Compère Général Soleil

1955 par Jacques Stephen ALEXIS · Chapitre 38 sur 50

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Compère Général Soleil

Chapitre 41

Elle était venue le voir, parce que dans la famille aussi ça faisait des temps qu'on n'avait pas célébré de service pour les loas protec-teurs. Certes, il y avait six mois, Zuléma avait fait chanter un libéra sur la tombe de son papa, mais ça ne suffisait pas. Et puis, tout ce qui était arrivé à Hilarion ces temps derniers, était un avertissement. Zulé-ma aussi était tout le temps malade. Il n'y avait pas d'autre solution, il fallait faire un service. C'était décidé. Les parents de la campagne étaient d'accord. On partirait pour Léogane dans quinze jours. Hilarion apporterait ce qu'il aurait, mais il fallait qu'il vienne ; les saints ne sont

pas regardants 41.

Les arguments d'Hilarion ne purent rien y faire. Le travail nouveau, l'accord improbable des patrons, son manque d'argent, rien n'y fit. La vieille s'était déchaînée, et elle n'était pas commode dans ces cas.

D'abord Hilarion n'était pas sérieux. Si c'était pour faire la bam-boche, il aurait bien sûr trouvé le moyen. Qu'il faisait le moun-

dongue 42, que de tels enfants finissaient toujours par tuer leur mère de chagrin, que c'étaient les vagabonds qu'il [94] fréquentait, qui lui avaient changé son fils. La pauvre vieille en avait les larmes aux yeux, elle était bouleversée.

— Oh ! mon petit à moi ! murmura-t-elle.

Hilarion, tout ému lui aussi, lui passa le bras autour du cou. Elle pleurait. Si bien qu'il lui promit tout ce qu'elle voulut.

Mais il se faisait tard, alors elle s'essuya les yeux et l'embrassa.

— Je t'ai fait quelques douces 43 de menthe, je sais que tu aimes ça.

J'en aurais fait plus, mais je suis razeure 44 pour le moment ; d'ailleurs ça ne change pas...

Hilarion aurait voulu lui parler de Claire-Heureuse, mais il ne sa-vait comment s'y prendre. Jamais sa mère n'entrait dans ses histoires

 

41 Regardant : exigeant, jaloux de son bien, de son dû. 42 Moundongue : personne rebelle, expression née de la difficulté qu'on avait

à faire obéir les esclaves africains de tribu moundong, groupe Sara (Congo).

43 Douces : sucreries confites. 44 Razeure : fauché, en difficulté d'argent. d'amourettes. Et puis, il craignait qu'elle ne fût d'accord. Il la raccom-pagna jusqu'à l'autobus qui devait la ramener à Pétion-Ville.

Ils marchaient sans parler dans la bruine du soir. Des groupes par-laient aux carrefours. La brise tiède berçait la ville. Le ciel avait tous ses bijoux d'argent. Alors, il parla à sa mère de cette fille noire aux yeux en amande. Il parlait à mots pressés, comme à l'esbroufe. Elle le regarda avec des yeux tristes, des yeux pleins d'eau :

— Naturellement, tu as l'âge, se contenta-t-elle de dire.

Mais ses yeux parlaient, exprimaient autre chose. Ils disaient que sa souveraineté maternelle avait pris fin ; l'homme est toujours en puissance de femme, celle de l'épouse est la fin de celle de la mère. Oui, ses yeux disaient qu'elle avait perdu son garçon, qu'elle entrait cette fois-ci définitivement dans le cycle de ceux qui ne pouvaient plus vivre que pour les autres. Finies les joies égoïstes...

Elle chercha sur son visage les signes de l'âge d'homme, mais ses yeux maternels ne parvenaient pas à les distinguer. Ils y superposaient d'autres images rémanentes. Pour elle, il était tout petit, comme autre-fois, comme hier.

Quand Hilarion arriva chez Jean-Michel, il y avait là vin jeune mu-lâtre très clair en bleu de travail, maigre, avec des yeux immenses lui dévorant la tête. Il était mécanicien à [95] l'huilerie Brandt. Il parlait d'un tas de trucs, de dialectique matérialiste, de développement inégal du capitalisme, de crises cycliques. Il y avait un type auquel ils sem-blaient en vouloir, un certain Hikler ou Hitler. Il y en avait un autre qui semblait leur chouchou, un certain Thaelmann. Ils voulurent l'inté-resser à leur charabia, et proposèrent de lui expliquer.

— Petit cochon, peu de sang, dit le proverbe, docteur. Ces choses-là sont trop compliquées pour moi, vous ne croyez pas ?

— Ce n'est pas vrai, Hilarion, protesta le jeune mulâtre...

Ils essayèrent de lui démontrer que non seulement les hommes simples arrivaient à comprendre ces choses, mais qu'ils mouraient pour elles. Ils le questionnaient, argumentaient, donnaient des exemples. Enfin que ce Thaelmann soit un homme dans le genre de Dessalines, c'était peut-être vrai, mais c'étaient des histoires d'alle-mands, ce n'étaient pas celles des haïtiens. Est-ce que les blancs s'étaient occupés de Dessalines quand on faisait la guerre de l'indépen-dance ?

Il ne voulut pas croire que, justement, les polonais et les Allemands du corps expéditionnaire de Napoléon avaient déserté et s'étaient mis au côté des haïtiens.

— Je ne sais pas très bien lire, leur dit-il d'un air de défi, mais je suis comme saint Thomas, je ne crois qu'à ce que je vois... Parlez-moi de Jolibois, voilà un bon Haïtien !

Quand ils lui démontrèrent que les descendants de ces polonais et de ces allemands vivaient encore en Haïti dans la région de Fond-des-Blancs et de Bombardopolis, il dut s'y résoudre, en ayant déjà rencon-tré de nombreux. C'était drôle, il n'avait jamais réfléchi à ça, ni à la raison pour laquelle Dessalines puis Pétion aidèrent les sud-améri-cains, les Miranda et les Bolivar.

Il aurait voulu avoir les réponses aux questions qu'il se posait de-puis sa rencontre avec Roumel, mais il n'osait pas entamer la discus-sion avec eux. Quand on est un nègre ignorant, on n'ose pas sortir ce qu'on pense ; or c'est quand la pensée sort de la bouche qu'on sait soi-même ce qu'elle vaut. Avec des gens instruits, il s'était jusqu'à présent senti comme paralysé à chaque fois qu'il avait eu le désir de discuter. Naturellement il y a des gens « de bien » qui vous demandent com-ment va un tel ou un tel, ou qui vous parlent de la pluie ou de la cha-leur, mais c'était la première fois qu'on cherchait à savoir son avis sur des choses sérieuses, que des gens comme ça le « considéraient ». Ils avaient l'air de dire : « Tu es un homme comme nous, pas seulement avec des mains, des pieds, [96] un nez, une bouche, mais une intelli-gence comme la nôtre. » Il avait toujours senti une barrière infranchis-sable entre le monde des clercs et le peuple. Les nègres sots c'était pour lui un synonyme de gens du peuple, et « les gens qui ont de l'es-prit » la même chose que les gens des beaux quartiers. Allez donc ôter ça de votre tête !

Naturellement la présence de ce Ferdinand changeait tout. Déjà Jean-Michel lui était plus proche que Roumel. Non pas que ce dernier n'eût la même couleur de peau que lui, il en était de même avec ce Ferdinand, mais voilà, il connaissait la famille, le milieu, la manière de vivre de ce Roumel. Avec Jean-Michel, il avait joué aux cartes, bu des grogs, blagué, mais demeurait quand même une réserve. De plus avec ce Ferdinand dont les vêtements sentaient l'huile de machine et qui vous parlait un créole savoureux, sentant bien son Fort-Sainclair, il existait un franc-parler.

Il essaya d'argumenter lui aussi. Dieu ! comme c'était difficile ! comme s'il voulait faire tourner une machine qui n'avait jamais servi, qui, voire même, était passablement rouillée. Il sentait bien que ce qu'il leur disait était gauche et peut-être faux, mais il avait une ivresse de se servir avec audace de sa pensée. Il fut même cruel :

— Docteur, conclut-il, tous les nègres d'Haïti sont aussi voleurs les uns que les autres ! C'est leur patate qu'ils cherchent quand ils vous ra-content qu'ils vont changer l'Etat. Mon oncle est chef de bouquement, j'en ai vu des candidats dans les meetings ! Quand ils sont élus, adieu, les belles paroles !...

Il savait pourtant que dans le cas de Jean-Michel et de Ferdinand ce n'était pas vrai. Mais il éprouvait le besoin de cette fausse victoire. Ils la lui laissèrent.

Jean-Michel lui fit sa piqûre. Jean-Michel prétendait qu'il devait prendre régulièrement ces injections, et puis les pastilles roses, qu'en-suite les crises deviendraient moins fréquentes jusqu'à disparaître complètement... Il eut envie de défier Jean-Michel en lui demandant comment Mariette était morte. Il n'osa pas. Au fond, ça valait le coup de tenter le traitement, Claire-Heureuse méritait bien ça. Et puis Jean-Michel, s'il se trompait, le faisait de bonne foi. Il le soignait pour rien, et même lui fournissait les médicaments. Jean-Michel se contenta de rire.

Hilarion se sentait tout joyeux, il écouta avec soin Jean-Michel qui rangeait ses seringues.

[97]

— Vois-tu, Hilarion, c'est parce que j'aime la vie que je te raconte tout ça. J'aime flâner les mains dans les poches dans cette ville. J'aime nos gens, j'aime ce pays. J'ai des amis qui rêvent de quitter cette terre, mais moi j'en suis fou. J'aime l'odeur de notre terre après la pluie, j'aime sa fraîcheur à mes pieds. J'aime les fruits qui sortent de ses en-trailles, le maïs boucané, le vin de canne tiède et enivrant, et puis les piments rouges qui piquent le nez et emportent la bouche. Je la veux belle cette terre. J'ai essayé de comprendre pourquoi tant de choses ne vont pas, je crois avoir trouvé ce qu'il faut faire pour la transformer, la rendre, non seulement belle, mais radieuse... Ce sera dur, parce que nous ne sommes pas nombreux et que les meilleurs d'entre nous sont en prison, ou sont obligés de s'enfuir, ou de se cacher. Ça ira comme ça, mal, pendant quelque temps encore, le découragement prendra cer-tains camarades sans expérience, mais d'autres les remplaceront. Il y en aura peut-être parmi nous qui trahiront, tu as raison sur ce point. Et puis la contre-révolution connaît une période ascendante un peu par-tout. La lutte sera dure. Notre groupe est encore comme un petit bébé, il faut lui laisser le temps de grandir. Mais toi, Hilarion, toi, tu es un