Compère Général Soleil

1955 par Jacques Stephen ALEXIS · Chapitre 41 sur 50

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Compère Général Soleil

Unnamed

Joséphine dut quitter la maison paternelle. Elle accoucha d'une fille blonde aux yeux gris vert qu'elle prénomma Erica. Malgré que buss Jordan ait renié sa fille, quand l'enfant naquit, Mme Jordan donna en cachette un peu d'argent à sa fille ainsi qu'une lettre de recommanda-tion pour un commerçant grossiste de Port-au-Prince.

Joséphine partit un soir où les cacos 46 faisaient rage dans la ban-lieue des Gonaïves, emportant sa fille dans ses bras. Arrivée à Port-au-Prince, elle s'installa à la rue Bonne-Foi. Quand on incendia Port-au-Prince, d'après les ordres du président Salomon, et que le feu s'alluma dans les quartiers prétendus bazelaizistes, le 22 septembre 1883, José-phine Jordan perdit sa boutique et se réfugia à Carrefour, un trou à l'époque. Depuis la mort de Joséphine, Erica s'était enracinée à Carre-four, comme un palmiste solidement accroché à ce rivage. Elle était restée fille parce que sa mère l'avait élevée dans la peur des hommes. Tout en elle se dressait contre de tels principes, mais sans qu'elle s'en rendît compte, elle avait toujours suivi les principes de sa mère.

Buss Jordan était mort en 1916 ; vieux nationaliste, il n'avait pas pu survivre à l'occupation américaine. Il était mort de congestion, un soir qu'un marine américain était venu faire l'insolent chez lui. Comme les affaires ne marchaient plus que sur une patte, du fait de la guerre, que le prix du campêche baissait, que le coton ne se vendait plus et que la maison Reinbold avait été fermée comme entreprise al-lemande, il était à demi ruiné, comme d'ailleurs la masse des petits spéculateurs. Il ne laissa à sa petite-fille Erica, qu'il avait toujours re-fusé de connaître, qu'une vieille maison, un bout de terre à La Quinte, quelques meubles anciens, des couverts d'argent et un maigre capital.

Erica Jordan avait vieilli à Carrefour, vivant des soixante gourdes du loyer de la maison des Gonaïves, des robes que lui donnaient à

 

46 Cacos : paysans révolutionnaires que les factions rivales de féodaux fon-

ciers se liaient pour s'emparer du pouvoir.