Compère Général Soleil
Troisième partie [
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
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Compère Général Soleil.
Troisième partie
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Compère Général Soleil.
TROISIÈME PARTIE
I
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À chaque pas on heurtait les longues feuilles de cannes à sucre, tendues en forme d'arceaux. La rosée coulait le long de la nervure cen-trale pour tomber sur leurs bustes nus. Au début, ça chatouillait, mais très vite on ne sentait plus la goutte de fraîcheur. Il faisait frais, mais ils étaient en sueur. Et la rosée se mêlait à la sueur.
Les travailleurs marchaient bravement sur les plantes géantes, aux feuilles coupantes comme des lames de rasoir. La machette était bran-die parallèlement à terre et s'abattait presque au ras du sol, sur les ra-cines aériennes des cannes. La plante tombait d'un seul coup sur les autres, dans une chanson de feuilles froissées, tandis que d'un geste preste les coupeurs en tranchaient la flèche, ornée d'un panache blanc. Leurs jambes étaient brûlantes, truffées des petits piquants qui couvrent comme d'un duvet le bouquet terminal des cannes.
— Andad, hombres 102 ! criait le chef d'équipe pour les encourager.
C'était toute une procession qui s'avançait rituellement vers les cannes. D'abord allaient sous de larges chapeaux de paille les équipes de coupeurs qui progressaient en un large cercle, suivis des chefs d'équipe, armés de gourdins. Ensuite venait le nuage familier de guêpes et d'abeilles, folles d'ardeur. Le vol des insectes gorgés de jus était titubant, car ces cannes rouges du champ étaient particulièrement enivrantes. Guêpes et abeilles dansaient comme des vagues dans leur labeur bourdonnant. Puis c'étaient les ramasseurs qui mettaient de côté
102 Andad, hombres ! : En avant les hommes ! les flèches coupées, plants des moissons futures, ligaturaient [260] les cannes en gerbes et les amoncelaient en tas. De grands charrois, me-nés par quatre bœufs mornes, couplés sous le fléau, allaient et ve-naient parmi les « Ho ! » et les « Aca ! » des conducteurs. Des Apol-lon couleur d'airain chargeaient les gerbes sur les chars, au bout de longs tridents, avec des mouvements de reins de discoboles. Enfin, au loin, fumait, toussait, crachait et hurlait le train sucrier qui, dans un battement de bielles, fuyait vers les grandes cheminées de l'usine grise, qui se profilait à l'horizon. Jusqu'à l'air était sucré.
Hilarion avait une barre aux reins. Ce n'était que depuis le matin qu'il coupait les cannes. Josaphat ne l'avait pas trompé. Le lendemain même de son arrivée à Macoris, il avait été embauché à l'usine su-crière. La terre dominicaine semblait accueillante, le travail, s'il était dur, n'était pas difficile, il n'y avait qu'à imiter les autres. Comme dit le proverbe : faire caca comme le chien n'est pas difficile, mais c'est trembler la jambe comme il le fait après qui est le plus dur. En effet, il était déjà immensément fatigué.
Il faut d'ailleurs dire que depuis son arrivée, il avait tellement eu à faire qu'il n'avait pas eu le loisir de penser. Peut-être l'émotion lui cou-pait-elle aussi les jambes ; l'émotion de tout ce qu'il avait quitté, l'an-goisse de se retrouver sur une terre étrangère. L'inquiétude aussi d'avoir laissé Claire-Heureuse dans cette ville où elle ne connaissait personne, où elle ne pouvait comprendre que difficilement les gens, alors qu'elle pouvait accoucher d'un moment à l'autre.
Tant de choses s'étaient passées en quelques jours ! Le lendemain de l'incendie, il avait conduit Claire-Heureuse chez Erica Jordan, puis avait couru chez son ami. Là, il apprit que la nuit précédente des gen-darmes étaient venus l'arrêter. Hilarion avait erré dans la ville comme un corps sans âme. Puis il avait été à l'atelier s'excuser de n'être pas venu travailler, à cause de l'incendie. Les copains lui avaient rapporté que M. Traviezo avait annoncé que d'ici huit jours il n'y aurait plus d'atelier. Comme quoi un jour de déveine tout vous tombe sur la tête ! La mort dans l'âme, il avait pris la route de Carrefour, à pied, pour économiser les vingt-cinq centimes de la camionnette. Il était telle-ment préoccupé qu'il faillit se faire écraser dix fois par les voitures.
Claire-Heureuse, pour sa part, le lendemain de la nuit mémorable, était plongée dans une sombre rêverie. Elle avait curieusement réagi quand il lui avait appris l'arrestation de [261] Jean-Michel... Elle n'avait pas bronché quand il eut dit que l'atelier Traviezo allait fermer.
— Demain, c'est dimanche, avait-elle dit, j'irai voir Jean-Michel à la prison.
— Dans ton état, tu ne devrais pas...
— J'irai quand même, avait-elle répété d'un ton sec.
— Mais tu ne pourras pas passer...
— Je passerai, je le verrai, déclara-t-elle d'un ton péremptoire.
Le lendemain elle partit avec un petit panier contenant un poulet rôti, du riz aux petits pois, un morceau de gâteau au chocolat, des ba-nanes mûres frites et un petit bouquet d'œillets rouges. Elle ne dit pas comment elle avait réussi à le voir. Elle revint tout illuminée, presque joyeuse. Elle raconta peu de choses. Jean-Michel, paraît-il, tenait son pantalon avec ses mains car on lui avait enlevé sa ceinture. Il était de bonne humeur, il riait. Elle ne lui avait parlé ni de l'incendie, ni de la fermeture de l'atelier. Il l'avait blaguée sur son ventre, lui disant qu'elle allait sûrement mettre au monde un hippopotame, qu'on finirait bien par le relâcher, car on ne pouvait rien prouver contre lui. Il lui avait demandé de ne pas manquer l'école du soir, d'y accompagner Hilarion le plus souvent possible. Il avait respiré les fleurs, avait serré Claire-Heureuse dans ses bras en l'appelant petite sœur et embrassée. Elle s'était retrouvée un papier dans la main, Hilarion saurait sûrement ce qu'il fallait en faire. Elle riait et pleurait à la fois en racontant son équipée.
Le chef d'équipe dut rappeler Hilarion à l'ordre. Ses rêveries lui avaient fait perdre la cadence, il s'était laissé distancer d'au moins trois pas par ses camarades. Il dut jouer de la machette avec une vitesse folle et les rattrapa.
Mais nul chef d'équipe ne peut empêcher un homme de rêver. Hila-rion était aujourd'hui une chose sans force entre les doigts du souvenir. Il songea encore. Il se revit discutant avec François Crispin, le viejo qui avait maintenant un autocar qui faisait la navette entre Port-au-Prince et Santiago de los Caballeros, en Dominicanie. Il repensa à la discussion pénible qu'il eut avec Claire-Heureuse, quand il lui fit part de sa décision irrévocable de partir travailler à Macoris. Ses refus, ses larmes, sa résignation. Il revit le triste jour du départ, Claire-Heureuse embrassant les murs et les arbres du petit jardin de Carrefour qui avait ombragé sa jeunesse, ses caresses [262] aux fleurs, son désespoir d'en-fant, ses yeux sans larmes. Il sentit sur son front le baiser mouillé que lui avait donné, pour la première fois, la vieille marraine en lui disant d'une voix blanche :
— Adieu, mon fi...
Le soleil était maintenant à mi-hauteur dans le ciel. Le sifflet du watch-man éclata. C'était le repos. Josaphat, qui travaillait dans une équipe voisine, rejoignit Hilarion ; ils s'assirent à l'ombre d'un mûrier jaunissant. Des marchandes accoururent vers les travailleurs, elles avaient sur la hanche des paniers pleins de sucreries, de churos, de sandwiches et de fruits. Certaines marchandes portaient sur l'épaule de grands alcarazas en terre poreuse ; les hommes les appelaient :
— Ven aca, aguadora, i dame tu botijo !
Le bec des alcarazas s'inclinait vers la bouche des travailleurs pour les faire boire à la régalade. Le filet d'eau fraîche coulait en ruisseaux aux commissures des lèvres des travailleurs, qui arboraient des sou-rires satisfaits. Elles étaient belles ces dominicaines vêtues de robes aux couleurs bariolées, court vêtues, montrant des mollets ronds et de fines chevilles. C'était peut-être sur ce point qu'elles pouvaient battre les quelques marchandes haïtiennes qui vendaient, çà et là. Si la vie n'était pas aussi chère, le salaire aussi médiocre, si la coupe des cannes n'était pas si dure, l'existence pourrait être plaisante dans ce pays...
Un des travailleurs avait empalmé sa guitare et s'était mis à chan-ter. Une meringuée. Pour sûr, c'était aux haïtiens que les dominicains avaient pris la meringuée. Ils l'avaient arrangée à leur façon, y avaient mis un peu de l'odeur de leur terre, de leur caractère national bouillant, de leur goût des couleurs vives. Elle était plus rapide, mais elle restait très proche de sa sœur aînée, la meringue haïtienne. Cette région était curieuse. Les haïtiens y restaient bien haïtiens, ils pensaient toujours à la patrie lointaine, mais ils n'étaient plus les mêmes. Comme François Crispin, ils avaient une façon de concevoir les choses, des gestes et des manières de faire particuliers. Les autres habitants de cette région n'étaient pas non plus comme les autres dominicains. Ils parlaient un langage où le créole haïtien se mêlait au parler dominicain. Certains chants et certaines danses étaient presque les mêmes qu'en Haïti. Ici se mélangeaient deux cultures nationales. Qui sait ce que réserve l'ave-nir ? Ces deux nations étaient [263] sœurs. Ce que n'avaient pu faire toutes les guerres d'autrefois, ce que ne pourraient jamais faire la contrainte et la violence, peut-être que la vie le ferait. Quelque chose se nouait ici, par le travail, les chants, par les joies et les peines com-muns, qui finirait par faire un seul cœur et une seule âme à deux peuples enchaînés aux mêmes servitudes.
Les travailleurs s'étaient assis. Un des haïtiens avait sorti un pi-peau. La guitare cherchait sur les notes basses une mélodie nouvelle, tandis que le pipeau promenait très haut ses notes acides et claires. Toutes les voix se fondirent. C'était le chant des cannes dures, aux feuilles blessantes, le chant du soleil torride, le chant des jambes brû-lées et des torses ruisselants. Ils étaient enfants des mêmes espérances. Le sifflet du watch-man interrompit l'improvisation collective.
Alors ils se redressèrent, firent craquer leurs bras, leurs jambes et reprirent leur marche vers l'armée des cannes rouges qui ondulaient à l'horizon.
Hilarion se remit à rêver et à abattre les cannes. Claire-Heureuse était un drôle de costaud ! Elle avait supporté le voyage sans broncher. Maintenant elle devait s'acharner à faire place nette dans les trois pièces où ils gîtaient, Josaphat, elle et lui, grâce à la gentillesse d'une dominicaine à laquelle Josaphat avait rendu service. Maintenant le gosse ne saurait plus tarder ; elle avait les yeux creux et le ventre bas.
Quand survint le soir, Josaphat posa la main sur l'épaule d'Hilarion et ainsi, ils firent la route qui les séparait de la ville. Josaphat était rayonnant. Depuis leur arrivée, disait Conception, une voisine, il avait changé ; maintenant il ne se sentait plus perdu comme une feuille em-portée loin de son arbre par le vent. Une nouvelle vie de famille s'of-frait à lui, il avait d'autres personnes de qui se préoccuper, de qui s'in-quiéter. Ça lui semblait bon. Ils marchaient sans mot dire. Quand ils atteignirent la ville, il n'y avait aucun souffle de vent.
— Ici c'est pas comme chez nous, il n'y a pas de vent de mer. Il y a les montagnes pour l'arrêter. Quand il fait chaud, il fait chaud, déclara sentencieusement Josaphat.
Us se trouvaient devant une pharmacie. Le pharmacien, un gros homme au ventre énorme, vêtu de blanc, se tenait devant sa porte, agi-tant un éventail de latanier.
— Viens, dit Josaphat.
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— Pourquoi ? demanda Hilarion.
— Je te dis de venir, insista Josaphat.
Ils entrèrent dans la pharmacie suivis du bonhomme soufflant comme un phoque. Josaphat demanda un paquet de bicarbonate.
— Haïtianos ? demanda le bonhomme en les servant.
— Si, somos haïtianos, répondit Josaphat.
Il leur demanda ce qu'ils étaient venus chercher en Dominicanie et pourquoi ils ne restaient pas chez eux. Josaphat haussa des épaules et lui tourna le dos.
— Qu'est-ce qu'il dit ? interrogea Hilarion.
Josaphat se retourna et lui désigna au fond de la pharmacie une grande photo en couleurs où le generalissimo doctor Raphaël 'Leoni-das Trujillo, Y Molina, benefactor de la patria, Salvador del pueblo et la suite, chamarré comme un paon, faisait la roue. Ils sortirent.
En arrivant dans la petite rue où se trouvait leur maisonnette, ils aperçurent Claire-Heureuse les guettant sur le pas de la porte. Elle leur posa un baiser sur la joue à chacun.
— Tiens, lui dit Josaphat, une femme qui va accoucher doit bien digérer, je t'ai acheté ça. Il faut que tu en prennes après chaque repas.
Hilarion et Claire-Heureuse rirent. Josaphat était tellement content de les avoir avec lui que, pour certaines choses comme celles-là, il agissait avec une autorité qui ne se discutait pas. Il fut gêné de leurs rires.
— Dimanche on ira à la gaguère pour faire combattre mon coq, en-chaîna-t-il pour changer de conversation.
Il se mit à fouiller dans le tiroir de la table. Hilarion lui demanda de lui passer le bout de crayon et le papier qui se trouvaient dans le ti-roir :
— Tu veux faire une partie de trois-sept ? interrogea Josaphat.
— Si tu veux, tout à l'heure. J'ai quelque chose à écrire, pour ne pas l'oublier.
Il s'assit et, sur le bout de table, se mit à écrire de sa grande écriture maladroite :
Mon cher Jean-Michel,
La vie est bien drôle. Ne te fâche pas que je sois parti. Ça m'a pris comme ça, d'un seul coup. Le feu avait brûlé la maison, j'avais perdu mon travail, tu n'étais pas là. Alors j'ai fait la seule chose qui sem-blait nous rester. Pas pour nous, [265] mais pour le petit enfant qui n'avait pas demandé à venir sur la terre, et qui allait arriver... Tu comprends...
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*
* *
— Raouh ! Raouh ! faisait la petite chienne de Conception.
Les hommes étaient partis faire un tour dans la ville. Claire-Heu-reuse avait dû insister pour qu'ils y aillent. Pourtant Hilarion en avait sûrement envie ; on ne mangerait que vers huit heures, ils auraient le temps de faire une bonne virée. Claire-Heureuse voulait bavarder un peu avec Conception qui lui avait dit de venir quand ça lui plaisait.
Josefina, la petite chienne, semblait bien mauvaise, toute minus-cule qu'elle était. Elle montrait hargneusement ses dents jaunes et pointues semblant dire :
— Eh bien ! toi, la nouvelle, on n'entre pas ici comme dans un moulin !
Les bêtes ne donnent pas facilement leur sympathie, elles vous tournent longtemps autour, vous regardent, vous examinent, sur-veillent tous vos gestes pour y découvrir les signes de la bonté ou de la méchanceté. Et elles le connaissent, le cœur humain !
Maria de Flores accourut, ramassa Josefina sous son bras et ouvrit la barrière à Claire-Heureuse.
Conception était une femme précocement vieillie, elle ne devait ce-pendant pas avoir plus de quarante-cinq ans. Elle était rentière. Ren-tière si l'on peut dire, elle vivait des médiocres revenus de deux mai-sons qu'elle avait acquises du temps de son ancienne splendeur. Une au centre de la ville, la meilleure, l'autre, celle qu'habitait Claire-Heu-reuse, située en plein quartier populaire, vieille et délabrée. Concep-tion avait trois raisons de vivre qui, au fond, se confondaient, la danse, sa fille Maria de Flores et sa chienne Josefina.
La danse avait été toute sa vie auparavant. Mais après une exis-tence aventureuse durant laquelle elle avait porté dans d'innombrables salles de second ordre de toute l'Amérique latine toute la passion que pouvait contenir son petit corps menu, elle avait eu la carrière stupide-ment brisée en se cassant la cuisse. La poisse. Elle avait toujours eu la poisse ! Des années durant, elle avait espéré rencontrer l'imprésario ou le grand directeur qui ferait d'elle la vedette internationale [266] dont le nom éclaterait « haut comme ça » à la devanture des grandes salles du monde. Elle avait alors trente-cinq ans, toute sa beauté, toutes ses dents, mais aussi les premières rides et les premiers cheveux blancs. Il fallait se dépêcher de triompher ! Elle espérait encore une vingtaine d'années de scène et réussissait, par un entraînement physique forcené, à maintenir la détente, l'agilité, le feu intérieur et même à enrichir sa technique. Elle avait incontestablement un talent certain, preuve qu'elle donnait le grand frisson au public populaire — tellement exi-geant — qui était son lot. Mais ce n'était pas ce public-là qui pouvait déterminer le succès. Presque partout, l'art est un commerce, les ar-tistes dépendent de bonzes qui auraient aussi bien pu être marchands de bestiaux ou bookmakers. Toujours est-il qu'elle n'arrivait pas à perdre espoir après avoir sacrifié à ce démon qui la ravageait, toute joie intime, la vie familiale, même l'amour, ce sel de la vie. Jusqu'à Maria de Flores, fruit de l'ivresse d'un soir, avait été sacrifiée. Puis ce fut le stupide accident. Un soir à Tegucigalpa, en exécutant avec une véritable furia aragonesa une jota de Alcaniz, le plancher de la scène avait cédé. Une méchante fracture multiple, ouverte, le fémur avait éclaté en quatre endroits. L'infection. On avait parlé d'amputation. Le soir même où le chirurgien lui annonça que le membre était sauvé, mais que jamais plus elle ne pourrait danser, on l'avait trouvée dans le coma. Tentative de suicide, gardénal.
Ce fut une terrible lutte pour la sauver. Toujours la poisse ! De nouvelles complications étant survenues : la septicémie. Quand elle se trouva guérie, elle n'était plus que l'ombre d'elle-même. N'était-ce ce vieux chirurgien humaniste, gardien fidèle de vieilles traditions de l'unité de la médecine des corps et de la médecine des âmes, qui mit tout son cœur dans une lente médication contre le désespoir, elle ne s'en serait jamais relevée. Il exhuma de la mémoire de Conception l'existence de cette petite Maria de Flores qu'elle avait oubliée chez sa vieille nounou, à Macoris. Patiemment, le médecin créa à ses yeux le phantasme du feu solaire dormant dans cette petite Maria de Flores, nécessairement promise aux plus hautes aventures dansées, puisque fille de Conception. Et un jour, il se trouva que Conception fut persua-dée qu'elle avait toujours pensé se survivre dans Maria de Flores. La passion se ralluma dans son cœur. Les adieux que lui fit Joaquin Oli-vares, son fidèle imprésario, furent touchants. Il [267] donna à Conception la plus belle preuve d'attachement, Josefina, son insépa-rable chienne porte-bonheur qui les avait accompagnés dans tant de tournées.
La chienne était pour Conception un peu comme l'âme du vieil ami. Cette Josefina-là n'était pourtant pas la vraie Josefina, Avant que la première ne devienne trop vieille, elle l'avait envoyée chez le pro-priétaire d'un autre chien japonais. De la portée, cette chienne avait été choisie comme la réincarnation de Josefina, et la nouvelle avait exac-tement pris la place de l'ancienne, sans aucune différence. Pour Conception, en effet, Josefina était éternelle. Elle était l'âme de l'ami dont la vie nous éloigne mais qu'on n'arrive pas à oublier, le témoin de sa fidélité au grand art, son fétiche. Quand elle était seule avec la chienne, elle lui parlait, évoquait des souvenirs, lui disait ses ennuis, et la petite bête l'écoutait, le museau en l'air, semblant la comprendre.
Conception était une simple. Superstitieuse et bonne, jusqu'à en être un peu bête. Enfant de la balle, fille d'un gitan espagnol montreur d'ours et d'une mère dominicaine, danseuse, Conception, malgré son petit pécule, était restée fidèle au peuple. Selon elle, le génie de la danse ne pouvait vivre que sur le terreau des quartiers populaires et ne se nourrir que de la création continue du peuple. Le soir, elle ouvrait toutes grandes les portes de sa maison pour laisser entrer les sons en-fiévrés des musiques faubouriennes. Tous ceux qui jouaient d'un ins-trument populaire, guitare, manubar, bongos, maracas, tambours ou tambourins pouvaient passer le seuil de Conception.
Ce fut par hasard que Josaphat devint un familier de Conception. Josefina avait été perdue il y avait quelques mois, et vraisemblable-ment volée ; on ne l'avait pas vue d'une semaine, chose qui n'était ja-mais arrivée. Larmes, désespoir, arrachage de cheveux, prières et le reste n'y changèrent rien. Josaphat retrouva la chienne et la ramena. Par ce fait il devint un homme providentiel, à qui il était dû une recon-naissance éternelle. Et quand Conception avait promis, rien ne pouvait y changer.
Conception, qui baragouinait un peu toutes les langues, avait pris, dès son arrivée, Claire-Heureuse sous sa protection. Claire-Heureuse avait été bien contente ; seule toute la journée, elle se serait ennuyée à mourir et n'aurait pu se débrouiller.
Conception était à demi couchée sur la galerie qui donnait [268] sur la cour, dans une chaise longue, l'éventail à la main. Du rhum, de l'eau de seltz et de la glace pilée se trouvaient à portée de main. Sur une chaise, un phonographe lançait les dernières notes d'une vieille petenera gitane.
— Sienta te, Clara, avait dit Conception en désignant une chaise, tu ne peux pas boire rhum-soda, Maria de Flores va nous chercher du kola.
Elles parlèrent de tout et de rien. La conversation dériva naturelle-ment sur l'accouchement proche. Conception lui promit de lui envoyer une matrone qui était « femme sage » avisée. Grâce à elle, tout se pas-serait bien. Maria de Flores revint avec le kola et alla s'asseoir au pied de la chaise longue. Conception ronchonna. Maria de Flores était trop paresseuse, de tout l'après-midi elle n'avait pas réussi à bien accompa-gner cette petenera avec ses castagnettes. Que diable ! la petenera était un chant, non pas une danse ! Maria de Flores faisait de l'agilité, des galopades, tandis qu'on lui demandait simplement de souligner le rythme pour montrer qu'elle avait bien compris l'esprit de la petenera. La castagnette mâle pour la mélodie, la femelle pour l'accompagne-ment. Elle croyait faire la maligne en transformant la petenera en al-legria !
Maria de Flores haussa des épaules, bouda, sourit en tapinois, et changea le disque sur le phonographe. Une faruca puissante monta et la fillette se lança dans la danse, la taille redressée en col de cygne, ses jambes trop frêles d'adolescente, frémissantes, la tête haute, les bras tendus en arrière. Elle avait je ne sais quelle divinité au corps.
Maria de Flores allait sur ses quatorze ans. Comme les filles du so-leil, son corps avait cette précocité que dément quelque détail, les jambes ou les bras le plus souvent. Tout le reste était femme. Naturel-lement, ses yeux en colère, sa bouche fâchée, son rire restaient enfan-tins, mais on aurait pu s'y tromper. Les récits de sa mère, les échos de la vie des grands danseurs, la musique, la danse avaient constitué le plus clair de son éducation. Elle avait été à l'école juste ce qu'il fallait pour ne pas être trop gourde. Cela ne l'intéressait d'ailleurs que fort peu ; elle avait aussi fini par se croire prédestinée à la danse. L'éduca-tion contradictoire que lui avait donnée sa mère — menée à la trique pour la danse, trop gâtée pour le reste — lui avait façonné une person-nalité primesautière, fantasque même, avec une pointe de vanité qui, cependant ne cessait pas d'être attachante. Jamais elle [269] n'était at-tirée, comme les gamines de son âge, vers la campagne avoisinante, les bois odoriférants, les bains de source, les pique-niques et autres ca-brioles. Danser était sa manière de faire des folies, sa manière de gam-bader, sa manière d'être enfant. Quand elle jouait, elle improvisait à partir de la danse aux poignards dominicaine, de quelque boléro, sinon d'une buleria flamenca, au grand scandale de sa mère. Naturellement, avec ça aimant aller au bal, courir les cinémas et déjà coquette avec les garçons, mais elle avait, d'un cœur léger, choisi entre l'amour et la danse. Sa mère était pour elle un copain, mais aussi une vieille statue de la danse tendrement aimée et secrètement admirée, une sorte de co-ryphée.
Telles étaient les amies de Claire-Heureuse sur cette terre domini-caine qui l'angoissait quelque peu par sa nouveauté. Le fait de ne pas être isolée dans ce pays commençait à remettre un peu de calme dans son cœur. Oui, sur une terre étrangère, l'amitié est infiniment pré-cieuse. Une terre étrangère apparaît au début en dehors du monde, puis, quand un visage se rapproche, le pays se rapproche. Alors l'esprit compare, l'être se laisse émouvoir, une joie timide commence à palpi-ter le cœur. Les hommes sont tous à la recherche du bonheur, telle est la commune mesure de chacun. Ainsi Conception, malgré toutes ses extravagances recherchait le sien, dans la volonté de faire revivre son fantôme. Maria de Flores était comme les enfants de partout, sincère et droite, bouillonnante d'un grand idéal d'action, recherchant le nou-veau, pressée de connaître la vie et le rêve, peut-être un peu toquée. Une enfant quoi ! Elle-même, Claire-Heureuse avait été comme ça. Non, ce pays ne pouvait pas ne pas être une terre humaine.
Elle but le kola qui pétillait dans son verre. C'était bon par une telle chaleur. Maria de Flores était venue s'asseoir à côté d'elle. Elle lui avait demandé quelque chose qui semblait la démanger depuis quelque temps :
— Ça ne te fait pas mal d'avoir un si gros ventre ?...
Elles rirent de sa naïveté. Il commençait à faire nuit, les hommes ne tarderaient plus. Conception raccompagna Claire-Heureuse tandis que Maria de Flores courait derrière une balle qu'elle lançait. La cha-leur commença à tomber. Là-bas, à Port-au-Prince, les marchandes de fritures devaient s'installer sous les réverbères des quartiers popu-laires. L'avenue Républicaine était maintenant calme, les montagnes de l'horizon bleuissaient.
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Macoris est une petite ville proprette enserrée dans l'exubérante na-ture tropicale avoisinante. Toute la vie de Macoris tient au sucre. L'usine sucrière est son cœur. Que deviendrait la ville si les milliers de travailleurs du sucre n'étaient plus là ? Les bars et les boîtes de nuit, les boutiques fermeraient certainement leurs portes ; les filles de joie qui encombrent les rues, les souteneurs, les trafiquants et toute la ra-caille devraient chercher fortune ailleurs. Ce serait la mort lente. Peut-être quelques touristes hispanisants viendraient encore voir les ruines rongées d'herbe de l'église coloniale, ou tel autre vestige de l'époque colombienne, mais ce serait fini.
Macoris, mis à part le sucre, ne se différenciait pas des autres villes de province dominicaines. Une ville stérilisée, en plein essor, comme ces nains figés en pleine croissance. Elle ne grandissait pas, elle ne vi-vait pas, elle épaississait, essayant de survivre à la syphilis fasciste qui rongeait ce pays généreux. Les entreprises sucrières impérialistes ne lui avaient apporté que de monstrueuses excroissances de faubourgs malsains. Au cœur de la ville, les petites maisons étaient rangées sage-ment le long des rues, comme des petits vieux dans un asile. Tout était terne comme est terne toute la petite bourgeoisie provinciale domini-caine, qui s'étiole à la recherche incertaine du pain quotidien. Comme les autres, elle avait sa place Trujillo, sa rue Ramsès-Trujillo, sa laite-rie Trujillo, son école Trujillo, ses gamins illettrés courant dans les rues, son curé disant au prône que le bon Dieu est grand et que Tru-jillo est son prophète. Adjoindre à tout cela son orphéon militaire pour le concert bi-hebdomadaire, les fringants officiers de l'armée truj illiste, sa meute de policiers arrogants et brutaux, et on aura fait le tour de ce qu'il y avait à y connaître. Une ville sans horizon sous la botte du fascisme trujilliste et de l'impérialisme yankee, maîtres des usines sucrières environnantes.
Josaphat eut vite fait de montrer à Hilarion ce qu'il y avait à voir. Josaphat était bavard ce soir. Il racontait mille et une histoires du der-nier carnaval. C'était beau, c'était grandiose. Petit paysan de Léogane, il n'avait d'autres termes de comparaison que la fête des Raras où, le vendredi-saint au carrefour Ça-Ira, toutes les bandes de paysans mas-qués se donnent rendez-vous, selon les traditions vivaces transmises par les Indiens Chemès, Il avait gardé une impression inoubliable [271] de ce carnaval citadin. Puis son enthousiasme tomba brusque-ment. Il s'était mis à penser aux plantations, au travail, aux watch-men. Il y en avait un auquel il fallait faire attention, celui qu'on appe-lait Escudero.
— Celui qui a une cicatrice sur la joue ? demanda Hilarion.
— Lui-même.
— Il n'en a pas l'air.
— Mais il en a la chanson, reprit Josaphat. Ainsi, il y avait dans mon équipe, un brave gars, Paco Torres. Parlez-moi d'un bagarreur ! À chaque fois qu'on avait besoin de demander quelque chose, c'est lui qu'on envoyait. Il y a deux semaines, on parlait de huelga, de grève. Naturellement, Paco était d'accord et nous disait d'y aller. Eh bien ! c'est Escudero qui l'a fait renvoyer. Puis le grand patron américain nous a rassemblés, il nous a dit que c'étaient les rouges qui voulaient nous faire faire la grève, qu'on renverrait tous ceux qui étaient en rap-port avec les rouges. Personne ne sait d'ailleurs ce que c'est ces rouges. Enfin, il a dit que de toute façon, si on faisait la huelga, il y avait d'autres travailleurs pour nous remplacer.
— Et alors ? questionna Hilarion intéressé.
— Alors, on ne l'a pas faite. Parce qu'on était à la fin du mois et que personne n'avait d'argent. Ensuite on s'est dit que si les patrons étaient prêts pour la huelga, c'était pas le moment... Il faut dire aussi que c'était plein de gendarmes partout et que personne ne voulait com-mencer...
Ils se turent un long moment et marchèrent chacun avec ses pen-sées.
— Tiens, c'est là qu'habite Paco Torres, reprit Josaphat.
— On entre le voir ?
Josaphat battit des yeux apeurés. Evidemment, il fallait être fou pour vouloir prendre contact pour le moment avec un type comme Paco Torres. Si on les voyait avec lui ils perdraient sûrement leur place.
— Peut-être n'est-il déjà plus là... Il doit être parti... essaya Josa-phat.
— On va voir !
— Tu sais..., recommença Josaphat incertain de ce qu'il fallait dire.
— On l'a renvoyé pour ce qu'il a fait pour nous tous, non ? Aurais-tu peur ?
L'argument parut péremptoire à Josaphat. Oui, c'était vrai. Jamais un véritable nègre d'Haïti n'abandonne un camarade [272] dans le malheur. Quand il y eut le tremblement de terre, des types étaient morts pour en sauver d'autres. Quand lui-même avait dû s'enfuir, il avait toujours trouvé un toit chez tous les paysans auxquels il s'était adressé.
Ils frappèrent aux jalousies. Paco, un rougeaud, colosse de deux mètres de haut, vint leur ouvrir. Il sourit de toutes ses dents quand il les vit. Son énorme voix de basse retentit comme l'écho dans une ca-thédrale :
— Es un companero, un hombre del azucar ! dit-il joyeusement en se retournant vers un homme qui était assis au fond de la pièce devant une petite table.
Il leur écrasa tour à tour la main dans la sienne, puis désignant Hi-larion :
— Un hombre del azucar ? interrogea-t-il.
Ils firent signe que oui. Paco était ravi.
— Je savais bien qu'ils viendraient, dit-il à l'homme qui était assis. Ils sont venus avant mon départ. Les travailleurs du sucre ne lâchent pas les copains !
L'homme qui était assis tendit la main. C'était un petit homme maigre, un mulâtre très clair avec des lunettes qui faisaient ressortir ses yeux creux. Hilarion vit sur la table un livre relié en toile bleue sur la couverture duquel une tête se détachait en médaillon. Il le prit entre ses mains. Il avait vu le même chez Jean-Michel, mais celui-ci était écrit en espagnol. Un sourire erra sur ses lèvres :
— Lénine, fit-il, en désignant la tête du doigt.
— Tu connais Lénine ? interrogea l'homme un peu surpris.
Hilarion le regarda dans les yeux. Ça devait être un rouge, comme ceux de Cuba dont François Crispin lui avait parlé.
— J'étais en prison avec Pierre Roumel, déclara-t-il fièrement.
— Où est maintenant Pierre Roumel ? interrogea l'homme dressé et souriant.
— On l'a obligé à partir.
Ils se turent. Paco fit asseoir Josaphat et Hilarion, apporta des verres et versa du rhum.
— Tu vas t'en aller ? demanda-t-il au petit maigrichon.
— Non, je reste, ce n'est pas aujourd'hui qu'on m'arrêtera. Et puis ce n'est pas tous les jours qu'on a l'occasion de causer avec les tra-vailleurs du sucre.
L'appellation sonnait « fière » dans sa bouche ; puis se tournant vers Hilarion :
— La vie est étrange, murmura-t-il, l'homme ne perd jamais [273] le fil d'un ami ! Serais-je mort, que l'un de nous, ou un autre que nous connaissons ferait nécessairement savoir à Pierre que nous parlions de lui un jour, ici à Macoris. Et je ne serais pas tout à fait mort, je vivrais dans le souvenir, de par le vaste monde !... La dernière fois que j'ai vu Roumel, c'était en Allemagne, il y a plus de dix ans ! Ce jour-là à Hambourg, les dockers se battaient contre les policiers de Noske... Thaelmann nous a fait pleurer quand il nous a parlé des malheurs de l'Allemagne. C'était comme si on nous parlait des malheurs de nos propres pays. Ni Pierre ni moi n'étions encore communistes à ce mo-ment... On a fait chacun notre chemin et voilà qu'on se retrouve sans nous revoir... Je sais que Roumel est arrivé à fonder le parti là-bas. Ici, nous en sommes encore loin... Toi, tu étais du parti ?...
Non..., fit Hilarion.
Mais tu étais avec Roumel, je sais ce que ça veut dire, ça suffit. Vois-tu, je devrai bientôt partir. J'ai les hommes de Trujillo aux fesses ! Et toi aussi Paco, tu es brûlé ici, tu devras t'en aller dans une autre ré-gion, sinon t'exiler... Si nous voyions ce que l'on pourrait faire pour embêter Trujillo avant de partir ?... Ça va être de plus en plus dur pour les hommes du sucre ! Ça va mal pour le Chacal. Les exilés domini-cains font du bon travail à Cuba et au Venezuela, mais ce sont les tra-vailleurs d'ici qui peuvent décider de la bataille. De cette bataille peut sortir le parti que nous voulons... S'ils ont chassé ceux qui menaient la lutte dans l'usine et les plantations, c'est qu'ils veulent vous en faire voir de toutes les couleurs. Mais si vous savez être unis, vous êtes ca-pables de leur donner une leçon. Que diable ! nous sommes quelques types ici qui peuvent mener la lutte à vos côtés. C'est de ça que sortira le parti, Paco...
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Compère Général Soleil.
TROISIÈME PARTIE
II
Retour à la table des matières
Claire-Heureuse avait mangé, la veille au soir, un énorme plat de pois congos. Une envie. Hilarion avait bien essayé de la persuader que c'était trop indigeste pour le soir et que ça pouvait lui faire mal, mais elle n'avait pas voulu en convenir. Josaphat, pour sa part, l'incitait, mine de rien, à faire ce qui lui plaisait. Paraît-il, les envies de pois congos étaient terribles. Sa mère racontait qu'elle avait connu une femme qui, n'ayant pas satisfait une envie de pois congos, accoucha d'un véritable petit monstre, à la peau couverte d'une foule de petits globes jaune verdâtre...
— Tu entends ce que dit Josaphat ! Quel homme contrariant tu es, Hilarion ! Ces pois congos ont parfaitement crevé...
Et patati, et patata. Claire-Heureuse mangea ce qu'elle voulut. Puis on décida de faire une promenade. Il faisait une nuit splendide, une nuit calme et lumineuse, passementée d'étoiles et d'astres, une nuit qui augurait d'un beau dimanche pour le lendemain. La lune était transpa-rente, si transparente que leurs cœurs simples s'en émurent. Cette lune se livrait à leurs yeux telle qu'elle s'était donnée à l'imagination des vieux nègres-poètes d'Afrique, les griots inventeurs de légendes. Une telle clarté appartenait au merveilleux, et êtres de vraie poésie, ils s'y abandonnèrent. Etait-ce un bonhomme portant son paquet de bois sur la tête ainsi qu'on le disait en Haïti, ou un lapin, comme prétendaient les cubains de l'usine, qu'on voyait dans la lune ? Claire-Heureuse était pour le lapin, Josaphat tenait pour le bonhomme. L'un et l'autre protagonistes tiraient Hilarion par la manche pour l'amener à [276] son parti, mais il ne voulait pas répondre. Ce charme était trop fragile. Il héla une marchande de cacahuètes grillées et en acheta. Ils mar-chèrent longtemps. Claire-Heureuse renâclait un peu, mais Josaphat, qui conduisait l'expédition, ne voulait pas entendre parler de rentrer. La nuit avait un goût de bonheur.
Parfois ils croisaient un ivrogne à la démarche valsante ou quelque belle de nuit au regard insistant. Alors, ils détournaient la tête vers le ciel. Les étoiles ont chacune une couleur. Elles forment des guirlandes de fête. La voie lactée, grande écharpe de fumée, enroule et déroule ses volutes sur le satin broché tendu au-dessus de leurs têtes. Un grand oiseau de nuit décrit des cercles dans le ciel.
La cloche d'une église se mit à chanter l'heure d'un baryton d'airain aussi vaste que la nuit. Ils s'arrêtèrent. Ce carillon dans sa puissance toute sereine, chaude pluie de larges gouttes tremblées, avait quelque chose d'inhumain qui leur glaça le cœur. Les joies d'aujourd'hui sont si contradictoires, si maigres ! Leur joie était trop superficielle, trop fu-gace pour être accompagnée de la plénitude des cloches. Le chant des clochers est à l'échelle de l'avenir, il chante des miracles, et l'homme d'aujourd'hui n'arrive pas à concevoir le bonheur et l'avenir. La nuit, les cloches prennent toute leur force. Leurs voix roule sans être ternie de parasites. On l'entend, comme un cœur, battre, se gonfler, déferler, se répandre, s'amenuiser, mourir toute vive. Déjà morte et encore vi-brante quand survient le nouveau son théâtral, avide, hypertendu de boire le vibrato qui s'épuise. Le dernier coup développa sa tessiture jusqu'aux confins de la brise. Enfin ils purent repartir, anxieux de l'en-tendre ressurgir au tournant de la rue silencieuse.
Ils restèrent longtemps à regarder un bal qu'ils rencontrèrent sur leur chemin. Ce bal avait lieu chez une certaine Consuelo Morales, une grande femme brune, taillée en homme, qui, assise devant une table, en travers de la barrière, un gourdin entre les jambes, faisait le contrôle, le cigare aux dents. C'était un bal du genre qu'on appelait en Haïti « douze et demi », parce que les hommes payent douze centimes et demi la danse et les femmes rien. Un bal honnête, mais que les gens « bien » considèrent comme mal famé, les jeunes gandins de la haute s'y arrogeant le droit de peloter les filles du peuple.
Des groupes de jouvenceaux rôdaient autour de la barrière. Leurs belles étaient sûrement à l'intérieur et ils [277] n'avaient pas assez d'argent pour entrer ! Leurs mines anxieuses étaient fort comiques. Ils voyaient en effet l'heure avancer et craignaient d'être supplantés au-près de leurs amoureuses par quelque joli cœur plus fortuné. Les couples tournoyaient sous les tonnelles des bougainvillées, joue contre joue, savourant leur jeunesse et leur joie de vivre. Consuelo était plus vigilante que jamais. Deux groupes de jeunes gens se concertèrent pour mettre sur pied un plan de resquille.
De fait, bientôt Consuelo poussa un cri, abandonna la barrière et courut vers un mur latéral que nos gaillards étaient en train d'escala-der. Alors un autre groupe lança une attaque frontale et commença à sauter par-dessus la table. Consuelo hurlait comme une folle. Les gars s'étaient déjà faufilés dans la salle, et seuls quelques lourdauds se firent pincer. Un seul resta aux mains de Consuelo et de ses acolytes. Les autres s'enfuirent et se rassemblèrent dans la rue pour voir ce qui allait advenir de leur copain.
Le prisonnier était presque un gosse. Il pleurnichait hypocritement. Après l'avoir secoué comme un prunier, Consuelo le laissa échapper et rejoindre ses amis. Elle savait bien que tous étaient ses clients, la pro-chaine fois, s'ils avaient des sous, ils payeraient. Elle faisait ça pour le principe, car elle aimait régler ses affaires elle-même, sans les co-chons de flics.
Un capitaine s'était trouvé dans le groupe des resquilleurs malchan-ceux.
— Vamos, muchachos ! On ne pourra plus entrer, il y a bal chez Luz-Maria, on ferait mieux d'y aller !...
— Hasta la vista, Consuelo ! crièrent-ils en chœur.
Et leurs rires revenus, cascadants, éclatèrent dans la bousculade. Turbulente jeunesse !
*
* *
On avait marché dans la pièce. Hilarion se dressa :
— Qui va là ?
Il n'eut pas de réponse. Il regarda à côté de lui, Claire-Heureuse n'était pas dans le lit. Il se leva à son tour. Claire-Heureuse était dans la salle à manger fouillant dans le buffet.
— Que fais-tu là ?
— Va te coucher, je suis venue chercher du bicarbonate.
— Tu vois, je l'avais bien dit de ne pas manger ces pois congos. Maintenant tu es malade. La peste de la femme têtue !
[278]
— Va te coucher, je ne t'ai pas appelé, laisse-moi tranquille...
Elle faisait dissoudre le bicarbonate de soude dans un verre d'eau. Hilarion haussa des épaules et s'en fut se coucher. Claire-Heureuse re-vint s'allonger.
Cette lourdeur sur l'estomac était pénible, elle respirait mal et n'ar-rivait pas à se rendormir. Elle sentit une crispation lointaine traverser le bas-ventre, ramper, s'irradier et s'évanouir. Hilarion avait eu raison ces pois congos faisaient leur travail. Si elle allait être malade ? Elle s'irrita contre elle-même, la veille elle avait lavé tout son linge et comptait le repasser le lendemain. Les hommes n'avaient pas une seule chemise propre !
La barbe ! Et déjà Hilarion qui se mettait à crâner, à faire le pro-phète et à la regarder avec les yeux du « si tu m'avais écouté ». La morsure revenait comme une chatouille énervante. Elle remua. Hila-rion s'accouda. Elle fit semblant de dormir.
Elle se remit à penser à Hilarion. Il était émouvant le bonhomme, il était là, aux aguets. Dès qu'elle semblait malade, il était ainsi, tour-menté et maternel. Peut-être même se faisait-il des idées ? Jamais pourtant on n'avait entendu dire qu'une indigestion fasse tort à une femme enceinte. Qui sait, il s'imaginait peut-être que c'était l'accou-chement qui commençait...
Une nouvelle crispation contracta son ventre, si brusquement que dans sa surprise, un gémissement lui échappa.
— Pas besoin de te cacher, je t'ai entendue. C'est bien fait ! Les pois congos t'ont gonflée, je t'avais prévenue...
Ils se chamaillèrent à voix basse pour ne pas réveiller Josaphat qui dormait dans la pièce voisine.
— Le bicarbonate ne fera rien. Je vais te faire une infusion de feuilles de cachiman...
En cherchant la lampe à alcool, Hilarion la fit tomber, Josaphat se retourna sur sa couche. Il s'était réveillé et cria :
— Qu'est-ce qu'il y a ?...
— Rien, tu peux dormir. Josaphat se ramena.
— Qu'est-ce qu'il y a ? reprit-il.
— Rien, Claire-Heureuse a une indigestion avec ses pois congos. C'est de votre faute à tous deux.
L'infusion était prête. Josaphat conseilla de ne pas la sucrer mais de la saler. C'était acre et amer à la fois. Claire-Heureuse [279] fit la grimace, mais avala jusqu'au marc pour ne pas contrarier Hilarion qui n'était déjà pas content.
Une demi-heure se passa, Claire-Heureuse se tournait et se retour-nait sur le lit. L'infusion ne semblait rien faire.
— Montre-moi où tu as mal, demanda Josaphat intrigué. Elle dési-gna du doigt le bas-ventre.
— Et ça ne te donne pas envie d'aller au cabinet ? C'est drôle !
Elle nia de la tête. Josaphat réfléchissait. Claire-Heureuse gémis-sait, parfois, ne pouvant se retenir.
— Je crois que les pois congos ne sont pour rien dans cette indi-gestion-là, c'est l'enfant que tu n'arrives plus à digérer ! Je crois que ça y est. Je vais prévenir Conception et courir chez la sage-femme. Toi, allume le feu et fais bouillir de l'eau, beaucoup d'eau. Prends les prières et fais comme je t'ai expliqué. Je reviens tout de suite...
Hilarion courut à droite, courut à gauche cherchant la bassine à linge pour mettre l'eau à bouillir. Il la découvrit enfin. Il usa toute une boîte d'allumettes pour allumer le charbon de bois rangé dans un ré-chaud de fer. De temps en temps, il rentrait en courant pour voir com-ment allait Claire-Heureuse.
À l'annonce du travail, Claire-Heureuse avait été surprise. Çà ne pouvait pas être comme ça les douleurs de l'accouchement ! Dès qu'elle sentit venir la contraction, elle eut peur, se recroquevilla et se mit à crier. Hilarion accourut. Elle le regarda avec des yeux mé-chants :
— Pourquoi tu viens me regarder, toi ? Qu'est-ce que tu viens cher-cher ? Va t'occuper de l'eau !
Elle aurait bien voulu quelqu'un auprès d'elle, mais pas Hilarion. Que pouvait-il comprendre à son mal ? Rien que de la regarder, il l'énervait, il lui semblait même que ça exagérait ses douleurs. Les hommes sont toujours là à vous regarder avec l'air de se demander si ça fait vraiment si mal ! Il lui aurait fallu une femme déjà mère avec qui échanger un regard chargé de sens, en regard complice. Une femme qui saurait ce que c'était, qui la consolerait en lui parlant de ses propres expériences, qui dirait par exemple :
— À mon premier, c'était comme ça, au second c'était encore plus dur, mais pour les autres ce n'était déjà plus pareil...
De femme à femme, à ces moments-là, s'établit une connivence oc-culte, faite de clins d'yeux furtifs, de hochements de tête, de gestes apitoyés. Les hommes sont bannis de cette [280] intimité-là, seraient-ils médecins. Certes, ils peuvent connaître la bonne marche du travail et savoir ce qu'il faut faire, mais à aucun moment on ne leur accorde la clairvoyance du processus mental de l'accouchement et de la douleur. Ils sont presque des ennemis parce qu'apparaissant comme les favori-sés de la reproduction de l'espèce.
Claire-Heureuse avait un immense émoi, fait non seulement de l'expérience nouvelle et du complexe social qui était attaché au mys-tère de la procréation, mais encore de toutes les craintes accumulées par les incertitudes de la vie. La quasi-solitude dans un pays mal connu, l'insécurité des lendemains et puis la voyance douloureuse de ce petit être lâché dans l'aventure de cette vie déjà si dure pour les grands. Elle avait donc épouvantablement mal.
L'attente de la prochaine douleur la faisait déjà trembler. Une an-goisse lui partait de la gorge, parcourait sa poitrine et l'animait de grands frissons solennels. Les minutes coulaient une à une. C'était comme un rêve éveillé et dolent qu'elle vivait. Le tambourinement de la pendule à ses oreilles aiguisait sa crispation comme feraient les dents agacées par un fruit trop acide ou un son désagréable.
Quand venait la douleur, c'était une véritable libération qui s'accen-tuait par le cri libre. Un cri qui était un délice parce qu'il semblait an-noncer l'expulsion prochaine, mais aussi un gouffre vertigineux.
Un kaléidoscope d'images ! Le visage de la vieille marraine loin-taine, ridé, tourmenté, inquiet. Les grands arbres ondulants du jardin de sa jeunesse. L'inconcevable idée de sa nudité qui serait bientôt ex-posée aux regards sous la lumière crue de la lampe. Ce Josaphat mar-chant, peut-être sans se presser comme il avait promis. Le rivage ma-rin de sa première leçon d'amour. De l'eau, de l'eau, beaucoup d'eau bleue. Les bruits amplifiés de la maladresse d'Hilarion. Tous les jeux de poupée à venir avec ce bébé de sa chair. L'impression que lui ferait une bouche d'enfant goulu sur ses seins. La citronnelle verte qui jadis embaumait la maisonnette de la rue Saint-Honoré et qui, dans cette occasion, ferait de si bonnes infusions calmantes. L'amour qui, doré-navant, changerait de forme et de couleur. La soif...
Comme Conception entrait, on entendit un grand cri dans la chambre. Ils accoururent.
L'enfant était là, visqueux, ridé, vagissant. Un garçon. Ce fut Conception qui réussit à allumer le feu avec, une lampe.
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*
* *
Dans ce crapaud gesticulant, miaulant, couvert de graisse animale, d'où pendait le cordon ombilical, anguille verdâtre et gluante, reposait la continuité de la vie. De nouveaux actes, de nouveaux espoirs, de nouvelles luttes.
Le regard qu'échangèrent le père et la mère fut un regard de paix, d'intelligence et de remerciement. La maternité possédait la mère, la faisait rayonner de son triomphe. Gisante, brisée mais souriante ; forte et enivrée. Les femmes s'agitèrent autour de l'accouchée et ne lais-sèrent au père stupide que la fortune de ce seul regard. Elles pous-sèrent l'intrus hors de la chambre.
Il suait à grosses gouttes. Il avait besoin d'un peu d'air. En sortant, il jeta un coup d'œil sur la glace. Elle lui renvoya une méchante image de lui-même. Etait-ce ce même front un beu bombé qu'avait l'enfant ? Ça ne pouvait être qu'une illusion ! Certes ce mélange de Claire-Heu-reuse et de lui-même était quelque peu déconcertant. Etait-ce aussi une illusion ? Pourtant il croyait à ce mélange, ainsi le nez, la bouche, les pommettes lui paraissaient pleins de contradictions. Peut-être, s'il le disait aux autres, se moqueraient-ils ? La nature était une belle et grande chose.
Puis sa pensée revint à lui-même. Bientôt un petit être viendrait se mêler à ses jambes. Le mot de papa serait bredouillé et chatouillerait son cœur. Pendant longtemps on ne sent pas l'âge venir, on veut même vieillir. Pour échapper à l'adolescence, que ne ferait-on pas ! On re-cherche tous les signes extérieurs de l'âge adulte, on fait des bêtises, on se met à fumer, on boit de l'alcool en s'efforçant de ne pas tousser. Par goût, mais surtout par vantardise, on court les filles, puis on est soi-même pris au piège. Le miracle de l'amour. On prend femme. Les soucis deviennent plus nombreux, plus difficiles à surmonter. La vie empêche de faire des tas de choses qu'on aime, puis un jour on s'aper-çoit qu'on s'en détache insensiblement. Adolescent, on rageait de ne pas avoir d'argent pour aller au bal, on rageait quand on ne pouvait al-ler au cinéma, un après-midi passé à la maison était une chose af-freuse. Puis l'indifférence atteint les choses les plus aimées. Le vitriol de la vie exerce son action corrosive. Un enfant naît. On commence à se rendre compte qu'on n'est pas autrement fait que les autres qu'on considérait comme des vieux, des radoteurs, des rabat-joie. Comme eux on passe [282] par le même chemin. Et la constatation de la marche des ans vous plonge dans une grande rêverie ! On racontait qu'une jeune fille de Puerto-Plata avait eu un gosse et qu'à sa sortie de l'hôpital, sans ressources, elle l'avait étranglé, puis s'était elle-même ouvert le cou. On les avait trouvés tous deux enlacés sur le perron de l'église, couverts de sang. Jean-Michel aurait dit que c'était une pauvre fille sans cervelle, mais ça démontrait tout de même quelque chose. Pour cette fille, le bonheur de son enfant comptait plus que sa propre vie.