Compère Général Soleil

1955 par Jacques Stephen ALEXIS · Chapitre 5 sur 50

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Compère Général Soleil

Unnamed

Car, il ne faut qu'une petite miette, pour qu'un pauvre malheureux devienne fou. La misère est une femme folle, vous [8] dis-je. Je la connais bien la garce, je l'ai vue traîner dans les capitales, les villes, les faubourgs de la moitié de la terre. Cette femelle enragée est la même partout. Par elle, dans les haillons de tous les crève-la-faim, il y a un poignard d'assassin, ou de fou, c'est la même chose. Femelle enragée, femelle maigre, maman de cochons, maman de putains, ma-man de tous les assassins, sorcière de toutes les déchéances, la mi-sère, ah ! elle me fait cracher !

Sur la montagne, le morne, là, impitoyable, un petit tambour s'égrène et se plaint sans repos. Un petit tambour qui demande par-don à la vie... Cette vie si dure et si douce ! Cette vie qui fait du mal à tant d'hommes... La montagne est affalée comme une bête endormie ! Un petit tambour stupide et lancinant comme une migraine ! C'est l'Afrique collée à la chair du nègre comme une carapace, l'Afrique collée au corps du nègre comme un sexe surnuméraire. L'Afrique qui ne laisse pas tranquille le nègre, de quelque pays qu'il soit, de quelque côté qu'il aille ou vienne.

En Haïti, tous les tambours parlent la nuit. On voudrait tant qu'ils s'en aillent à jamais, qu'ils crèvent, le tambour triste, les tambours maladifs, les tambours lancinants et plaintifs, les tambours qui mettent en transe et en crise, les tambours qui demandent pardon à la vie. Chaque nuit, la misère et son désespoir font battre le cœur de plaintes, le tambour chauve et déchirant du Vaudou et de ses mys-tères... Mais chaque jour triomphant, le tambour de vie s'arrache une place, le tambour gai, le joyeux tambour yanvalou1, le tambour riant

du congo 2, les hauts et clairs tambours coniques qui chantent la vie. Et, dans ce devant-jour malsain gluant de clartés sombres, seul un tambour noir parle comme si l'ombre elle-même hoquette de peur.

Le nègre passa la main sur son front :

« La merde, foutre ! » dit-il. Et il le répéta :

« Foutre, la merde ! » baillant une grosse tape à son ventre nu pour écraser le maringouin, le moustique, qui boit son sang. Car, dans ses hardes, il y avait des trous comme des fenêtres pour qu'on voie les misères de son corps.

 

2 Yanvalou, congo : danses folkloriques haïtiennes.