Compère Général Soleil

1955 par Jacques Stephen ALEXIS · Chapitre 25 sur 50

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Compère Général Soleil

Unnamed

Voilà qu'un type était venu, un mulâtre, un grand nègre, de ces gens qui parlent bon français, de ces gens qui ne connaissent pas la misère dans leur chair. Il était venu lui parler, descendant de son rang, oublieux de sa situation, s'occupant, pour je ne sais quelle raison, de nègres aux pieds sales, de sans aveux, de voleurs ! Il était en prison avec eux, c'est vrai, mais il avait toujours eu le diable au corps. Il fai-sait de la politique non pour gagner de l'argent, mais pour se faire mettre en prison ! Il y a en vérité plus de mystères dans le cœur de l'homme que dans tous les secrets du vaudou...

De toute façon il fallait avouer que ce drôle d'oiseau savait y faire ! Il lui avait dit : « Hilarion, aie confiance en toi... » Et depuis lors, lui, Hilarius Hilarion, il sentait quelque chose qui le brûlait là, dans sa poi-

trine, comme une bonne lampée de clairin 26.

Quand on est un enfant de la misère, de la malchance et de la rési-gnation, la première fois qu'on découvre l'existence de tels mots, voilà de quoi faire éclater la tête ! Ils font peur et on les aime en même temps. On les regarde comme l'arc-en-ciel sous la pluie. Réel, presque palpable, il enjambe de sa grande arche tout le paysage derrière les raies obliques et courbes de la pluie qui jaillit du ventre noir des nuages. La pluie va-t-elle finir, ou n'est-ce qu'un mirage ?

Hilarion était riche de confiance nouvelle. Les derniers dogues du désespoir couraient en lui, levant des pensées folles, endormies depuis longtemps au fond de son être. Mais la confiance est un roc. Un simple petit pépin de confiance se multiplie avec une rapidité in-croyable. La voix puissante balayait de son souffle chaud les voix sy-philitiques de la désespérance. Lâche ou résigné, confiant ou opti-miste, un nègre n'a rien à perdre quand il est misérable. La vie tente toujours de planter ses crocs dans le bonheur des hommes.

Le film des jours précédents défila d'un seul coup. Un vrai dessin animé, ou plutôt pour lui, nègre haïtien, les petits bonshommes vio-lemment coloriés, Bouqui et Malice, princes des contes chantés popu-laires, dans un décor sanguine. Des dessins cruels, énigmatiques, mal-adroits, animés de girations folles par des mains enfantines. Il sentait Bouqui, l'innocent, l'imbécile, le souffre-douleur, saisi d'un amok, d'une trépidation [53] mortelle, depuis qu'avaient éclaté les fanfares des mots magiques. Malice bougeait maintenant en lui, se levait de sa

26 Clairin : rhum blanc de canne. longue hibernation, Malice le nègre madré, le nègre audacieux, le nègre sans peur.

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Le garde lui avait dit :

— Tu vas nettoyer et balayer les cachots et le couloir des toboutes.

Quand on parlait de cette partie de la prison, on le faisait à voix basse. Le gendarme lui jeta encore un regard soupçonneux, puis ouvrit la porte. Dans le couloir, il rencontra un officier qui sortait, une petite valise sous le bras. Il portait une de ces machines qu'emploient les docteurs pour ausculter les malades. Qui donc pouvait être malade ? C'était la première fois qu'on l'envoyait dans ce secteur de la prison.

Les toboutes. Les murs avaient cette grisaille sombre des endroits que ne visite qu'une lumière chiche. A peine de vagues lueurs transpi-raient de la petite lucarne grillagée au fond du couloir. A droite, cinq portes de bois massif, percées chacune d'un trou circulaire, par où se renouvelait l'air. La cinquième porte était ouverte. Une respiration lourde, sifflante, douloureuse, où se devinaient des sons plaintifs, sor-tait du toboute, un réduit de soixante centimètres de large sur deux mètres, un cercueil de béton. Une ombre gisait sur une natte de lata-nier tressée, les pieds à la porte, les jambes rejetées de côté pour lais-ser place à un vieux seau cabossé. Le seau était à moitié rempli de chaux, il s'en dégageait une forte odeur d'urine fermentée et de ma-tières fécales. Une odeur qui révoltait le nez et qui attaquait les yeux.

La tête s'était soulevée, inquiète, interrogatrice.

— M'sieur Roumel ! s'exclama Hilarion.

— Ha... C'est toi..., Hilarion..., ha !

Roumel, parlait d'une voix difficile, soufflante. Hilarion regardait avec une curiosité avide. Ça ne lui faisait à proprement parler pas d'émotion, non, il regardait. Quand on entre dans un toboute, d'abord on est forcé de regarder.

Les toboutes, c'était ça, des cercueils où l'on enterre vivants ceux qu'on ne peut pas assassiner. Pas de place pour remuer de la moindre façon, il faut chier, pisser, manger sur place dans l'odeur crue des dé-chets. Pas une bouffée d'air neuf. Une atmosphère lourde, confinée. Pas un chant d'oiseau, pas un [54] murmure de voix humaine, aucun écho de la vie, des êtres et des choses, mais le lourd silence oppressé d'un cachot à triples murs. La nuit, quand les gardiens sont loin, il faut hurler pour atteindre une oreille voisine d'un chuchotement vague et vacillant.