Compère Général Soleil
Unnamed
Ouoille !... Ouoille !... Ouoille !...
Ouoille oille oille !
Fanme nan, ô.
Ouoille !... Ouoille !... Ouoille !...
Ouoille oille oille !
Fanme nan, ô.
Fanme nan cuitte yioun pois congo.
Zandolite vette tombé la dan',
Zandolite vette tombé la dan',
Ouaille ô !
Fanme nan ô !... 23
Tout à coup, la lueur de la pioche au soleil apparut à Hilarion un éclair zigzaguant comme la foudre. Ce fut soudain, [48] subit. Il s'écroula comme une masse, avec la même odeur envahissante de pain frais dans ses narines.
Il se débattait furieusement dans les convulsions sauvages de l'épi-lepsie.
*
* *
Il resta deux jours à l'infirmerie. En tombant, il s'était fait une pro-fonde blessure à la tête avec la pioche. Sorti depuis la veille, on l'em-ployait à de menus travaux, balayer, laver la vaisselle, charrier l'eau. Il avait la liberté d'aller et de venir dans la cour.
En peu de temps, il avait acquis une réputation d'homme silen-cieux. Et puis, la superstition d'une maladie que les simples croient mystérieuse, voire même contagieuse — une maladie maudite
23 Ouoille…………….
La femme ô.
La femme cuit du pois congo,
L'anolis vert tombe là-dedans,
L'anolis vert tombe là-dedans,
Ouaille ô …………………
etc..
d'hommes maudits —, tout ça avait jeté sur lui une sorte de tabou. Bien rares étaient ceux qui osaient l'approcher plus de quelques ins-tants. Sa solide complexion s'était vite remise des coups et blessures qu'il avait reçus. Il ne lui restait plus qu'une lourde amertume dormant au fond de son être. Pierre Roumel lui avait parlé dans la cour, des pa-roles de vie et d'espoir.
Maintenant un autre homme se dégageait de la sphère d'abrutisse-ment, de la faim, des raptus animaux et de la peur panique des sévices. Sa pensée dépassait ces sensations-images sur lesquelles il avait vécu depuis quelques jours. Sa pensée arrivait à s'élever vers l'analyse du présent et les perspectives de l'avenir. Maintenant il était sorti du champ des forces grégaires et tombait dans le traintrain d'une vie nou-velle, mais pesante. Ce qui dominait c'était la honte, une honte qui le retournait. Défilaient devant ses yeux le visage douloureux de sa mère, muet et reprochant, Zuléma sa sœur et puis toutes les commères du quartier. Non, jamais plus il n'oserait se présenter devant ces gens. Il porterait désormais sa honte avec lui, elle le suivrait comme la cari-cature de lui-même, survenant à chacune de ses démarches pour lui enlever toutes ses chances. Que pouvait être ce mois de prison pour lui qui se savait un enfant défavorisé, ployant sous la charge de la fa-talité ? Pour les autres, ce serait une tache, une tache qu'on ne lui lais-serait jamais oublier. Et pourtant, c'était la vie la seule coupable, odieusement coupable !
Il était onze heures. Il devait pomper l'eau pour les douches. Il al-lait et venait dans la cour, tourmenté par un flux de pensées [49] étour-dissantes. Il pensait à ces phrases que Roumel lui avait dites hier.
Ça s'était passé pendant les dix minutes de promenade quotidienne du leader. Sarclant les mauvaises herbes, il avait vu Roumel rôder au-tour de lui. Une inexplicable sympathie le poussait vers ce jeune homme mince, armé d'un sourire désarmant. Le gendarme, accablé par la chaleur, surveillait d'un œil distrait. Roumel se promenait le front haut. Hilarion regardait en dessous. Oui, c'était bien lui, tel qu'il l'avait connu quelques années auparavant. Roumel cherchait vraisemblable-ment à lui parler.
« Compère, comment on t'appelle ? » lui avait dit Roumel en pas-sant.
Hilarion ne répondit pas. Le bruit courait à la prison que Roumel ne s'en laissait pas remontrer par les gendarmes, qu'il leur tenait tête, qu'il les dominait malgré leur inconscience de brutes. Lui-même en le regardant éprouvait un vague sentiment de respect, et puis sans savoir pourquoi, il avait l'impression qu'il était un ami. Roumel repassa à cô-té de lui :
— Compère, tu ne réponds pas, comment on t'appelle ?
— Hilarion, m'sieur.
— Combien, ta condamnation ?
— Un mois, m'sieur.
— Attention, le gendarme ! On causera encore tout à l'heure.
En effet, le gendarme se rapprochait, mais il s'éloigna aussitôt, ras-suré. Roumel revint.
— Tu sais, je suis en train de l'apprivoiser, le gendarme. Il y en a qui ne sont pas tout à fait des animaux. Celui-là est un fils d'ouvrier. Si je reste quelque temps ici, qui sait, je pourrai peut-être lui faire comprendre.
— Ouais, dit Hilarion, sceptique.
— C'était la première fois... que tu avais volé ? reprit Roumel.
Hilarion ne répondit pas, baissa la tête et se renferma. Mais Rou-mel ne se découragea point, il changea de sujet :
— Il me semble que ta figure ne m'est pas inconnue. Où ai-je bien pu te rencontrer ?
— J'habitais chez les Sigord, à côté de chez vous, au Bois-Verna.
— Hilarion, tu dis ? Il y a alors longtemps. Je me souviens, [50] tu étais un bon petit nègre. Ecoute, ma promenade va finir, je crois qu'il se remue, l'ange gardien. Tu sais, je t'aiderai quand tu sortiras, tu ver-ras. Je te trouverai du travail. Tu travailleras, Hilarion, aie confiance en toi. Tu t'en sortiras, aie confiance !
Puis Roumel s'en était allé. Hilarion était resté accroupi sur le sol, la serpette à la main, interdit.