Compère Général Soleil
Unnamed
Les robes à fleurs rouges, à fleurs mauves, à fleurs jaunes, les cara-cos bleus écrus, déteints devant, plus foncés dans le dos, comme il se doit. Les foulards jaunes ou verts serrant bien les reins, le corsage blousant.
— Vous l'avez faite bonne, la vente, cousine ?
— Comme ça, oui, cousine, et vous ?
— Ah, comme ça !...
Les femmes plus âgées avec le madras blanc, amarré en tillon 21, bien empesé, bien raide.
— Comment ça ?
— Je me débats, et vous ?
— Je me débats, vous avez vu compère Ti-Joseph ?
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— Compère Ti-Joseph ?
— Mais oui, compère Ti-Joseph... Il est bien habillé aujourd'hui, élégant, brodeur. Il porte une belle table de bois d'acajou sur la tête. Il
va se placer 22 avec une belle négresse de Source-Matelas... Il est pres-sé...
— C'est pour ça que je ne l'ai pas vu, alors...
— Mais oui, il est pressé... Ah ! mes vieux os n'en peuvent plus. Il marche vite et de temps en temps il fait un petit courir.
— Au revoir, ma commère.
— Au revoir, ma sœur, dites bonjour...
Au bas du perron du tribunal, un garçon achète des mangots à une petite fille accroupie au bord de la rue, son plateau de bois sur les ge-noux. Sur le perron, un groupe de messieurs. Ils parlent avec de grands gestes. Il y a un vieux avec une veste d'alpaga noir tournant au caca d'oiseau, un pantalon rayé, une chemise à mille plis, un faux-col droit et un nœud noir, des souliers-bottes vernis, appuyé sur un gros
21 Tillon : coiffure haïtienne faite d'un foulard, noué de manière à former une
queue de paon artistement étalée.
22 Se placer : se marier à la manière paysanne haïtienne, par simple accord
familial.
Quand le gendarme monta sur la galerie du tribunal avec ses pri-sonniers, le groupe de messieurs s'agita comme quand le vent s'abat sur un champ de maïs. Les dernières phrases s'envolèrent...
— Je vous dis que je ne sais plus quoi faire. Les gosses sont à la maison, piaillant tout le temps. Je ne gagne plus cinq... ! Et puis Vertu-lie est à l'hôpital ! Quelles tribulations ! Tu n'aurais pas deux piastres à me prêter ?...
— Deux piastres ? Tu blagues, mon cher Jean-Louis. Si je valais moi-même deux piastres, je crois que je me vendrais...
Le petit vieux à la veste d'alpaga noir s'agita fiévreusement :
— Moi je vous dis, il faut en finir avec les mulâtres, ces gens-là nous prennent toutes les places sous le nez... Nous autres noirs, nous nous mangeons les dents. Voilà trois ans[38] que je n'ai pas de place, rien. Il est temps d'agir, il est largement temps...
Mais personne ne l'écoutait plus. Une vieille femme aux cheveux poivre et sel s'avançait. Elle se jeta dans les bras d'Hilarion, en mur-murant : « Mon petit à moi... »
Ses deux mains décharnées s'agitaient derrière le cou d'Hilarion avec la frénésie de mains d'aveugle. Le gendarme essaya de l'écarter. Elle s'essuya les yeux d'un revers de main et ajouta précipitamment :
« Le député Lapointe m'a donné cinq gourdes. J'ai parlé à M e Mes-min qu'on m'a recommandé... »
Me Mesmin, le petit vieux, se rapprocha d'Hilarion, tandis que le gendarme bousculait la vieille femme.
C'était une salle rectangulaire. Au fond, sur une estrade, une longue table recouverte d'un tapis vert. Tout à côté, une petite table-pupitre où un vieux greffier au visage patibulaire griffonnait avec une plume qui crachait sur le papier. Au mur, une grande photo de Sténio Vincent, président de la République ; visage de vieux beau conservé dans l'al-cool, les yeux éteints derrière les besicles, la bouche lippue, volup-tueuse et cabotine. Une balustrade coupait la pièce dans le sens de la largeur, devant elle un banc de bois blanc face à la table du juge. Deux autres bancs s'allongeaient contre les murs latéraux, puis quelques ran-gées de chaises.
Le public bayant des tribunaux. Les étudiants en droit, les chô-meurs intellectuels et semi-intellectuels, les tueurs de temps, les en-nuyés, les passionnés... Le méli-mélo des bayants, des ventres creux. L'atmosphère âpre de la justice des hommes. Lieux de repos des er-rants, cours de justice comme des églises, où le temps se passe parmi les gesticulations des officiants. La misère saupoudrant les vêtements élimés, les sourires désabusés, la misère faisant briller les yeux et ai-guisant l'appétit malsain des procès. Les justices, cinéma gratuit où se joue, en permanence, le drame noir des désaxés et des déclassés.
Me Mesmin s'était assis à côté d'Hilarion, sur un des bancs laté-raux. Chaque avocat qui avait eu la chance du client avait fait de même. Ils chuchotaient. Le ronronnement confus des spectateurs qui parlotent de cent mille cancans. Les voix des marchandes qui, dans la rue, crient :
— Corossols, abricots, goyaves...
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— Œufs frais...
— Pain de maïs chaud...
Hilarion répondait distraitement aux questions de Me Mesmin. C'était cuisant la honte ; on a un poids sur le cou, on ne peut lever la tête. Il regardait par en dessous sa vieille mère, décharnée par la mi-sère. Ce grand châle noir enveloppant ses épaules affaissées, il le connaît depuis au moins dix ans. Sa robe écrue tombant très bas. Une vraie grandeur émanait de sa personne : la grandeur et la noblesse de ceux qui ont travaillé toute leur vie. Jamais elle ne lui pardonnerait cette honte, elle serait toujours entre eux, dans chaque regard, comme un reproche. Elle qui avait le culte de l'honnêteté ! Cette honnêteté bête, intransigeante. Quand on a faim, on souffre en silence, mais on respecte le bien du « prochain »... Elle s'était assise au premier rang, la mine sévère, prête à boire son calice jusqu'à la lie. L'œil lointain, la gorge pleine d'eau, les yeux secs, elle faisait son devoir de mère : c'était une toute petite femme.
Le juge était entré et avait pris place. Le greffier s'était assis et li-sait d'une voix monocorde et blasée :
— Affaire Lucrèce Pierre contre Hyppolite Samedi... Attendu que...
Hilarion n'entendait pas, il n'entendait rien... Maman..., cette petite femme, usée par le travail. Elle se tue chez ce gros cochon de ministre dont elle est la cuisinière, à Pétion-Ville... un grand mulâtre comme ça, qui paie seulement douze gourdes par mois, logée et nourrie... Elle dépense tout pour Zuléma, maman. Elle est tout le temps malade, Zu-léma.
— Je fais opposition..., hurla l'avocat.
Hilarion se réveilla brusquement. Ça parlait, parlait, des mots qu'il ne comprenait pas, couic... Il s'en fout ; seule la honte fouaille son cœur, la honte de se lever en présence de sa mère pour répondre son nom devant ce juge et ces badauds...
Maman, elle n'a pas eu beaucoup de gosses, mais Zuléma !... Elle n'a jamais eu de chance, Zuléma. Quand nous étions gosses, c'était toujours elle qui se faisait attraper. Maman avait alors le culte du gar-çon, pourtant je n'étais pas gâté ; mais il y avait tout de même une dif-férence. J'étais habillé[40] d'une petite chemisette cramoisie, qui m'ar-rivait à l'estomac. C'était pour chasser les démons, les loups-garous, les « mauvais airs ». Un petit nègre toujours galopant, le nombril au vent dans la petite cour entourée de barbelés. Mon ventre était gros comme une outre avec ce gros bouton de nombril, sans pantalon ; un petit mâle avec ses couilles battant les cuisses, battant au vent... Ma-man disait que j'avais les vers. Mes jambes n'étaient pas plus grosses que des baguettes de fusil, ma tête comme une calebasse. Et puis j'étais pisse-au-lit. Maman disait que si ça continuait, on m'accroche-rait un crapaud vivant à la ceinture. Jamais plus je ne pissai au lit, mais la nuit j'avais des terreurs glaciales. Un jour, en jouant, je renver-sai la marmite d'acassan de Sor Femme.
— Hilarion, foinc ! hurla Sor Femme, lançant une cuiller de bois contre mon petit derrière noir qui fuyait dans la cour lépreuse. Elle s'arrachait les cheveux, la pauvre Sor Femme ! La longue cuiller atter-rit dans une flaque près de laquelle Mimise étendait son linge effilo-ché et jaunâtre. Des éclaboussures papillotèrent le linge sur le fil raide.
— Sor Femme, vous êtes enragée ? Si vous avez besoin de prendre, prenez un homme !
— C'est à moi que tu parles, maman de cochons ?
— Han ? Maman de cochons ?
Et le duel continuait avec ses propos gras. Mais la pauvre Sor Femme avait perdu le gain de la journée. Je reçus une de ces raclées ! On s'amusait bien en ce temps-là.
Hilarion ne s'était rendu compte de rien. Déjà Me Mesmin revenait de la barre, se rengorgeant.
« Alors, Hilarion, tu es content ? Un mois de prison c'est un record. Tu peux répéter qu'il n'y a pas d'avocat à Port-au-Prince qui vaille M e Mesmin, simple fondé de pouvoirs. »
Il continuait à parler. Hilarion regarda sa vieille mère, elle s'avança vers Me Mesmin, lui tendit le billet de cinq gourdes, puis sortit digne, sans un regard, l'émotion rentrée...
Me Mesmin s'était retourné vers les deux hommes et continuait à parler, parler, avec de grands gestes, des gestes grand format.