Compère Général Soleil
III [
Compère Général Soleil.
PREMIÈRE PARTIE
III
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Un drôle de nègre, en vérité, ce Chérilus, un sale type. Il avait égorgé sa femme à coups de couteau une nuit qu'il était saoul : quinze ans de prison. Il ne les ferait d'ailleurs sûrement pas, on le relâcherait avant. Il parlait tout le temps de sa femme, pour vous attendrir. Sa Loulouse. Il était chauffeur de taxi, artisan. En menant les clients la nuit dans les quartiers des putains, la Frontière, il avait pris l'habitude de ces lieux. Il en racontait des nuits de bamboches ! Il en connaissait des femmes ! Il savait par cœur la vie de Dolorès du « Démocratie-bar », les avatars de Luz du « Paradise », tous les vices de Féjita du « Ba-ta-clan ». Il vous mélangeait ça avec une larme hypocrite sur sa femme, sa Loulouse. S'il avait écouté Loulouse qu'il répétait ! Elle tra-vaillait à la blanchisserie « La Parisienne », à côté de la pharmacie du Globe, rue Dantès-Destouches.
C'était sûrement vrai ce qu'il racontait, mais il y ajoutait sûrement à boire et à manger. Elle travaillait, semblait-il, dur pour ce dévoyé qui
lui volait sa sueur afin de se saouler la gueule et faire le palgo 28avec les putains. Quand il se faisait arrêter, s'étant battu, elle allait le cher-cher au dépôt, en payant la taxe, rubis sur l'ongle... Oh ! elle devait l'aimer, le chérir, le servir, son Chérilus. Et dire que ce sont des mères qui élèvent les femmes comme ça, dans le respect et l'admiration béate de l'homme, du maître, comme des chiennes, pour servir et lécher ses bottes !... Sa sœur à lui, Hilarion, c'était pareil, avec les hommes.
28 Palgo : dans l'argot de la « Frontière », homme d'une générosité princière.
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Le cochon ! Comme il était fier de raconter qu'il passait des jours sans rentrer ! Alors, pour cacher sa honte, il se mettait en colère et la battait. Un jour, il l'avait lardée de coups de couteau. Il pleurnichait en racontant ça... Il le racontait à tout le monde. Parfaitement à l'aise dans l'atmosphère pourrie de la prison, il épiait tout, fourrait son nez par-tout. Quand un nouveau était amené, il essayait tout de suite de l'em-bobiner, de mettre la patte dessus. Ça, Hilarion ne pouvait le tolérer, son sang ne faisait qu'un tour quand il le voyait, filandreux, parler à de jeunes gars, afin de les rabaisser au même niveau de déchéance, au même dénominateur commun de pourriture. Sa voix visqueuse, miel-leuse de pédéraste !
Clairisphont, lui, était un faible, un pauvre type, un mollasse ; c'est pourquoi il se laissait entraîner à ces orgies nocturnes dans le cachot. Il savait pourtant lire et écrire. Chérilus lui faisait faire tout ce qu'il voulait. Incapable de rien entreprendre de lui-même, mais avec quel-qu'un auprès de lui, il devenait frénétique, enragé. Il raillait avec une ironie cuisante. Quand Chérilus le lançait sur la voie des gros mots, il fallait le voir ! Ses yeux brillaient et devenaient comme des boules de feu, déchaîné. Personne n'aurait pu rivaliser avec lui. Les mots par-taient, portés par sa voix sèche, égrillarde, comme des médailles. Il était répugnant.
L'autre jour, dans la cour, sous l'œil de Chérilus, Clairisphont avait entrepris Acédieu, un petit nègre de seize ans ! Et de lui taper dans le dos, de lui passer la main sur la cuisse avec insistance, de lui sourire avec cet air canaille... Oh ! ça n'avait pas traîné ! Hilarion lui avait foutu sa main en pleine figure. Il n'avait pas bronché, le Clairisphont. Il s'en était allé, maugréant des menaces. Le Chérilus aussi...
L'adjudant, ça se voyait qu'il avait envie de causer. Il était costaud, l'adjudant. Un grand gaillard aux yeux rouges qui lui sortaient de la tête. Quarante ans environ. Ça se voyait qu'il s'ennuyait aujourd'hui :
— Alors, Hilarion, tu as nettoyé les toboutes ?
Hilarion se prépara à prendre sa voix de soumission, à lui en don-ner du « lieutenant », car il aimait ça.
— Oui, lieutenant.
— Il t'a parlé, le prisonnier ?
— Non, mon lieutenant.
— Parce que, s'il te parle, il faut pas lui répondre. Tu sais, c'est un prisonnier politique. Et puis ce n'est pas n'importe [59] lequel, c'est Pierre Roumel, un type populaire depuis les grèves de 1930...
— Il ne m'a pas parlé, mon lieutenant.
— Tu sembles intelligent, si tu pouvais le surveiller comme ça, en ayant l'air de rien... Tu sais, c'est un « communisse », un ennemi du gouvernement. A propos, il faudra que tu te prépares tôt, tu vas aller travailler chez le capitaine…
Ces fusils Remington qui tirent des salves répercutées faisaient un barouf ! C'est terrible, les dimanches en prison, jamais la tranquillité n'est plus pesante, le relatif silence plus touffu. Il était deux heures de l'après-midi. Le soleil tapait dur.
Sur la mer, des voiles blanches couraient sur l'eau. Sûrement des pêcheurs. Un beau métier que celui de pêcheur. Pas de patron, ou plu-tôt oui, mais un patron qui est un type comme vous. Un patron qui boit son coup de clairin, chante avec tout le monde. Et puis, la liberté dans le vent du large, les « irisés » qui vous caressent le visage, le bleu de la mer, l'odeur du sel ! L'après-midi, on arrive au Fort-Sinclair et les sardes roses, les maquereaux gris, les béquines vertes se débattent dans les grands paniers à coups de nageoires.
*
* *
Il faisait jour quand Hilarion se réveilla. Un petit jour banal et sans couleur. Ils étaient six qui devaient aller travailler chez le capitaine.
À la cuisine, ils prirent quatre régimes de bananes, un sac de sucre, du café, du riz et des haricots. Naturellement aux dépens de la ration des prisonniers. C'était là un des privilèges indiscutés des officiers de la Garde d'Haïti ; à chaque grade, sa mesure. Le capitaine Joinville, en qualité de commandant du Fort-Dimanche, prenait la part du lion.
Le moteur de la camionnette était déjà en marche quand ils mon-tèrent. Il faisait de plus en plus clair. Ils allaient vite, juste pour entre-voir les paysannes sur leurs bourriques, qui se garaient du mieux qu'elles pouvaient. Au Portail Saint-Joseph, ça bourdonnait, mais à peine l'eurent-ils dépassé que le silence revint. Quelques boutiques commençaient à ouvrir sur la Grand'Rue. Des syriennes épaisses pala-braient sur le pas de leurs portes. On s'arrêta pour prendre un gen-darme qui faisait signe de la main... Dans sa boutique un [60] cordon-nier tapait le cuir sur son genou. Des enfants, le panier sous le bras, des marchandes d'acassan, marmite sur la tête, criaient à bouche que veux-tu. La voiture repartit.
Le marché Vallières profile sa masse sombre et ajourée dans le pe-tit matin frisquet. La lourde rumeur du marché qui s'éveille monta. L'horloge égrenait cinq heures.
La camionnette fila. Elle ralentit devant le New-Canton pour éviter une voiture. La bonne odeur de la pâtisserie chaude. On s'arrêta au coin de la rue Pavée. Non loin de là, des pompiers taquinaient une fille qui riait, ravie. Bien découplée, la petite garce, rondelette, avec des petits seins debout, des dents blanches.
De rares passants, des travailleurs. La camionnette tourna le coin de la rue de l'Enterrement. Port-au-Prince s'éveillant à la vie brouillait la vue d'Hilarion de souvenirs tenaces. Il ressentit durement la priva-tion de la liberté.
Il repensa à Pierre Roumel. Voilà un type que la prison ne semblait pas effleurer. Il paraissait entièrement libre. Même ce jour où il avait été si odieusement frappé, sa voix brisée par la douleur gardait ce ton d'assurance et de victoire, sa bouche continuait à sourire, ses yeux à porter la même lumière. En vérité, depuis qu'il avait rencontré ce Pierre Roumel, l'homme le fascinait. Il avait essayé de fuir et toujours sa pensée le ramenait à lui.
Le Champ de Mars et ses tribunes. Un soir, il avait couché sur les tribunes avec d'autres sans logis ; il y avait un type qui parlait tout le temps. Il n'arrêtait pas de raconter des histoires obscènes. Des gars lui avaient dit que c'était comme quoi l'empereur des tribunes. C'était sû-rement un fils de famille dévoyé, ce Deslanges.
La rue Capois. Il y a une marchande d'acassan devant l'école Tip-pinhauer. Elle ressemble à Sor Femme. Sor Femme attache son ma-dras de la même manière. Non, ce n'est pas Sor Femme, elle est plus grasse que Sor Femme. Mais c'est le même cou maigre, tout en muscles, sillonné de veines. C'est curieux, les femmes qui portent des fardeaux sur la tête ont toutes le même cou.
Au Pont-Saint-Géraud, de la profonde ravine montent des débris de chanson :
Hilophène, maman pas là, vint m'palé ou !
Hilophène, maman pas là, vini m'palé ou...,
Adieu Lophène, Lophène, vin' ouiti'm' !
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Des lavandières, sûrement, qui lavent leur linge dans le mince filet du Bois-de-Chêne.
Il l'aimait bien, son Bois-de-Chêne, serpent d'eau froide et claire qui fuit sur des galets. Quand il s'était sauvé de chez les Sigord, pour échapper aux recherches de la police, il avait suivi le lit du Bois-de-Chêne. Le Bois-de-Chêne est un vieil ami. Quand il avait rendez-vous avec Prémise, son premier amour, c'était au Bois-de-Chêne. Ils avaient trouvé un petit coin où il y avait du sable, c'était là qu'ils se rencon-traient. Lorsque Prémise mourut, il resta deux ans sans y retourner. Mais un jour que les gendarmes traquaient les prolétaires sans chaus-sures, il n'avait arrêté sa course que quand il se trouva dans la ravine. L'eau chantait, son cœur haletait, il trempa ses pieds alourdis dans l'eau. Quand l'alerte fut passée, il ne s'en alla pas.
Une fois, il vit le Bois-de-Chêne en crue. C'était au cours d'un mois d'octobre pluvieux et monotone, l'eau noirâtre et fangeuse courait à une vitesse folle. Il s'amusait à jeter dans l'eau des petits bouts de pa-pier qui filaient, tourbillonnant. Puis l'eau avait débordé, inondant tout le quartier.
Il savait que là il y avait un quénépier, là un manguier. Quand c'était la saison, il grimpait sur les arbres pour se gaver de fruits. Et puis, il aimait à se promener entre ces deux grandes parois de terre ro-cheuse de la ravine, les feuillages des berges et le ciel tout bleu par-dessus la tête. Le Bois-de-Chêne était un véritable ami, un lieu de sou-venance, un havre de paix dans ce grand Port-au-Prince de béton et de macadam... Un coin qui lui rappelait sa section rurale.
Le freinage brutal de la camionnette le rappela à la réalité. Déjà sur le pont, le gendarme était debout sous son parasol kaki et faisait les grands gestes mélodramatiques du contrôle de la circulation. La ca-mionnette passa devant l'école du Sacré-Cœur, dont la cloche gaie ca-rillonnait à perdre haleine. Devant la boutique du « Chat Noir », deux garçons de cour riaient, le panier sous le bras. Il les avait en horreur, ces garçons de cour, hommes à tout faire des grandes maisons : ramas-ser le caca du petit chien et laver les pots de nuit, et avec ça, des pré-tentieux '. Il avait toujours préféré crever de faim que d'entrer chez les bourgeois pour faire ce métier. Devant l'église, un curé nègre causait avec deux femmes vêtues de noir, deux vieilles filles bigotes. Il ne comprenait pas non plus que des nègres se fissent curés. On dit que les curés blancs méprisent tellement les curés nègres ! Et puis [62] il y avait des curés nègres, mais on n'avait jamais de « mon-seigneurs » nègres à qui on va baiser la bague...