Compère Général Soleil

1955 par Jacques Stephen ALEXIS · Chapitre 47 sur 50

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Compère Général Soleil

VIII [

Compère Général Soleil.

PREMIÈRE PARTIE

 

VIII

 

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Un chien grattait ses puces contre la haie. Il regarda Hilarion avec des yeux tristes et rougeoyants dans l'obscurité. Partout, devant les cases, le monde est réuni, « tirant » des contes chantés parmi les yeux écarquillés des enfants. Le soir, tout le monde redevient enfant à la campagne. Bouqui, Malice, les petits êtres fantastiques dont les sil-houettes falotes sont visibles dans l'ombre, jouent mille petits drames sanglants et risibles sous les tonnelles. Sous leurs yeux, la tortue monte à cheval, le tigre va faire sa demande en mariage, le mance-

nillier 65 danse avec la lune dans ses bras... Chaque brin d'herbe est aussi homme que la rivière est femme ; l'Oiseau-moqueur, le Nuage, le Roi, le Paresseux, Compère Lapin sont à aimer, parler, haïr dans une clarté de légende et l'enchevêtrement de la forêt qui vit et vibre.

Quelque part, dans un arbre, un chat cracha, furieux, puis miaula tel un nouveau-né. Une voix de femme courroucée s'éleva d'une mai-son perdue dans les feuillages. Ils marchaient dans la nuit tiède, fati-gués, brisés par les longues journées de « devoirs » vaudous.

La frénésie de jambes et de bras autour du poteau-mitan 66, entouré

des vêvers 67 rituels, dessinés avec de la farine, les avaient épuisés. La fatigue était dans leurs membres comme une lame d'acier froid enfon-

 

65 Mancenillier : arbuste d'Amérique Centrale auquel on impute des vertus

magiques.

66 Poteau-mitan : poteau fiché en terre pour les cérémonies vaudoues. 67 Vêvers : blason, armoiries des dieux vaudous.

cée en plein muscle. La mambo 68 jetant des bouquets de frangipanes, de bougainvillées et de [130] roses sur l'autel, avec dans les yeux le regard languide d'Erzulie Mapian, la déesse amoureuse, prononçant des discours en français précieux ; l'agitation des femmes en pleine crise de Marinette, se tortillant comme des couleuvres ; les poignées de main, les robes déployées sur les jupons brodés, les anneaux dorés

et tout les clinquants des femmes ; le chœur blanc des hounsis 69 avec leurs voix nasillardes, les drapeaux sacrés ondulant, les senteurs fortes des fleurs, tout ça avait donné mal à la tête à Hilarion.

Et puis, toutes les émotions de la journée ! Quand le lieutenant était entré dans la cour, faisant cabrer son cheval, même le tambour s'était tu. Frère Général avait pu arranger les choses. Il avait fallu graisser la patte au lieutenant pour que tout puisse se dérouler comme prévu. Après ça il ne restait plus un centime pour le libéra des morts. Ça aussi avait sans doute contribué à son mal de tête. Quand on est contrarié, que par-dessus le marché on est fatigué, rien de tel pour vous rendre mal foutu. Le salope de lieutenant ne s'était pas contenté de se faire payer, il avait mangé et bu, puis s'était mis à tourner autour de Zétrenne. Il avait fallu se contenir et subir les insolences pour que les rites interdits puissent avoir lieu. Hilarion, particulièrement, était en colère. Là-bas, les gens ne sont pas encore partis pour aller à la contredanse qu'on donne cette nuit chez M'sieur Grivers. Il aurait pu les attendre pour s'y rendre, mais il ne se sentait pas bien. La présence du lieutenant lui avait mis une boule, là, en pleine poitrine. Josaphat l'avait remarqué et lui avait proposé de faire un tour.

C'était un bon compère que Josaphat. Il ne parlait pas beaucoup, mais on sentait sa chaude sympathie quand il voulait la montrer. Ils étaient partis dans la nuit claire, décochant au passage des chauves-souris en plein ciel et la fuite éperdue des rats dans les sentiers.

C'était la saison des pintades. Il y en avait des masses qui dévas-taient les récoltes. On avait tendu des pièges et il fallait les changer au moins une fois dans la nuit. Elles faisaient leur bruit monotone dans les feuillages, les voleuses.

Quand ils pénétrèrent dans le champ, ce fut un envol éperdu d'ailes grises et blanches. Les pintades fusaient de tous côtés. L'air qui s'était

68 Mambo : prêtresse vaudoue. 69 Hounsis : vierges formant le chœur dans les rites vaudous. frotté aux citronniers avait une odeur enivrante. Les alizés de la nuit chantaient dans les herbages. [131] « Tchi, tchi... Tchi, tchi ! » fai-saient les pintades prises au piège, tournant en rond dans les paniers sans issue. Ils firent main basse sur une bonne vingtaine de pintades.

— Ça donnera bien vingt-cinq gourdes au marché, déclara Josa-phat, ravi. La vie est comme ça ici. On peut changer le mal en bien, comme le bien se tourne tout seul en mal... La vie est comme ça...

Il jetait un regard en biais à Hilarion. Ça ne lui faisait pas plaisir de voir Félicien avec Hilarion. Il avait idée que la présence d'Hilarion en-courageait Félicien dans son désir de partir. C'était vrai que Félicien était un peu nonchalant, un peu indécis. Il était dans la vie comme il fumait sa pipe. Il la laissait s'éteindre dans sa bouche vingt fois, et à chaque fois il vous redemandait du feu.

Josaphat cueillit un épi de petit-mil et en fit craquer les grains sous ses dents :

— Ce petit-mil est doux comme du sucre... La vie c'est comme ça ici. Quand on sait la prendre, on finit toujours par se débrouiller. Féli-cien ne comprend pas ça.

— Tu trouves que c'est un champ de petit-mil ? interrogea Hila-rion. Regarde, les grains ne sont pas encore mûrs que les feuilles sont toutes jaunes. Les plants ont poussé comme les dents dans la bouche d'un vieillard. Je crois que Félicien a raison, la vie est chaque jour plus dure ici. Le temps viendra où seuls les vieux se résigneront à rester pour mourir. Toi, tu peux faire ce que tu veux, mais tu ne peux pas de-mander à Félicien de penser et de faire comme toi.

— Écoute, Hilarion. Félicien et moi on est des jumeaux, on est nés

ici un matin de soleil. On a ici nos plats marassas 70, nos cruches et tout. Tu as vu tout ça au cours du « manger les anges ». Maman reve-nait du marché le jour de notre naissance, à bout de forces. Elle est descendue de son mulet, tu te souviens celui qui n'avait qu'un œil, elle s'est accroupie au bord de la route, là où il y a le grand acajou. Elle a poussé de toutes ses forces, qu'elle nous a raconté, la mère. Et on est

 

70 Marassas : jumeaux, les jumeaux dans le culte vaudou sont l'objet d'une

vénération spéciale, étant donné les « pouvoirs » qu'on leur attribue ainsi qu'au « dossous », leur cadet. On fait des cérémonies spéciales en leur hon-neur.

nés, l'un après l'autre. Elle a elle-même coupé le cordon avec une pierre de cette route. Puis, remontée sur sa bête, ses jumeaux dans les bras, elle est arrivée à la maison, épuisée... On a grandi ici. On ne se ressemblait pas, on n'est [132] jamais d'accord, mais tous deux on est des nègres d'ici avec les mêmes défauts et les mêmes qualités. Au fond nous sommes les mêmes... Il croit qu'il pourra se faire ailleurs ? Jamais il ne pourra ; c'est un nègre de la terre. Il ne faut pas qu'il parte. Le nègre ne meurt jamais avant son heure et personne ne peut échap-per à son destin... Quand on arrive au pays des borgnes il faut fermer un œil. Félicien ne saura jamais, c'est un nègre d'ici. Toi tu es devenu un nègre des villes, tu ne sais plus ce que c'est la terre. Tu ne sais rien de la vie ici, alors, tais-toi !...

La voix de Josaphat tremblait de colère. Son œil luisait dans l'ombre de cette lueur têtue qui allume le regard de ceux qui ont tou-jours vécu sur un vieux fond d'idées qu'ils ne peuvent se résoudre à changer. « Tant que la terre durerait, disaient ses yeux, ce que je dis sera vrai. » Pour lui pas plus que le giraumont ne donne des cale-basses, l'homme reste toujours ce qu'il est à sa naissance. Il frappait les feuilles du sentier avec une badine trouvée au bord du chemin, ré-solu. La voix déchirée d'une chouette surgit au tournant. La nuit de-vint toute noire, une foule de nuages pressés avait envahi le ciel.

Vraiment, Josaphat était un véritable nègre de la terre. Droit et fort comme un arbre, défiant le vent, ignorant qu'il est à la merci de celui qui détient une hache. L'homme courbe sous sa volonté le monde, tout comme les lois du monde le courbent lui-même. Cette démarche noble et caoutchoutée de Josaphat attachait le regard. Cette façon de poser le pied largement ouvert sur la terre, sans souci des roches ou des pi-quants, ce balancement des épaules sans un seul mouvement des reins !

— Hilarion, je n'ai pas dit ça pour te fâcher, tu le sais bien...

Il embrassa les épaules de son cousin de son bras fraternel et le tint contre son épaule en marchant. Le vent avait balayé les nuages. Le ciel était aussi brillant d'étoiles que la mer sous la lune, sauf qu'il y manquait ces flaques de lumières qui frissonnent. Ils étaient devenus songeurs, cloîtrés dans leurs pensées sans issues. Ils marchaient à grandes enjambées, en nègres qui ont la tête lourdement chargée.

La campagne à cette heure avait toute sa langueur de femme. Lourde de parfums subtils et fugaces. Sa chair ondulée et tendre fai-sait des baisers de fraîcheur sous le pied. Les branchages étaient doux sur le corps comme des mains [133] d'amoureuse. La robe vert sombre de la terre froufroutait au vent. La terre, couturée de ruisseaux chan-tants, duvetée d'une herbe bruissante de toutes ses mille et une brin-dilles, mangée de nuit et de lune... La terre était comme endormie après les ardeurs de la journée. Parfois, un fruit ou une feuille tombait, déchaînant dans les arbres des petits tintamarres frissonnants et ra-pides, presque mort-nés.

Josaphat s'arrêta, regarda au loin dans le vallon, puis, prenant le bras d'Hilarion, il se mit à parler. :

— Quand on a retiré le petit-mil et qu'on l'a rentré sous le toit de la case, quand on a rassemblé les épis de maïs et qu'on en a fait une

énorme guane 71, quand on a brûlé le champ, alors on compte le pro-duit des grains qu'on a semés. Un seul grain, en donne cent, deux cents, sans compter ceux qui ont été mangés par les oiseaux du ciel, sans parler de ceux qui ont été dévorés par les rats. Alors on partage : ce qu'on doit semer, ce qu'on doit vendre, ce qu'on doit manger. Quand il n'y a plus de grains, il y a encore, les patates, le manioc et puis tant de fruits et de graines des bois ! S'il ne reste plus rien, on consomme un peu de lait caillé avec un biscuit, on va au marché vendre un cabri, sinon un peu de bois ou même des feuilles odorifé-rantes. Ici, on ne peut pas être paresseux. Quand arrive la morte-sai-son, il y a toujours à faire. Et puis, il n'y a pas de maître qui crie après nous. Les gens de la ville ne comprennent pas ça. Naturellement, quand on n'a pas de terre, il y a un propriétaire qui vous gruge tout le produit de votre sueur, c'est vrai, mais enfin, on est libre... C'est pour-quoi je préfère rester là, avec toutes nos misères. Le jour où je partirai d'ici on pourra dire que le caca n'a pas de piquants, mais que quand on marche dessus, on se met à boiter...

Ils se séparèrent. Josaphat courbé sous sa grappe de volatiles s'ébrouant, allait les ramener à la case. Il devait rejoindre les autres plus tard, chez M'sieur Grivers. Hilarion continua sa route à travers la nuit bleue dans la campagne assoupie...

 

71 Guane : énorme treille de maïs qu'on accroche aux arbres pour les sécher

et les conserver.

*

* *

Vraiment, les nègres sont d'une drôle de race. Irréductibles. Se-crets, Têtus. Les souffrances les ont coulés dans du [134] métal. Il y a sous leur nonchalance apparente quelque chose qui ne faiblit pas et qui s'allume quand on croit que tout est mort en eux. Le nègre est puissant. La souffrance rend calme et puissant. Quand la vie donne un mauvais coup, jette un madichon, il y a la lutte de l'homme qui crée un choc en retour, qui renverse le maléfice, recommence ce qui est brisé. C'est ça qui fait la beauté pathétique de l'existence.

Au détour du sentier, un flot de tambour creva soudain la nuit. Le rythme du rada qui explose pesa de toute sa force sur les pensées tristes et les chassa. Le rada qui l'ait la nuit inimaginable par le galop sans brides des pieds lâchés et des reins sans faiblesse. Il entendait le prélude cahotant du tambour et le coup de cymbales des pieds frap-pant un sol sonore de terre durcie. Les pieds commencèrent à frotter le sol, grattèrent la terre, puis se mirent à battre, vifs et timides, cher-chant le rythme insaisissable et la fatigue créatrice. Hommes et femmes étaient là, hagards, sans regards dans les mouvements, face à face dans la transe, dans la danse, dans l'emprise qui monte et la sueur qui sent. Puis comme le feu s'étend dans les cannes sèches, la pulsa-tion du tambour commença crescendo, un mouvement giratoire et grondant. Le rada tordait les nègres comme des fétus, huilait les corps et fracassa la nuit d'une déflagration de jambes et de bras dispersés.

Tout à coup, une gaillarde qui devait bien avoir ses soixante ans se mit à crier :

— Larguez les reins !...

Elle entra dans la danse de toute sa lourdeur de femme mûre. Ses mamelles, à chaque saut, sautaient et retombaient avec un éclat mou. Les jeunes danseurs et les donzelles arrêtèrent l'envol de leurs jambes pour voir danser l'ancienne.

Tout le corps de la matrone tremblait, de la pointe de l'orteil jusqu'à la racine des cheveux. Le tambour se fit plus lent, si lent que seul un silence oppressé animait le tremblement qui agitait l'ancienne, de temps en temps un coup partait, sec et sonore, à chaque claquement de

pieds. Le petit tambour poursuivait son cata 72, fluet, sec et cahotant. Le grand tambour conique répondit, lançant à toute volée son rythme explosant et solennel. Alors le miracle se fit. L'ancienne monta en l'air comme une flamme, dans un battement de pieds invisibles. Elle était la danse, la vieille danse de [135] l'Afrique lointaine. Parmi eux tous, son corps de vieille avait seul pleinement conservé le message secret de l'antique danse noble du Dahomey. Elle était l'arbre dans le vent, la bêle vive dans le feu, l'oiseau dans le ciel.

L'ancienne dansa longtemps, assise sur un talon, debout sur un or-teil, bras déployés, jambes libérées, les épaules frémissantes, bondis-sante. Ailée. Passionnée comme au temps royal de l’amour, comme au temps triomphal de la jeunesse, comme au temps des nègres mar-

rons 73 réfugiés au fond des montagnes, comme la flamme portant au ciel des gerbes étoilées d’étincelles.

Hilarion demeura longtemps devant la cour, l'esprit absent, stupide. En sueur.

*

* *

M'sieur Grivers était français. Il était né sur cette terre d'Haïti où il y a de la place pour toutes les bonnes gens. Il avait fait en France son service militaire, puis y était retourné au moment de la guerre de 1914. Il avait perdu un bras au Chemin-des-Dames et, avec lui, le goût d'un certain patriotisme outrancier. M'sieur Grivers voulait maintenant que la guerre foute la paix aux hommes. Misanthrope vis-à-vis de son monde moyen bourgeois qu'il trouvait maintenant factice et préten-tieux, quand ses parents avaient décidé de retourner à Bordeaux, il avait résolu de rester sur cette terre qu'il aimait. Il n'avait pas pu quit-ter le ciel aussi changeant le soir que la gorge des pigeons, le clairin brûlant qui emporte la gorge, la voix aigre des cigales qui rient depuis l'angélus de l'aurore jusqu'au crépuscule violet autour de sa petite mai-son de Ça-Ira. Il avait posé sur le portail un écriteau où l'on pouvait lire ces mots :

 

72 Cata : rythme particulier de tambour. 73 Marrons : les marrons étaient, du temps de la colonisation française, les

esclaves rebelles.

UN PETIT CHEZ SOI

 

Ça faisait bien quatorze ans qu'il était là sans autres amis que le ciel, la mer, les plantes, la terre et les hommes de la terre. Parce qu'il était resté ce qu'on appelle un ancien haïtien, un homme d'autrefois avec ses moustaches retroussées, couleur canelle, sa chaîne de montre en or tombant en cascade sur la pochette, son gilet, sa veste semi-mili-

taire, ses bottines montantes et sa canne, un énorme cocomacaque 74 à [136] pommeau d'or. Il portait allègrement sa cinquantaine ; prome-nant à travers la campagne sur un petit cheval trotteur bai sa manche vide battant au vent, troussant les filles faciles et les gaillardes sans mari, rendant service à celui-ci, racontant des histoires grivoises à celle-là. Il cultivait lui-même un grand lopin de terre avec l'aide d'un long escogriffe qu'on appelait Acédieu. Ils s'entendaient comme lar-rons en foire. Il avait une petite bonniche fraîche, aux seins debout, aux pieds nus, aux dents blanches toujours dehors, qui se lavait avec des feuilles de citronelle. Maints petits mulâtres couraient à travers la campagne qui appelaient M'sieur Grivers papa. Il leur donnait en riant des tapes, des sous pour la mère et des petits cadeaux. Quand ils avaient huit ou neuf ans, il les envoyait à Port-au-Prince chez une bonne femme de ses amies ; une compagne de ses fringales d'autrefois qui, devenue bigote, faisait leur éducation et les envoyait à l'école.

Grivers vivait, tout rouquin qu'il était, se considérant comme un véritable nègre d'Haïti, tout français qu'il était. Il s'était battu au Limbe avec Pradel, car il avait été partisan acharné de Firmin. Il avait accom-pagné Jean-Jumeau dans de multiples campagnes. Aussi il contait d'in-terminables histoires mi-sanglantes, mi-tragi-comiques sur les cacos, ces paysans toujours en armes de jadis, révoltés et mercenaires à la fois. Ces histoires, il les agrémentait à chaque récit d'un détail imagi-naire. Condamnant et regrettant à la fois ces petites guerres coûteuses en sang et en horreurs, ce véritable ancien Haïtien était un pacifique.

Quand il recevait quelque argent, loyers des trois ou quatre mai-sons qu'il possédait à Port-au-Prince, il s'empressait de le dépenser. Il organisait des bals paysans, des martiniques, des contredanses qui du-raient toute la nuit, jusqu'à ce que le soleil appelle les paysans aux champs.

74 Cocomacaque : gros bâton à nœuds.

Ce soir-là, Totoye Grivers était gai. Il avait quelques coups de clai-rin à travers la tête, ravi de voir tout son monde. On savait que le clai-rin ne manquerait pas chez Totoye, et que les plus jolies filles de la ré-gion seraient là. Et puis, quand on est un nègre qui a gardé le bon sang des ancêtres, on ne manque pas une contredanse. La contredanse, le véritable « gros monbin », ça devient de plus en plus rare, les jeunes gens savent de moins en moins, et dans bien des régions ça se perd parce que, avec tous les embêtements qu'on a, les vieux n'ont plus le cœur à danser.

On était venu nombreux, n'importe qui était toujours bien [137] ac-cueilli chez Totoye, même les jeunes le considéraient comme un ami, et s'ils l'appelaient M'sieur, c'était uniquement par rapport à l'âge et au respect. Les commères avaient passé les robes à volants et les jupons brodés empesés. Les vieilles avaient noué autour de leur tête leurs plus beaux mouchoirs de Madras ou les tillons blancs à queue brodée. Toutes les jeunes filles étaient passées par la rivière, en étaient reve-nues avec les pieds jaunes safran, avaient sorti les anneaux d'or et les colliers aux mille couleurs. Sor Carridad était là, examinant toute cette jeunesse, hochant la tête :

— Voyez-moi ça ! Elles perdent les bonnes habitudes, les jeunesses d'aujourd'hui. Ça s'habille comme les donzelles des villes ! Pour une contredanse ! Une robe à fleurs, regardez-moi ça ! elle doit croire que c'est à la cour de la reine d'Angleterre qu'elle vient ! Parlez-moi du costume d'autrefois, les robes bleu foncé derrière, bleu pâle devant, bien blousées à la taille, volant en l'air sur les foulards de satin cei-gnant les reins. Elles ne savent même plus nouer le foulard à la do-mingoise, comme une longue calebasse, surmontée du chapeau fleuri. Il fallait voir ça dans un chassé-croisé ! Tous les jeunes gens vêtus de leurs vareuses ! Maintenant la ville ne se contente plus de nous prendre notre jeunesse, elle nous gâte ceux qui restent !...

— Aïe, Carridad, ma chère, tout ce que tu dis est vrai, mais il faut se résigner, déclara sentencieusement tonton Hilophène. Les choses viennent, les choses s'en vont. La vieillesse s'en va, la jeunesse arrive. A quoi bon se plaindre ? Et puis les jeunes gens aiment encore tout ça, mais, rapport à l'argent, on ne peut faire comme autrefois, faut se rési-gner !

Frère Capinche était venu en passant chez tous les amis, buvant à chaque fois le coup. Dressé sur sa vieille mule réputée ombrageuse, une belle bête couleur de sable gris, faisant mille cabrioles, Frère Ca-pinche était en goguette. Un bon garçon, Frère Capinche, quoiqu'il aime trop boire. On le surnomme Compère Grog. Les enfants sont sans respect aujourd'hui : ils ne pardonnent pas. Quand il est trop saoul ils courent après lui et l'appellent :

— Hé, Compère Grog ! Hé, Grogmagrog !

Il allait au petit galop, les tambours en travers de sa mule, ré-veillant toute la campagne de battements endiablés. C'est un tambouri-nier qui n'a pas son pareil, Frère Capinche. Saoul comme une toupie de gaïac, il n'en joue que mieux !

Les autres musiciens n'étaient pas encore là. On attendait [138] les frères Alcindor, deux petits bouts d'hommes qui ont toujours la guitare en travers du dos et qui, pour un oui et pour un non, vous donnent une sérénade. On les taquinait bien à cause de leur taille, mais ça n'allait jamais loin parce qu'il ne faisait jamais bon de se frotter contre Cé-lomme Alcindor. Julius Julien, qu'on surnommait le Rossignol, non plus n'était pas encore arrivé avec sa mandoline. Il y avait juste Féli-cien avec son manubar, Frère Capinche avec ses tambours, Gros Gil-bert avec son harmonica. La musique chantait déjà en sourdine. Tous les jeunes gens étaient rassemblés autour des musiciens, la grande Eu-phrasie aussi. Une femme un peu mûre, cette Euphrasie, mais elle chantait, blaguait et riait toujours, un véritable boute-en-train :

— La jeunesse d'aujourd'hui ne sait plus danser ni rire comme au-trefois, disait-elle.

Elle se mit à chanter une de ces vieilles meringues d'autrefois, tout en sucre, vierge de tout rythme afro-cubain, toute frémissante de sons. Elle esquissa un pas de danse, faiblement accompagnée par Frère Ca-pinche :

 

Belle bagaille,

Explication darati,

loun jeunesse qui mandé marier !... 75

 

75 Belle histoire,

Propos de vieille folle,

Les jeunes filles faisaient la roue devant les jeunes coqs. Beaux yeux baissés, frémissantes de plaisir, elles écoutaient les paroles su-crées des gaillards. Les parents jetaient des yeux furibards :

— Tu sais bien, Alicia, je te l'ai déjà répété. Je ne veux pas que tu restes à causer avec ce maudit garçon de Frédéric. Son père est bien honnête, mais lui, il n'est pas sérieux. C'est un coureur qui a fait les quatre cents coups. Quand on est honnête on ne reste pas plus d'un an à faire la cour à une jeune fille sans faire sa demande.

Un peu plus loin, un beau brin de fille qui paraissait bien sûre de ses attraits disait non à quelque rendez-vous, mais ses yeux disaient oui. Quelques dindes délaissées faisaient les figures longues dans un coin. Ça bourdonnait de partout. Les hommes claquaient leur langue après le coup de rhum, [139] les commères comméraient, les jeunes éclataient de rire dans le tintamarre des instruments qui s'accordaient.

Quand Totoye s'avança au milieu du glacis, tout le monde s'arrêta. Il fit la révérence. Les musiciens se tenaient prêts.

— A mon commandement pour la contredanse ! Ceux qui ont les reins qui se dévissent, qu'ils sortent du glacis, cria-t-il.

Alors la guitare préluda l'air gracieux de la contredanse. Les filles s'étaient mises en ligne, face aux garçons, les croupes bien marquées par les foulards de satinette noués à la taille, les robes battantes sous l'haleine de la nuit. Le manubar à la voix sombre et la mandoline ai-grelette reprirent le rondo léger. Le tambour se mit à battre, douce-ment comme un cœur, puis le plain-chant s'éleva dans la fraîcheur calme de la nuit, en des méandres de couleur et d'allégresse.

— À mon commandement ! cria Totoye, chassez, croisez ! Les dames, regardez les cavaliers, les cavaliers, admirez les dames !

Comme la vague accourt vers le rivage, d'un seul mouvement les jeunes gens abordèrent les filles, ils chassèrent puis croisèrent les jeunes filles au pas balancé, hanches ondulantes, yeux droits. Comme l'eau se mêle à l'eau. Les deux bataillons s'étaient rencontrés sur l'air sautillant de la contredanse, rivalisant d'harmonie avec cette musique aussi gaie que le chant de l'oiseau-musicien.

 

Une putain qui demande le mariage !

Chaude au cœur de tous est la rencontre de la jeunesse en fleur. Royal est le pouvoir de la danse sur les nègres de la terre tandis que la brise se balance au rythme des trilles.

Alors les cavaliers, d'un pas noble et assuré, avec des pirouettes et des entrechats, s'approchèrent tout près de la grâce et du sourire des donzelles aux bras agités.

— Les cavaliers, saluez les dames !

Ils firent d'un geste unique la révérence, les reins cambrés, empor-tés par la mélodie. Les dames firent les chattes, se balançant en place, dans l'attitude embarrassée des filles timides courtisées.

— Les dames, méprisez les cavaliers !

Elles firent la moue, jouèrent le dédain, minaudant sur un rythme amolli. Les cavaliers sautèrent à trois pas de hauteur sous l'insulte, tournèrent en rond autour de l'essaim insaisissable des fées danseuses. Ils agitèrent leurs mouchoirs multicolores, puis s'arrêtèrent net d'un air de défi et crièrent :

[140]

 

Hep ! Tiguidimpa ! Tiguidimpa !

Hep ! Tiguidimpa ! Tiguidimpa !

 

La musique se mit à rire, à railler, à sourire, aérienne, légère comme des bulles de savon multicolores.

— Les dames, décroisez les cavaliers, un petit sourire...

Les filles s'élancèrent, la jupe relevée, la jambe frémissante, les épaules animées de secousses telles que le vent en déclenche dans les feuillages touffus. La poussière de la joie, le vin du sourire, couvrirent leurs visages et se mêlèrent à l'huile de la sueur. Filles et garçons s'étaient alternés et dansaient avec de gracieux mouvements de jambes sur l'air dix-huitième siècle où le lyrisme nègre avait jeté des frissons rapides et des frénésies toujours renouvelées. Les corps s'étaient rap-prochés, se touchaient presque.

— Les cavaliers, une petite effronterie ! cria le meneur de jeu.

Ils touchèrent d'un geste preste les corps des dames virevoltantes, fuyantes, riantes.

— Les cavaliers, chassez, croisez ! un petit sourire, un petit bai-ser !

Sans trahir le rythme, ils se croisèrent. Les plus favorisés trou-vèrent l'espace d'une seconde des lèvres molles et mouillées, ou le sa-tin d'une joue ou la douceur d'un frôlement de cou.

— Les dames, attention ! Châtiez les cavaliers !

Les cavaliers s'enfuirent sous la menace de la gifle, glissant sur les pizzicati qui dialoguaient avec le manubar, les cordes et les tambours. Une musique de ciel, chantante et mousseuse comme l'eau des sources, gaie, limpide, roucoulante comme les pigeonnes en mal d'ai-mer, frissonnantes, frémissante comme une chanson d'avril fleuri. Comme si tout un bocage d'oiseaux et d'oiselles s'était caché dans les instruments de musique réunis sur le glacis à café de Totoye Grivers.

Les premiers coqs de la nuit se mirent à chanter. Hilarion s'inquié-tait. En effet, Josaphat et Zétrenne commençaient à tarder. Mais il se laissa entraîner vers la buvette où le clairin pétillait. La bande joyeuse riait et éclaboussa la tristesse d'une amoureuse délaissée dans un coin par un galant volage.

— Chassez, croisez ! les dames et les cavaliers ! criait Totoye.

[141]

Les couples se renouvelaient sans cesse sur le glacis, enroulés dans les méandres de la contredanse aux accents de l'harmonica.

*

* *

Quand Josaphat arriva aux bosquets de frangipaniers qui enchan-taient la nuit, il entendit siffler longuement. Une appréhension l'enva-hit. Il vit une ombre se faufiler sous les frondaisons. Qui pouvait se cacher dans les environs ? Ce n'était pas la saison des récoltes, les vo-leurs pour le moment étaient rares, et dans le voisinage tout le monde savait que ce n'était pas chez compère Alcius qu'on trouverait grand-chose à voler. Juste deux ou trois poules qui avaient mal aux yeux, quelques œufs, quelques mesures de petit-mil, des épis de maïs sec et les restes des derniers jours. L'inquiétude de Josaphat n'en fut que plus profonde. Il porta la main à la machette et avança :

— Qui va là ? cria-t-il.

Il entendit le bruit des feuilles froissées et la course de l'homme qui s'enfonçait sous le couvert. On se mit à siffler de nouveau. Cette fois, c'était net, c'était un signal.

C'est alors que Josaphat se rendit compte que le quidam pouvait avoir un compère dans la maison ; là était le danger. Il n'y avait en ef-fet, dans le voisinage proche, aucune autre maison. L'homme devait être du pays, l'avait dû reconnaître et essayait de prévenir celui qui de-vait opérer dans la maison. Et Zétrenne qui était toute seule !... Il abandonna la poursuite et pressa le pas vers la maison.

En entrant dans la grande pièce, il ne trouva pas de lumière. Sûre-ment Zétrenne n'avait gardé allumée qu'une seule lampe. Mais que pouvait-elle faire dans la chambre ? Il n'était pas possible qu'elle fût partie toute seule chez Totoye. Et puis elle était déjà habillée et devait avoir depuis longtemps fini de ranger. Enfin, il était entendu qu'elle devait l'attendre.

Tout à coup, il entendit des souffles pressés dans la chambre. Des souffles de lutte, courts, avec même un léger ahanement, le bruit mat d'un objet renversé.

En entrant dans la pièce, il resta interdit. À la lumière d'une lampe à pétrole qui brûlait dans un coin, il vit Zétrenne, luttant de toutes ses forces contre un homme. Il en demeura sur place, paralysé de surprise.

L'homme essayait d'acculer Zétrenne sur la couche. Plusieurs fois il avait failli la renverser, mais à chaque fois une [142] dure main de travailleuse s'abattait sur son visage, ou s'agrippait à son cou. Elle était haletante, ramassée sur elle-même, toute sa force et sa souplesse contrant la puissance écrasante de l'homme. Déchaînée, mais faiblis-sante, quoique non vaincue. Plusieurs fois elle avait failli glisser, mais elle s'était ressaisie à chaque coup.

L'hésitation de Josaphat n'avait duré qu'une seconde. Il bondit vers l'inconnu qui, se voyant découvert, se retourna vivement.

Une masse terrible accueillit l'homme. En plein visage. Il culbuta et faillit s'allonger, renâclant, la gueule en sang. Mais il se reprit et porta la main à la poche arrière. L'éclat d'une arme jaillit dans la pé-nombre.

Josaphat bondit de côté, juste à temps, quand le coup de feu cla-qua. Il dégaina la machette. Les yeux de l'homme luisaient dans le noir. Il soufflait comme une bête traquée. Zétrenne, terrifiée, s'était plaquée contre le mur. Mais l'homme n'eut pas le temps de tirer une seconde fois. Prompt comme l'éclair, Josaphat attaqua de côté : un coup de machette en plein cou.

L'homme poussa un cri-râle et s'abattit.

Josaphat s'essuya le front perlé de sueur devant le corps de l'homme gisant. Il se sentait comme dans un rêve. Une seule pensée l'agitait. L'homme était-il mort ou vif ?

— Qui est-ce ? demanda Josaphat.

Zétrenne continuait à pleurer. Dans ses sanglots, elle répétait :

— Il n'a pas pu me toucher, il n'a pas pu !

Josaphat se dégagea de son étreinte. À la lumière flageolante de la lampe, il reconnut le visage du lieutenant Clérard, l'uniforme tout en-sanglanté. Il respirait encore faiblement quand Josaphat souleva sa tête :

— Un prêtre ! Appelez un prêtre ! murmura-t-il, suppliant.

La terreur de la mort faisait grimacer sa face déjà tuméfiée. Il res-pira encore deux ou trois fois, puis rendit le souffle dans les bras de Josaphat. Les yeux grands ouverts.

Alors la panique envahit Josaphat. Il se laissa choir sur le lit, la tête dans les mains, en proie à cette épouvantable angoisse que cause aux gens simples la responsabilité de la mort. Il était terrassé, désorienté, incapable de penser.

Ce fut Zétrenne qui le réveilla :

— Josaphat, il faut te sauver. Jamais on ne donnera raison [143] à de pauvres gens comme nous. Il faut te sauver, loin, loin...

Il se leva comme un automate et marcha vers la porte.

Dehors, l'air frais de la nuit le secoua un peu. Un homme s'avançait vers lui. C'était le sergent Lubin.

— Josaphat, c'est toi ? Où est le lieutenant ?

Pour toute réponse le sergent reçut un coup de poing en pleine poi-trine. Il alla s'étaler, hors de combat. Josaphat se mit à courir comme un fou.

*

* *

La campagne à cette heure avait toute sa splendeur de femme. Tous les parfums de la nuit, toutes les caresses du vent, toutes les merveilles des champs se déployèrent pour accompagner la fuite éperdue, la fuite vers l'inconnu, la fuite sans retour de Josaphat Alcius, l'homme qui était amoureux de sa terre.

 

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