Compère Général Soleil

1955 par Jacques Stephen ALEXIS · Chapitre 49 sur 50

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Compère Général Soleil

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Compère Général Soleil.

DEUXIÈME PARTIE

 

IX

 

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Il était sept heures passées. Le rapide soir tropical, étrange comme un rire inattendu, tombait sur la ville. Aussi bas que le soleil, des fan-tasmagories de bêtes, de bonshommes et de brebis blanches de nuages moutonnaient la prairie du ciel. Dans la ville, le silence du travail ac-compli, le ronronnement des chats sur les genoux, les furtifs rendez-vous d'amour avant le repas du soir, le traintrain des ménagères finis-sant la journée, des groupes de bronze, jeunes filles et enfants haillon-neux aux fontaines publiques, l'haleine musicale et fraîche des alizés.

Brusquement toute la rue Saint-Honoré et même une bonne partie de l'avenue Républicaine se trouvèrent en émoi. Badère et Epaminon-das, les vagabonds célèbres du quartier, l'un coiffé d'un haut-de-forme, l'autre armé d'un clairon, avaient brusquement surgi d'on ne sait d'où, menant un potin de tous les diables. Ils s'étaient payé une cuite de pre-mière et donnaient spectacle juste sur la galerie du temple adventiste. Jamais on ne les avait vus comme ça. Ils avaient sûrement fait quelque héritage, gagné à la loterie ou détroussé quelque pacha.

Ça avait débuté alors que le culte commençait au temple. Le pas-teur et ses fidèles, le recueil ouvert, étaient en train de brailler un can-tique éperdu. Epaminondas, flanqué de son Badère, tirait du clairon des éclats qui avaient dû résonner aux oreilles du pasteur et de ses ouailles comme les trompettes du jugement dernier. Badère, l'œil rouge et mauvais, imitait le son du canon d'une voix caverneuse et so-nore.

Les gosses n'avaient pas attendu pour accourir. Le bout de crayon sucé sur le devoir de calcul n'eut pas le temps de [252] sécher, le doigt sur la page de lecture n'eut pas abandonné la ligne, la complainte des leçons apprises par cœur ne fut pas encore éteinte, qu'ils se dressèrent, puis se ruèrent d'une galopade de pieds nus vers la rue. Les mamans ne crièrent pas après la marmaille car leur curiosité ne fit qu'un tour, elles se hâtèrent de mettre le repas du soir sur feu doux et s'essuyèrent les mains sur les cuisses, en moins de temps qu'il ne faut pour le dire. Les hommes, à peine revenus du travail, ceux qui se lavaient les pieds, ceux qui se rasaient, ceux qui se tortillaient une plume dans l'oreille, rejoignirent en un clin d'œil la foule déjà rassemblée.

Le pasteur, suivi de ses fidèles, était sorti pour chasser les crieurs du temple. Mais ses admonestations n'obtenaient pour toute réponse de la part des perturbateurs que des coups de clairon. Il lui manquait vraisemblablement le nerf de bœuf qu'avait utilisé Christ pour disper-ser les marchands du parvis de la Maison du Seigneur. La foule, trou-vant le spectacle à son goût, riait à gorge déployée. En effet, elle avait une dent contre ces adventistes du diable, qui rendaient le quartier in-vivable par leurs braillements, leurs hymnes aux sonorités angois-santes et qui, lorsqu'ils ne psalmodiaient ce cantique qui hurlait « A la mort ! A la mort ! » chantaient toujours les souffrances de l'enfer, une horrible fin du monde, mais jamais des choses gaies. Le pasteur, un américain à l'accent inénarrable, voyant que ses menaces n'avaient pas d'effet, s'était mis à implorer d'une petite voix de tête. Tu parles comme l'Epaminondas et le Badère s'en balançaient ! D'ailleurs, jusque-là ils n'avaient pas vu, ni même entendu, le cornac et son bar-num.

Epaminondas et Badère faisaient maintenant l'exercice militaire. Epaminondas s'était promu général, il caracolait sur un cheval imagi-naire, saluait, criait des ordres, claironnait de vieilles marches d'autre-fois, la Marche des Grenadiers du Nord, la Marche des Saint-Loui-siens, le Chant des Gibosiens. Les vieux hochaient la tête en mesure, car, après les avoir fait rire aux larmes, les deux vagabonds avaient ré-veillé en eux la meute des souvenirs aux dents aiguës. Badère, pour sa part, remplissait consciencieusement sa tâche de soldat, marqviait le pas, « marchait carré », rampait, tirait au fusil. De quoi mourir de rire.

Le pasteur, à bout de s'arracher les cheveux, finit par poser la main sur l'épaule d'Epaminondas. Epaminondas le remarqua enfin et, tout en riant, lui envoya une bouffée d'effluves [253] bachiques. L'ultime intervention se termina par une catastrophe. Epaminondas s'étais mis à imiter les gestes et la voix du pasteur avec une fidélité étonnante. Ba-dère s'était agenouillé, tandis que son compère commençait un prône fleuri de patenôtres et d'obscénités. Le prêcheur et ses ouailles s'en-fuirent, épouvantés.

Mais tout ça n'avait que trop duré. La police finirait par s'en mêler, le représentant de Dieu avait ostensiblement été téléphoner. On entraî-na les deux lascars en leur promettant à boire. Claire-Heureuse les ser-vit avec appréhension.

— Ça finira mal, pérorait la grosse Toya. Dans l'état où ils sont, on leur paye encore à boire ! Ce Badère est fou et Epaminondas ne l'est pas moins. Vous verrez qu'ils finiront ce soir par tuer quelqu'un, se je-ter sous une voiture ou se faire aplatir par les gendarmes !

Cependant l'évolution des choses semblait devoir donner tort à Toya. Nos ivrognes étaient morts de fatigue. Epaminondas se mit brusquement à pleurer à chaudes larmes et Badère s'allongea sur le trottoir pour dormir. Peu à peu les langues se calmèrent, les gens se dispersèrent ; après l'intermède réjouissant qui avait rompu la monoto-nie du soir, les préoccupations de chacun reprirent, la paix du soir s'étala sur le quartier comme s'allumaient les premiers réverbères.

*

* *

On criait au feu. Les portes s'ouvrirent sur la mine renfrognée de sommeil des dormeurs en vêtements de nuit. Une fumée âcre bouillonnait en grosses volutes dans la rue.

La grande boulangerie Bonnadieu était en flammes. En un moment la rue fut noire de monde. Un cri traversa la foule. On venait de cueillir Epaminondas et Badère sortant de la porte cochère de la bou-langerie. Badère avait un bidon d'essence vide à la main.

D'énormes langues de feu bleues, rouges et jaunes, léchant les murs, s'élevaient plus haut que les plus hauts palmiers. De véritables grandes eaux d'étincelles dominaient le brasier et se répandaient dans un rayon de quarante mètres au moins. Le ciel même en était empour-pré. L'incendie respirait, crépitait dans la nuit avec une odeur de pain brûlé.

La foule s'agita dans tous les sens. Des femmes hurlantes, des hommes au front barré, des enfants curieux... Une chaleur d'enfer se dégageait du sinistre. Un affolement indescriptible [254] s'était empa-ré des voisins immédiats de la maison en flammes. Ils habillaient les enfants, mais hésitaient à sortir les meubles et les objets précieux. Le danger était menaçant mais ne paraissait pas immédiat. Les pompiers ne tarderaient plus, leur caserne était toute proche. Tous les voleurs du quartier devaient être à pied d'œuvre. Dès qu'il y a un incendie, ce sont toujours eux les conseilleurs qui incitent à déménager et, parfois, dans les grandes paniques, ils sortent d'autorité les meubles et tout ce qui les intéresse. Après l'incendie, on ne retrouve plus rien, tout le monde a disparu.

À peine les sirènes avaient-elles retenti que les voitures rouges sur-girent, chargées d'hommes aux casques d'argent qui reflétaient les lueurs du brasier. Dès son arrivée, le capitaine des pompiers ordonna l'évacuation des maisonnettes contiguës à la boulangerie. En vain des récalcitrants protestèrent, les gendarmes les sortirent de force.

Dans la cohue, Claire-Heureuse abandonna son foyer, en chemise de nuit. Elle avait sur les bras une paire de draps, sa vieille poupée de toile, au visage effacé, une petite boîte contenant la layette du bébé at-tendu et puis la grande photo qu'elle s'était fait faire avec Hilarion. Hi-larion, pour sa part, avait pris l'argent du tiroir-caisse, des livres et leurs pauvres couverts.

Les évacués s'assirent sur le trottoir, face à l'incendie. Ils voulaient assister jusqu'à la fin au drame, ils espéraient toujours. Claire-Heu-reuse appuya la tête sur l'épaule d'Hilarion et se mit à pleurer nerveu-sement. Une voisine lui apporta une tasse d'infusion de feuilles saisies contre l'émotion ; à cause de son état, lui dit-elle. Claire-Heureuse es-saya de sourire. Mais de nouvelles exclamations attirèrent son atten-tion. Une maisonnette contiguë à la boulangerie avait commencé à fu-mer.

— Qu'est-ce qu'ils foutent, les pompiers ? protestaient les gens.

Les pompiers déroulaient leurs tuyaux et dépliaient leurs échelles. La fumée devenait de plus en plus épaisse. Une pluie de cendres fines et de papier brûlé tombait sans arrêt. Le feu faisait de grands jambages dans le ciel ; il semblait danser sur les foyers avec une joie sauvage. Les évacués formaient un groupe écrasé, le long du trottoir, avec leur tenue sommaire et leurs objets hétéroclites dans les mains. Ils s'agglu-tinaient comme cette foule désolée du plafond de la Sixtine [255] de Michel-Ange. Leurs gestes et leurs attitudes, accentués par les lueurs fauves de l'incendie, reproduisaient ces grands vocables éternels du malheur. Leurs visages, burinés d'amour, de regret et d'effroi, d'acca-blement et de crainte, donnaient toutes les images de la grande unité humaine. Le long de ce trottoir, il y avait des hommes crispés, plaqués de teintes sombres, aux reflets de couleur, traînant un doigt dans le ca-niveau, hochant la tête, frappant le sol du pied, des femmes aux vi-sages ocres, verdâtres ou gris, la main fermant une chemise de nuit en-trouverte, serrant un enfant blême contre leur ventre ou levant deux mains au ciel, comme une cathédrale. Tout un entrelacs de courbes pures et impures, de lignes brisées, de taches somptueuses sur le fond de ciel moiré de lueurs.

Claire-Heureuse s'était dressée. Elle avait oublié la petite bague d'argent que lui avait donnée Hilarion pour leurs accordailles ! Elle voulait retourner la chercher car fallait-il espérer de voir circonscrire le sinistre ? Le gendarme qui contenait la foule ne voulut rien en-tendre :

— C'est impossible, répétait-il. C'est défendu. Il faut attendre que le feu soit éteint.

Tous les cris de Claire-Heureuse ne purent rien contre la détermi-nation du garde. Elle revint s'asseoir au milieu du groupe des sinistrés, qui lancèrent une bordée d'injures au gendarme. Claire-Heureuse tor-dait ses mains, ses cheveux déliés avaient pris une couleur bleu ar-doise, qui faisait ressortir ses yeux blancs. Adieu, bague de mes amours !

Une autre maisonnette flambait. Les sinistrés crièrent encore. Que faisaient ces pompiers ? Malgré toute leur agitation, l'eau ne jaillissait pas au bout de leurs lances !

— La pression de l'eau n'est pas suffisante, ils cherchent d'autres bouches d'incendie, expliquait-on.

Tout à coup, il y eut un grand remous dans la foule. Le capitaine des pompiers venait de réunir ses sapeurs. Il portait lui-même une grande hache, luisante comme la lune blanche qui se pavanait, co-quette, insensible dans le ciel. Le premier, le capitaine des pompiers frappa une des maisonnettes. Puis tous les sapeurs se mirent à frapper, à qui mieux mieux, sur les maisons. La foule hurla. Un cri qui venait du ventre. Des évacués se lancèrent à travers la rue vers leurs maisons. D'autres suivirent.

Les gendarmes durent leur faire face, la matraque haute. Certains s'enfuirent, mais les femmes étaient les plus enragées. [256] Elles mordaient, hurlaient, trépignaient et faisaient front. Cependant les ma-traques creusèrent le vide dans leur bataillon.

Un hurlement inapaisé parcourait l'atmosphère embrasée, polluée, écarlate de la nuit d'épouvante, un hurlement-blasphème plus éloquent que le plus ardent discours, maudissant le ciel et la nuit trop belle. Il était leur dernier adieu et leur révolte.

— Non, disait leur plainte, il n'est pas possible que la Douleur continue à régner en maîtresse sur son royaume. La Douleur finira par faire périr le royaume ou périra elle-même. Car l'homme est beau, il est tendre, il est amoureux. Voyez la beauté saisissante de ce bras de femme, jailli comme un miracle, en pleine désolation. Voyez le puis-sant équilibre du corps de l'homme, dressé face au ciel. Voyez la beau-té des amours humaines, ces amoureux aux mains liées ! Voyez le vi-sage de l'éternel supplicié, en proie aux démons de la vie et de la mort. Voyez la détermination de cette femme au ventre maternel, protégeant le fruit de ses amours et de ses espérances. Voyez la face des corps gi-sants, brisés, dévastés ! Voyez les mains implorantes de ceux qui veulent sauver leurs biens du sinistre. Voyez ce ciel tranquille, à l'image de ce Dieu, venant sur ses nuées, transcendant, le bras levé, souverain, impassible, sur la monumentale détresse des catas-trophes !...