Compère Général Soleil
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Compère Général Soleil.
PREMIÈRE PARTIE
VI
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Marraine a une longue figure, un visage jaune, des yeux gris vert très vifs, mille petits plis au coin des yeux ; de petites oreilles, une bouche aux lèvres minces et tristes et des lunettes ovales cerclées d'or au bout du nez. Elle n'a pas oublié la joie, mais c'est une joie mono-tone, une joie de vieille fille qui anime parfois son visage. Une joie de gens qui le plus souvent parlent, rient et pleurent tout seuls.
Elle se dodeline tant qu'elle peut dans sa grande dodine de rotin, comme une grande dame. Ce soir, tant de pensées assaillent son vieux cœur ! Elle se demande si la crème glacée sera bonne, elle pense à Claire-Heureuse qui est devenue une vraie femme, elle essaie de s'imaginer l'homme qui, bientôt, va venir frapper aux persiennes... Il y a encore deux ans, c'était une petite fille, puis les seins ont poussé d'un seul coup, le corps s'est épanoui en un rien de temps ! Maintenant, voilà qu'un homme va venir lui demander le droit d'emmener Claire-Heureuse. Bientôt elle va être toute seule dans les trois pièces de la maison...
La chaleur est dans le salon malgré les portes ouvertes. Claire-Heureuse a lavé le plancher avec des feuilles d'amandier, la grande table de bois noirci a été débarrassée de la machine à coudre et bien essuyée, bien brillée. Dans le pot, il y a des crêtes-de-coq et des bou-gainvillées. Les chaises sont bien rangées le long des murs comme des enfants punis. L'œil de marraine peut inspecter, aujourd'hui pas une toile d'araignée, pas un grain de poussière.
L'éventail de latanier ne fait que remuer la chaleur. De la cour, le grincement aigre de la sorbetière qui tourne et la chanson de Claire-Heureuse qui s'étire gaiement, se propage et s'éteint avec la fantaisie d'un chant d'oiseau, ivre de soleil.
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Les pages du gros catalogue américain tournent sur les genoux de marraine qui regarde, l'esprit lointain, la dernière mode de Broadway, les articles de ménage et les images de couleur. Dieu ! qu'une chanson gaie peut être déchirante ! On élève une gosse avec toute la tendresse que peut contenir un cœur de vieille fille sans parents ni amis, et puis, quand l'âge commence à vous mettre des rhumatismes dans les jambes, elle chante, parce que l'heure de vous quitter a sonné ! Mar-raine revoit son passé sans couleur, sans histoires et regarde en se do-delinant le sol de la cour carrelée de pierres où des herbes ont poussé dans les interstices. Déjà trois heures et demie !
Marraine habite Carrefour depuis quarante ans. Elle n'y est pas née cependant. Elle est née aux Gonaïves, à côté de la savane Christ. Sa mère était la fille d'un petit spéculateur en denrées qui habitait au coin de la rue de l'Enfer et de la place du Marché. Il s'appelait Joseph Jor-dan ; les Jordan étaient des petites gens, ni pauvres, ni riches. Ils ne fréquentaient pas la haute société, ni n'allaient au cercle du Com-merce, ni ne passaient leurs vacances à la Brande, mais c'étaient tout de même des gens bien, des gens à principes. Le malheur fut que le bonhomme Jordan ne comprenait pas les différences de classe ; hon-nête travailleur, il se considérait aussi bien que les autres. Buss Jordan, — les paysans l'appelaient ainsi par déférence et les bourgeois pour ne pas lui dire monsieur — Buss Jordan donc envoya sa fille faire ses études à Lalue, à Port-au-Prince, comme toutes les jeunes filles chics des Gonaïves. S'il avait pu, il l'aurait envoyée en France, en quelque pensionnat des Oiseaux, mais il dut se contenter de Lalue. Quand Jo-séphine Jordan revint aux Gonaïves, elle s'étonna de ne pouvoir fré-quenter ses anciennes amies de pension, malgré sa parfaite éducation et ses jolies robes. Elle dut se contenter du petit monde des épiciers, des cordonniers et autres artisans. Elle ne se résigna pas.
Un jour, Joséphine se rendit compte qu'elle était enceinte. L'enfant était celui du godelureau de Konrad Baushberg, le grand commerçant consignataire. Quand les bandages ne purent plus rien contre ce ventre qui grossissait sans cesse, il fallut bien le laisser apparaître. Le vieux Jordan entra dans une colère folle. Comme il ne pouvait être question de mariage entre la fille d'un spéculateur de troisième ordre comme Joseph Jordan et le fils du commerçant consignataire Konrad Raush-berg, la petite négresse de la rue de l'Enfer dut garder [101] pour elle seule le fruit de ses amours illicites avec le blond aryen Eric Raush-berg, qui habitait dans la fraîcheur du beau quartier des Dattes.