement des torrents voisins à la bouche sciée par les rochers.

Depuis des siècles, le fleuve dévale des montagnes bleues parmi le Cibao rocheux, à travers les plateaux bigarrés auxquels il donne le ca-fé au parfum capiteux, il court au mitan des plaines rendues grasses par ses eaux. Avec les alizés caraïbes, il est le seul survivant, le seul témoin des joies simples de l'île avant le temps maudit des conquista-dors.

L'Artibonite est clair, à peine blond à sa source. En roulant là où fut l'antique Maguana, ses eaux devenues jaunes ont vu non loin des ruines de Niti, le Seigneur de la Maison d'Or, cacique des montagnes bleues, le terrible Caonabo, appeler son peuple à la guerre contre les forbans pillards venus d'Espagne. Là où le Guayamouc furieux lui paie tribut d'eau bouillonnante, sa livrée est blanche et, sur ses rives,

sont les sentiers où marchaient les caciques 80 parés d'armes, de

branches et d'or, les butios 81 impuissants, couverts d'amulettes, les guerriers sans pagnes, les femmes vêtues de braies, les filles cuivrées et nues, conjurant les malheurs du sang taïno. Du temps que le fleuve passait dans le Xaragua aux terres rouges, sur ses bords couraient les

sambas-troubadours 82messagers de la reine poétesse, portant au peuple enchaîné la voix sauvage d'Anacaona, la Fleur d'Or triste et su-

 

80 Caciques : rois des peuples précolombiens d'Haïti, les Chemès. 81 Butios : prêtres de la religion des Chemès. 82 Sambas : poètes danseurs des Chemès.

blime, ses chants funèbres et ses ballades d'amour, les areytos 83 de victoire et les premiers grands poèmes patriotiques nés sur la terre haï-tienne.

L'Artibonite connaît la chronique de notre sol. Il a assisté à la traite d'une race de métal, qui a survécu aux géhennes. [167] Le nègre Pa-drejean, à la tête de la première cohorte révoltée, traversa son courant en combattant. En aval de Mirebalais, ses rives ont gardé la trace du pas de fer de la garde doko de Louverture. Dans les Hauts de Saint-Marc, le sang des héros a dévalé les pentes et c'est le fleuve qui a ame-né ce sang jusqu'à la mer.

Il a été témoin de la naissance brutale de la nation après un long mûrissement historique, pendant lequel se sont mêlés les rameaux dis-parates venus d'Afrique, dans la fournaise ardente de la société domin-goise.

Tout au long du XIXe siècle, c'est avec rage qu'il a drainé la sueur des paysans exploités et les clameurs de leurs révoltes. En armes, le peuple a franchi son cours, cent fois.

Quand arriva la grande invasion des nouveaux vandales, les Améri-cains, crucifieurs d'hommes, il a porté les paysans patriotes et aidé les embuscades. L'Artibonite est nourricier de notre peuple. Il est père du café. C'est lui qui donne le riz. C'est lui qui rend gras le bétail. Il fait les fruits non pareils. Si la canne à sucre est juteuse, le clairin nouveau généreux, notre rhum sans rival, c'est au fleuve qu'ils le doivent.

L'Artibonite entoure notre terre dans ses bras avec des gestes d'amour.

Il aime comme le tigre aime. Car parfois, le reprend son instinct de massacre. Alors il dévaste.

Les habitants vivent à la merci de son inépuisable bonté, qui dure des décades et dans la terreur de ses folies sauvages, mais courtes.

Les vieux nègres de la plaine racontent qu'à chaque fois que quelque chose de grave va survenir dans la vie de notre peuple, le fleuve parle. Il crie d'une voix de tonnerre : un vaste barrissement, qui déchire le silence de la nuit puis, pendant des heures, le fleuve tire de temps en temps un coup bref comme le canon.

 

83 Areytos : poèmes chemès.

*

* *

Cette année-là, l'été avait été plutôt sec dans la plaine. Les mangues délicates avaient cuit sur l'arbre mais n'avaient pas mûri : Seule l'haleine du fleuve avait adouci la saison et rafraîchi les feuillages. Les paysans avaient consulté les vieillards ; ils avaient ré-pondu que l'Artibonite serait pitoyable et sauverait les récoltes. Les ré-coltes furent sauvées.

La nuit du 3 au 4 octobre, veillée de la Saint-François, la [168] pluie tomba comme une masse. Tout le mois fut pluvieux et sombre. Les paysans se réjouirent.

Des canards migrateurs, verts, bleus et dorés vinrent de l'océan et firent la culbute dans les mares. Sur toute la plaine des ramiers gras battirent leurs ailes rapides. Et, même des pintades blanches posèrent des questions dans les herbages de leur voix aigre et canarde : « Tchit, tchit, qui est là ?... Tchit, tchit ?... »

Le jour des Morts, on n'eut pas d'eau. On put croire la morte-saison précoce. Mais les orages revinrent, rugirent et mouillèrent tout le mois de novembre. A l'embouchure du fleuve, les eaux douces-amères se couvrirent de draps gris bleu des pisquettes, ces petits poissons de la savale qui éclosent grâce au tonnerre. Le sel marin est rose comme les belles-de-nuit en cette saison. Les récolteuses de sel aux jambes pi-toyables qui étaient en chômage, les femmes accortes des marins et les commères pêcheuses d'huîtres, mangèrent des fritures brûlantes de pisquettes.

Quand arriva l'hiver, on put croire que le ciel n'aurait plus d'eau. En effet, le soleil revint, timide, couleur de paille, Puis du septentrion, survint un vent aigre qui fit sortir de vieux châles des armoires, le nor-dé qui toujours grince des dents.

Les bateaux de cabotage se serrèrent les uns contre les autres dans le port. Trois goélettes avaient péri. Les chansons des marins se turent dans les bouges qui entourent le Marché Debout. Les capitaines avaient les yeux rivés au large, tandis que les subrécargues vérifiaient les cargaisons.

La pluie revint. De longues ondées rechignardes. Alors, dans les hameaux couchés au bord du fleuve comme des cochons de lait près du ventre maternel, les vieillards commencèrent à craindre. Mais, les sources nouvelles se contentèrent de cheminer sous la terre et ne cre-vèrent point.

Tout janvier fut plein du bourdonnement des moustiques venus des flaques croupissantes. Du Cap aux Cayes, de la rivière du Massacre à Léogane, la fièvre étendit son haleine fétide sur des tas de régions. Les travailleurs allèrent au travail avec des tremblements dans les os, des maux de tête féroces et ce goût amer de la malaria dans la bouche. Les pharmaciens manquèrent de quinine et gagnèrent des tas d'argent. Dans les campagnes, les bébés commencèrent à mourir, les parents ac-cusèrent les mauvais voisins, les « mauvais airs » et les loups-garous. Les ministres et les députés firent des discours à la Chambre. Au Sé-nat ce fut de même. [169] Le Cercle de Port-au-Prince donna un grand bal en falzar et gibus. Le chef de la Mission Sanitaire américaine fit une conférence sur l'hématozoaire de Laveran, et les gens continuèrent à crever. Le prix des vivres monta sur les marchés.

Février fut miséricordieux. Il chassa les nuées, chassa la fièvre. Le soleil revint et souffla sur tout le pays de sa bouche de feu. Les jour-naux Le Nouvelliste et Le Matin chantèrent les louanges du président Vincent, le « dynamisme » des distingués ministres et le « panaméri-canisme » et l'aide généreuse de la Mission américaine. Cependant, des voyageurs venus de l'Est racontaient que la pluie avait émigré des côtes et des plaines pour faire rage sur le Massif Central et le Bahoru-co. Le calme et la tranquillité revinrent toutefois dans les champs.

La fermentation du sirop étant achevée dans les guildiveries, le clairin fut chauffé dans les alambics. Les gros planteurs se frottèrent les mains. La campagne était plus verte, plus crépue que jamais.

À l'embouchure du fleuve, près de la Grande-Saline, il y avait des flamants roses et rouges, battant la campagne de leur pas noble et compté, précédés du cri de leurs sentinelles vigilantes. Des chasseurs habillés de branchages rampèrent, avec des ruses de Sioux, guettèrent en silence et abattirent les grands oiseaux fous de rage, qui attaquent aux yeux. Les oisillons furent capturés, malgré leurs piaillements. Quant aux cochons marron, ces sangliers des lagunes, ils furent tra-qués et forcés, étendus par des chevrotines traîtresses.

La plaine travaillait sa vie rude et parfumée. Elle palpitait comme un ventre respirant. Les semailles furent faites, le riz repiqué. Les ha-bitants préparèrent avec amour et sueur les futures récoltes. Toute la plaine vivait sa saison de travail.

*

* *

Une nuit, la colère du fleuve éclata sur la vallée de l'Artibonite. Ce fut par une plainte comme le plain-chant monumental des grandes orgues des cathédrales, que commença le sinistre. Un fulgurant ada-gio de trompettes archangéliques, d'une douceur infinie, se balançant sur le miel de la nuit faite du bruissement des insectes, de la sérénité des chants d'oiseaux et de la respiration de la terre et des hommes dor-mant.

Le sommeil fut secoué en sursaut dans les cases. Interdits, [170] glacés, les gens s'accoudèrent sur les paillasses, les yeux englués. La marmaille vint se coller contre les genoux et le ventre maternel.

Puis, dans le lointain, se fit entendre une vaste et sourde clameur, répercutée, qui allait se rapprochant sur le chuchotement énorme. L'immense déprécation des habitants de la terre, l'immense détresse de tous les malheureux, unis dans une supplication au fleuve, comme la forêt hurlerait sous le vent. Une puissante fugue, simple et pathétique, implorant le monstre déchaîné :

— Aie pitié de nous ! Laisse-nous nos misérables cases ! Laisse-nous nos champs misérables ! Laisse-nous notre sommeil misérable !

Le fleuve répondit par des accords majestueux d'impuissance, de-crescendo sur sa propre folie de massacre et par le grondement de l'or-chestre de ses eaux ivres.

Les cases riveraines avaient reçu de plein fouet le coup de bélier du flot chantant. Elles furent arrachées, emportées parmi la contrebasse du beuglement des bœufs, la crécelle triste des chèvres et le violon-celle déchiré des femmes. La volaille volait d'un vol lourd sur les arbres. Le ciel était d'encre, sans nuages, sans une fissure, sans une étoile. Hommes et bêtes luttaient dans le courant.

Reprenait la clameur de nouveaux sinistrés, implorante, blasphé-matoire :

— Aie pitié de nous, fleuve de larmes, fleuve de massacre, dieu d'épouvante ! Cesse tes brutales fanfares, qui sonnent à nos oreilles la ruine de l'homme, et de ses rêves ! Laisse-nous vivre le travail de ceux qui chaque jour sont courbés sous la sueur. Laisse-nous nos berceaux ! Laisse nos joies médiocres. Aie pitié de nous !

Mais les eaux galopantes continuaient à ruiner l'espoir des hommes, à broyer les foyers, à labourer les champs en gestation, à emporter les récoltes.

Parfois se détachaient sur le tintamarre du sinistre de tendres voix d'enfants, de rudes voix d'hommes lançant des appels angoissés, thèmes de détresse d'épouvante et d'adieu sur la colossale symphonie du fleuve en crue.

*

* *

Pendant trois nuits et deux jours, le fleuve répandit la mort et la dé-solation.

[171]

Puis, par un crépuscule violet, les eaux se mirent à baisser.

Le lendemain, les dos d'ânes qui ondulent la plaine commencèrent à montrer leurs croupes bourbeuses.

L'autre amoureux éperdu de la terre haïtienne, le général Soleil, fit une apparition brutale. Ecartant les buées roses du matin, soufflant avec sa bouche de forge, secouant sa crinière de flammes, le nègre de feu qui, sans cesse, voyage dans le ciel, commença à boire les eaux et déversa sa chaleur d'amour sur la plaine.

La chaleur qui compense la méchanceté des hommes au pouvoir et leur haine du peuple, la chaleur, amie des pauvres nègres, s'étendit pe-sante, luisante sur les eaux. Le général Soleil, seul service d'hygiène des campagnes haïtiennes, attaquait les microbes, les miasmes et les flaques.

Une jument rompit le silence en mille morceaux, par un hennisse-ment clair et cascadant.

Des hommes commencèrent à descendre des arbres et à courir des collines voisines, fourbus, sales, avec des barbes de trois jours, pen-sifs, le front barré par les dures rides des réflexions amères.

— Grâce ! La miséricorde !... se lamentaient des femmes devant les cochons morts et les cadavres des cabris aux yeux ouverts.

— Aïe ! Dieu ! Bon Dieu ! Maman ! Aïe !..., gémissaient les jeunes filles, devant la ruine des cases. Et elles se mouchèrent dans leurs jupes crottées de boue.

— Aïe ! Joseph ! Mon nègre à moi ! modula une vieille, tordant ses mains sur une dépouille de vieillard au crâne ouvert.

Honteux, le fleuve était gris, couleur de cendres. Il reculait pas à pas, désemparé, devant l'écroulement des paysans qui avançaient vers lui.

Les corbeaux, amants des charognes, s'abattaient en escadrilles ser-rées, les malfinis dessinaient des cercles dans le ciel.

Alors les hommes de métal que sont ceux qu'on appelle les nègres des feuilles, s'approchèrent de ce qui restait de leurs cases et de leurs biens, Les picverts sur les palmiers frappaient avec rage les écorces et jetaient au grand soleil leur cri étrange et coloré...

*

* *

Dès qu'elle avait appris la nouvelle de l'inondation sur le journal, marraine avait pris son châle noir, son canotier de [172] velours et son parapluie à tète de perroquet, pour aller voir sa filleule. La camion-nette la déposa au portail Léogane.

Là, elle trouva un « bus », un de ces vieux fiacres dont les cochers sans clients dorment sur les sièges. Un antique fiacre tout rafistolé, dont le cocher était aussi maigre que la haridelle. Ces pauvres diables, vestiges pitoyables du passé, oublient leur inutilité et leurs misères, en rêvant sans cesse à un passé révolu ou en buvant le grog qui enlève la mémoire. Le vieil homme avait une petite barbe sale, une veste mili-taire en toile bleue, boutonnée jusqu'au cou, et parlait tout le temps, tout seul. En route il commença un discours à sa cliente, un discours qui avait la forme d'un soliloque. Il était venu de Jacmel sous le pré-sident « Tonton Nord ». Autrefois, il était quelqu'un, cocher de Charles Oscar, s'il vous plaît. Pour sûr qu'elle avait connu les attelages de chevaux anglais gris pommelés de Charles Oscar ! Et les uniformes chamarrés, les trompettes qui sonnaient, pour un oui, pour un non. Mais un jour, la révolte avait grondé à Port-au-Prince. Les troupes de Rosalvo Bobo avançaient du Nord. Il y eut les affreux massacres. Charles Oscar fut tué et déchiré dans les rues par un peuple déchaîné... Tout était fini...

Marraine répondit avec complaisance au vieux bonhomme, qui semblait à demi toqué par la misère et ses splendeurs d'antan. Ce fut un événement inattendu, qui arrêta son flot de paroles. La vieille rossi-nante, dont les os crevaient le cuir, venait de s'écrouler en pleine chaussée. Bouleversé, le pauvre bougre sauta à terre. Les larmes aux yeux, il prit la tête de la bête dans ses bras pour la relever.

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