Compère Général Soleil
Unnamed
Le clairon taratatait sous le ciel clair. C'était beau le clairon. Il au-rait aimé en jouer. Parfois, il allait regarder la descente du drapeau du Palais National. C'était beau de voir le drapeau, comme une flamme bleue et rouge, descendre lentement dans le ciel changeant, devant le palais tout blanc et les pelouses vertes.
Il s'étira longuement. Tout son corps était endolori ; et puis les morsures d'insectes. Les coups de pied et les coups de bâton qu'il avait reçus auraient pu assommer une bête !
Ses deux camarades de cellule s'étaient rapprochés :
— Comment t'appelle-t-on compère ? dit le plus grand.
— Hilarion.
— Tu n'as jamais été en prison avant ? interrogea l'autre.
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— Ça te regarde ? répliqua vivement Hilarion.
— C'était pour t'expliquer comment tu dois faire. Pour te rendre service.
— Je m'appelle Clairisphont, dit le plus petit, et l'autre Chérilus...
Un gendarme pénétra dans le cachot avec un prisonnier qui portait une grande marmite d'où s'échappait de la vapeur. Il avait un paquet
de cassaves a sous le bras et puis une grappe de gobelets de fer-blanc à la ceinture.
— Buvez vite, il y a beaucoup de travail aujourd'hui, déclara le gendarme.
Ils s'accroupirent tous les trois sur le sol bétonné et se mirent à boire goulûment. C'était du café, acre, mauvais, mais c'était bien chaud.
*
* *
Après avoir déchargé un camion de bananes, on les amena au champ de tir. On donna des pioches à quelques-uns et des pelles aux autres. Il s'agissait d'élargir le champ, aux dépens d'une étendue brous-
a Cassave : fuie galette de farine de manioc, utilisée en guise de pain. sailleuse, légèrement surélevée. Les hommes à pioche se mirent en ligne. Hilarion était parmi eux. Les autres déblayaient la terre remuée.
Le soleil frappait juste entre les yeux. Au loin la mer respirait avec un souffle énorme, inlassable. Les hommes levaient haut la pioche. Une mélopée de ahanements se détachait du travail, une mélopée pu-rement rythmique, sans air précis, qui se balançait dans le vent.
L'ivresse du cri collectif devint création collective. Après avoir pi-qué la terre, un homme fit faire un looping à sa pioche et lança une modulation sans fin. Tous les autres firent tourner leur pioche et ré-pondirent par un murmure indicible. Alors le rythme commença à se faire chant. Un chant s'engrenant à toutes les aspérités du travail, du corps et de la vie.
L'enrichissement fut bientôt rapide. Tous ils lançaient leurs outils puis les rattrapaient. Le rythme prospéra du bruit de la terre jetée, de l'accompagnement de la mer, du chant d'un oiseau, du rire d'une ci-gale, des caprices du vent. L'air courait, indécis aux lèvres de ceux qui remuaient la terre.
Une puissante toccata de la désespérance. Cette désespérance d'une race de parias, cette désespérance qu'il faut détruire [47] jusqu'à la dernière pierre pour que la vie triomphe de la résignation. C'était leur douleur qui, rompant la monotonie du geste, faisait irruption dans leur gosier, lentement. Le chant était pour eux le mur des lamentations, le gémissement collectif le long du calvaire collectif.
A chaque coup de pioche, le chant-danse montait plus haut, plus clair, plus ardent et passionné. Il chantait le regret d'une femme aimée, le souvenir d'un enfant, les vieux désirs jamais satisfaits, les splen-deurs de la terre natale et par allusions modulées, la tristesse de leur condition inhumaine. Leur pas-danse saccadé et le serpentin d'harmo-nie que faisait l'arme brandie se coltinaient à la mélodie comme un dé-fi à la sensation rude et brûlante de la pioche contre la paume, à la fa-tigue et à la forge du soleil pour créer une immense forme folklorique, un chant-danse puissant, tendre et déchirant.
À partir de toutes les plaintes s'était recomposé un ahanement plus riche, plus imagé, plus vaste et plus humain que la simple plainte. De chaque morceau de cœur était né un seul chœur nègre, chargé de tous les reflets intérieurs de ces nègres courbés et redressés sur la croûte dure de la glèbe. Des phrases qui sont des désirs :