Compère Général Soleil
Unnamed
Ils étaient quatre en train de jouer aux « trois-sept ». Claudius, coiffé d'un vieux bicorne de général, un bout de bois en plein nez, éclata de rire quand Jean-Michel arriva.
— Docteur, mon cher, j'ai une de ces déveines, aujourd'hui ! L'un après l'autre je prends quatre as et trente-six parties ! Ces messieurs m'ont mis le bois au nez !
Il y avait avec eux Ti-Louis, un grimaud à la peau jaune, [89] cou-verte de taches de rousseur et puis Gabriel, un petit maigre avec les yeux à fleur de tête.
— C'est vrai, docteur, tu ne connais pas Hilarion ? C'est un nègre sot comme un panier percé ! Et puis il connaît Pierre Roumel. Hila-rion, tu peux continuer les histoires de la prison, le docteur Jean-Mi-
chel est un véritable viejo, un bon danseur de calinda 39.
Jean-Michel donna la main à Hilarion qui le dévisageait.
— Tu sais, Hilarion, docteur Jean-Michel est un « communisse » comme ton Pierre Roumel. Il nous raconte tout le temps des masses de trucs. Mais moi, je ne me laisse pas charger la tête !...
Claudius continua par des gaudrioles sur « la Russie et le Staline du docteur ». Il se fit rabrouer vertement par Jean-Michel qui lui fit re-marquer que ses « industries » ne le feraient pas tout le temps vivre, que peut-être il serait obligé d'y venir, lui aussi. Ça ne fit pas de drame ; ces coups d'épingle semblaient faire partie de leur rituel quoti-dien.
Jean-Michel s'assit, prit les cartes, les battit et demanda :
— Qui est-ce qui joue ?...
Gabriel se leva, prit sa guitare sous la chaise et se mit à gratter une meringue langoureuse, fredonnant d'une voix nasillarde. Bientôt tout le monde fut gai. Claudius avait une déveine quadruple. Ti-Louis pour sa part jouait consciencieusement, il frappait les cartes en faisant des signes à pouffer de rire, à Jean-Michel, son partenaire. Il remuait le
39 Danser le calinda : expression qui signifie s'en donner à cœur joie. nez, tirait sur le menton, troussait la bouche en cul de poule. Jean-Mi-chel répondait de son mieux, à l'avenant, écroulé de rire. Quant à Hila-rion, il était lointain, il jouait sans avoir l'air de s'en apercevoir, com-plètement absent.