Compère Général Soleil
Chapitre 5
Sor Femme... Sœur Femme, qui chaque matin cuit la bouillie d’acas-
san 5 de bonne farine. Pour un acassan comme ça, on se couperait le doigt, tonnerre me fende !... Cette nuit, sous la tonnelle vide, à peine quelques bouts de bois dispersés, « égaillés », quelques tisons presque [11] « mouris », mais qui de temps en temps s'éclairent d'une étincelle rouge.
La nuit souffla bruyamment et les étoiles brillèrent plus claires.
Hilarion respirait mal. Il eut envie de sentir la rude et chaude râpe d'une bonne bouffée le long de son coffre. Mettant un genou en terre, il s'appuya sur les deux mains et souffla sur les braises à demi-mortes. Il alluma un mégot qu'il prit derrière son oreille, en tira une grosse fumée qui serpenta, monta, puis vola en l'air et enfin se fondit. Ça le fit tousser et cracher. Sa poitrine résonnait comme une vieille ferraille.
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Il était couché dans la chambre, sur des haillons couvrant la paille tressée. La couche faisait une tache claire sur le plancher de terre battue. Sur le dos, les jambes recroquevillées, il regardait en l'air. Il regardait les deux petits trous qui perçaient la tôle sur sa tête. Deux petits trous, chaque nuit, comme deux étoiles.
Sa respiration était lourde, lourde comme celle des porteurs du
warf 6, ployant sous la charge. Lourde comme celle d'un âne chargé de sel, lourde comme celle d'un bœuf à l'abreuvoir, lourde comme celle d'une bête à bout, « bouquée », traquée.
Et il avait peur, peur de ce qu'il allait faire. En dedans de lui, dans son esprit, rien. Tiens, quelque chose comme quand il était tombé du manguier. La branche avait cassé sous son poids, il tombait, les feuilles le souffletaient...
Son ventre. Son ventre où les tripes marchaient comme un nœud de couleuvres emmêlées. Son ventre, chaud, chaud... Et puis, quelque
5 Acassan : bouillie spéciale de farine de maïs vendue pour le petit déjeuner. 6 Warf : quai maritime. chose comme un trou dans l'estomac, un trou où toute sa conscience chavirait. Quelque chose comme quoi ça ferait mal. Mais ça ne fait pas mal. C'est ça avoir grand goût, avoir faim, pour de vrai, pour de bon ! Dans sa tête, plus d'idées qui parlent. Quand on a grand goût, les sensations et l'esprit c'est la même chose. Une étrange hallucina-tion qui berce, qui secoue le corps et tout ce qu'il peut contenir d'une trépidation forcenée.