Compère Général Soleil
Unnamed
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Le vide. Est-ce qu'il y avait hier ? Est-ce qu'il y aura demain ? Mais non, merde ! Le corps seul existe et tremble, et tremble et tremble comme une poule mouillée. Il n'y a pas d'hier, pas de demain, pas d'espoir, pas de lumière, le corps seul existe et dans lequel tout se tord. Quelque chose comme un rire à l'intérieur, un rire de monde fou. Et puis la peur, la peur qui n'est autre chose que le mouvement de la faim, de la faiblesse et de l'ignorance. La faim qui peut vous pousser, han ! jusque d'un côté que vous ne connaissez point ! Un trou, une idée qui se mêle aux tripes et à toutes les sensations internes, comme l’eau se mêle à l'eau.
Un bruit sortit de sa bouche comme un grondement, comme la chanson du vent dans la toiture :
« Hum...oun...ff... »
Ce n'était même pas une pensée qui avait surgi. Tout au plus, une image plus persistante parmi le film fantastique qui se déroulait sous ses paupières entrouvertes :
La nuit tropicale fardant le paysage, la nuit tropicale vorace et perfide, la nuit, qui fait danser les hommes et les choses, la nuit pleine
de zombis 7 et d'étoiles... Des portraits qui passent et qui dansent, fa-lots et troubles... Peut-être une belle chambre, toute noire, où une ombre se dresse en sursaut, une arme à la main... Peut-être un gen-darme sous un lampadaire électrique, un gendarme avec des guêtres aux pieds et un fusil sous la lumière qui fait un rond à terre. Un gen-darme qui essaie de lui barrer la route... « Han !... Merde ! » et il
7 Zombi : homme sous l'effet d'un philtre, d'un charme qui lui enlève sa per-
sonnalité et qui, dans les croyances populaires haïtiennes, est souvent utilisé comme esclave dans les plantations, en grand secret, par certains féodaux fonciers.
donna un coup violent à la nuit noire qui emplissait la chambre. Peut-être un enfant qui se met brusquement à crier dans son berceau. Peut-être une femme toute nue qui hurle et court vers un balcon... Peut-être... Peut-être...
Le même bruit sortit de sa bouche et puis :
« Foutre ! Je le tuerai ! »
II leva lentement la main devant ses yeux. Oh ! cette main res-semble dans le noir à une araignée-crabe velue !
Il était couché sur le dos. Il vira brusquement la tête et se gratta le cou... Une nuée de moustiques dansaient leur ronde de guerre au-des-sus de lui.
Est-ce qu'il pourra se camper, et marcher ? Par la porte mal jointe, un fil de lumière se jette d'un nuage, lui coupant [13] le visage. Sa figure ressemble à un fétiche noir de Guinée. Un visage en deux morceaux, un morceau noir, un morceau clair, avec des dents qui gri-macent... Couché sur le dos, avec sa tête de bois taillé de Guinée...
Hilarion est campé, nègre véritable, ses jambes n'ont pas tremblé, sa tête ne tourne pas non plus. Hilarion est campé, il colle les yeux aux fentes de la porte. Aïe, un clou l'a griffé, il hale, illico, la tête. Ecartant du pied la natte, il fourre la main sous la porte pour pousser la grosse pierre qui la cale... Il est dehors...
La nuit vorace se dressa devant lui et l'avala.
Le ciel était bleu-noir, un peu rose sur les bords. Il n'y a point de la lune. Quelques étoiles...
*
* *
Hilarion était foutre dehors ! Poussé par la faim, le grand goût, comme une bête, Hilarion était dehors ! Gens de bien, gens « comme il faut », bons chrétiens qui mangez cinq fois par jour, fermez bien vos portes : il y a un homme qui a grand goût, fermez, vous dis-je, mettez le cadenas, un homme qui a grand goût, une bête est dehors...
Il était dans le corridor qui baille sur la ruelle, les pieds sur les roches nageant dans la boue. Il était dehors, le nègre aux orteils fer-rés... Il regarda le ciel ultra-marin frémissant avec ses étoiles comme s'il avait la chair de poule. Cette chair de poule un peu rose qui raidit parfois le sein des négresses en fleur. Il regarda la cour. Il regarda le sol, miroir de fange qui reflétait sa silhouette effilochée.
La nuit tropicale avec ses épaules noires et ses cheveux de petits nuages de laine blanche, faiblissait lentement.
Les masures étaient posées dans la vase luisante telles les piles croulantes de caca de bœuf dans le parc communal... La cour était en-dormie bien dur, et l'horloge de Sainte-Anne sonna :
« Ting... ti-ting..., ping... »
Hilarion, tu auras le temps ! Le temps de quoi ? Est-ce qu'il le sait, foinc ! Quand on a grand goût, est-ce qu'on sait tout cela !
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« Faut que j'y aille, tonnerre ! » songea Hilarion.
Dans la cour, de masure en masure, la même saloperie, la même odeur crue, la même cochonnerie. Hilarion, sur la pointe des pieds danse, la danse de la faim et de la fièvre, la danse du crime avec son pas de silence, la danse de la peur et de la prudence. Il court, il danse, il fait des entrechats, des petits chicas, il court, il danse.
Le petit vent qui tousse comme un jeune poitrinaire sur le maca-dam de la route pousse Hilarion vers la grand'ville. Port-au-Prince... Port-aux-Crimes est couché là, aux pieds du morne ; couverte de chrysocales brillantes et éclaireuses comme une fille endormie, les gigues écartées sur le morne dont les arbres emmêlés font des touffes de poils. Son flanc dessine la baie vorace, sa tête croule derrière le Fort-National, épaule sombre couverte des cheveux égaillés que sont les broussailles crépues. Port-au-Prince, la nuit, est une belle fille, une fille couverte de bijoux électriques, de fleurs de feu qui brûlent...
Hilarion court vers la ville. Les arbres, les « pieds-bois » courent avec lui, les pieds-bois dansent. Les arbres dansent le bal, le bal que la vie fait valser. Hilarius Hilarion, ce soir la vie est un carrousel dé-chaîné ! Les cahutes grises ou sans couleur fixe... Les cahutes de la route qui vire, les cahutes, les broussailles, les cahutes, les brous-sailles... Port-au-Prince dans la nuit...