Compère Général Soleil
Chapitre 40
Gabriel chantait de tout son cœur. Une vraie meringue. Passaient dans sa voix, les aurores roses qui peignent nos matins précoces. Il chantait toutes les ronces de la route qui écorche leurs pieds nus. Il chantait toutes les choses qui font mal aux pauvres nègres, la jalousie qui rend les hommes fous, la nature qui sent le soleil, le travail et ses douleurs... Les autres frappaient leurs cartes.
Il était déjà trop tard quand Hilarion sentit venir la crise, il n'eut pas le temps de se lever. Il s'écroula d'un coup.
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Elle portait un chemisier bleu clair ouvrant sur le cou un losange de peau ocre rose. Un col fantaisie coupait la gorge, gonflée par le jet bivalve des seins, encore ronds et drus. Le ventre faisait un peu creux sous la jupe écossaise.
Mme Borkmann était une mulâtresse très claire, avec un chignon de cheveux lisses et noirs dans le dos. Mme Borkmann avait épousé un juif allemand récemment émigré. Elle faisait du chant et de la danse plastique. Elle avait même une école où les donzelles des beaux quartiers venaient singer les danses populaires. Et puis elle dirigeait cette fabrique d'objets de « petite industrie » : sacs à main, chaussures, chapeaux et autres menus objets en raphia ou en sisal. Elle avait aussi un chien, un grand chien qu'elle embrassait et à qui il fallait trois bons kilos de viande par jour. Enfin, elle avait ses aventures, ses amants que son mari feignait de ne pas voir ; Mme Borkmann était une femme « très bien ».
Elle vint auprès d'Hilarion qui trempait des paquets de pite 40 dans de grandes cuves fumantes. Elle était dans son dos, surveillant tous ses gestes, cherchant une remarque à faire. Les ouvrières qui, debout, tressaient la pite, s'étaient arrêtées de causer. Seuls leurs pieds nus
40 Pite : sisal, fibre végétale qui sert à de multiples usages artisanaux. continuaient à se frotter l'un contre l'autre ; des pieds gourds, fatigués, où la crampe enfonçait des épingles cruelles.
Hilarion sentait dans son dos le souffle de la patronne, les effluves de son parfum impertinent et fantasque. Elle fouinait. Il se retint pour ne pas, mine de rien, lui salir la robe de teinture ; en effet, il était nou-veau, et ne savait pas ce qu'il lui en coûterait. Enfin elle partit, cares-sant son chien aux babines pendantes.
Toute la compagnie éclata de rire, et le travail reprit avec entrain. Qu'est-ce qu'elle avait besoin de venir emmerder le monde avec ses airs de patronne, cette poupée poudrée ! Comme si ses mains savaient travailler ou qu'elle pouvait faire des remarques ! Et puis tout le monde travaillait au rendement, alors ?
Hilarion rêvait. Aux vitrines bleues de la mer qui, libre, chante au soleil... Avec cette chaleur, ce serait bon de prendre un bon bain.
Il plongea la grande cuiller de bois dans la cuve, sortit les [91] mèches de pite de la teinture, les étendit sur un filin qui courait à quelques pas, puis recommença son manège. Les heures passaient. Son esprit était libre, il pouvait penser à ce qu'il voulait. Il aurait mille fois préféré faire un travail plus dur, mais qui lui aurait donné une vraie joie. Voir un objet quelconque se créer entre ses doigts, quelque chose qui aurait une forme précise, contre quoi on puisse pester si on le rate... Mais, tremper des fils dans de la teinture !
Il sentait la fatigue dans son corps sans que la force de ses bras se soit dépensée. Même en coupant des arbres, la fatigue est tout autre. Les mains serrées sur la hache, on se bat de toute sa force contre le co-losse dont la chair vole en éclats ; on l'entend craquer un peu plus fort, on le frappe avec rage, alors, lentement, il s'incline, gémit longuement et s'écroule, décochant des groupes d'oiseaux piaillant en plein ciel.
Tout à l'heure, une ouvrière s'était approchée de lui et lui avait de-mandé un couteau. Il avait senti dans sa voix quelque chose qu'il n'avait encore jamais rencontré chez d'autres femmes, une assurance de chaque geste, de chaque regard. Elle n'avait pas parlé en femme mais en camarade de travail, la main largement tendue. Des femmes comme cela, on pouvait compter dessus, non seulement pour raccom-moder un pantalon, non seulement pour faire l'amour, mais aussi pour mener la bataille de la vie.
Il en ressentit une vraie joie, toute fatigue disparut dans ses bras. Il se rappela la leçon déjà vieille et un peu oubliée : « Aie confiance en toi... » Alors il regarda toutes ces femmes. Celle-là qui rit et dont le jeune corps chante la vie, elle doit travailler pour un vieux papa ma-lade, une vieille maman ou des petits frères et soeurs. Cette autre si sage, peut-être a-t-elle un enfant sans père, un nourrisson, elle si jeune avec son ventre de femme. Celle-ci déjà mûre, peut-être un mari en chômage, peut-être toute seule ! Chacune avait son intérêt, son his-toire, son rêve...
Ils étaient tous ; hommes et femmes, liés à la même chaîne dans cette manufacture maudite ; la chaleur, la sueur qui coule dans le dos et les éclisses de la fatigue déchirant les muscles. La teinture lui brû-lait les mains et ses vêtements de travail étaient déjà tachés de larges fleurs multicolores.
La fille revint avec le couteau, un bout de canne à sucre à la main :
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— Tiens, je t'apporte de la canne, dit-elle ; merci pour le couteau.
— Merci, répondit-il.
Elle s'en alla. La pensée d'Hilarion vogua vers Claire-Heureuse. Ça faisait des jours qu'il s'interdisait de penser à elle ; c'était la première fois depuis que le docteur Jean-Michel s'était offert à le soigner et lui avait garanti une quasi-guérison. Claire-Heureuse aussi était tra-vailleuse et courageuse. Mais, accepterait-elle ?
L'autre matin, il avait été rôder près de chez elle, à Carrefour. Les coqs s'époumonaient dans les basses-cours, les bonnes femmes traî-naient le balai devant les barrières, des enfants noirauds dans leurs ca-racos sales se bousculaient à la fontaine qui pissait son jet translucide. Et le petit garçon, la bouche tordue par son gros mot à l'adresse de son compère, reprend la mélopée de son cri-chant : « Pâtés chauds !... »
Elle avait apparu dans le matin poussiéreux de soleil ; elle avait ap-paru comme une fleur... Dieu, qu'elle était triste ! En robe de cretonne à fleurs, ses pieds jaunes dans les sandales de cuir rouge...
Il s'était caché à ses regards, le cœur battant.
Maintenant l'angélus du soir tintinnabulait. Enfin, elle était termi-née la longue journée de travail ! Chacun plie son bric à brac et se pré-pare à partir. Ça fait long, onze heures de travail !
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Elle était venue un soir après huit heures, avec la même robe de toile écrue, le même grand châle noir, la même tristesse, un peu es-soufflée d'avoir monté la pente raide. La porte restant ouverte, elle n'avait pas eu besoin de frapper, elle était entrée.
Hilarion demeura debout, surpris et honteux. Elle prit une chaise et s'assit, soufflant.
— Bonjour, mon garçon, dit-elle.
Hilarion lui posa un baiser sur le front. Elle se mit à parler, tout de suite.
Quand elle avait appris les dégâts causés par la bourrasque à Nan-Palmiste, par Sor Femme, elle avait cherché à savoir où il était. C'est Christian qui lui avait dit qu'il travaillait chez Borkmann et qu'il se trouvait sûrement chez un ami, Dorfeuille ou peut-être Claudius. A propos, Mariette, elle était morte. Tantine Mariana était venue, l'avait massée avec [93] de l'huile de requin, pour essayer de « lever les veines qui s'étaient sûrement déplacées ». Même qu'elle lui avait don-né une médecine. C'était la faute de Christian qui avait refusé que tan-tine ne vienne plus tôt. Elle avait fait tout ce qu'elle avait pu, mais trop tard. Le travail des « mauvais airs » était trop avancé déjà. Cette Zélie, cette femme du diable qui ne voulait pas voir Lumène, y était sûre-ment pour quelque chose ! La petite était morte. Elle avait rendu un tas de sang tout noir par l'anus. On l'avait enterrée dans un cercueil tout blanc. Ça avait coûté cher, mais Christian l'avait voulu. Même que M'sieu Martino, l'italien, le patron de la tannerie, était là. Chris-tian était comme fou...
Les saints n'étaient pas contents. Ça faisait des temps qu'on n'avait pas célébré de service en leur honneur. Il y a deux ans Christian avait perdu la vache qu'il faisait garder à Ça-Ira. Puis il avait eu l'accident à la tannerie, il s'était cassé le bras. Il n'avait pas voulu comprendre. Il ne faut pas jouer avec les saints de Guinée, s'ils vous protègent, il ne faut pas négliger les devoirs qu'on a envers eux. Maintenant il com-prendrait.