Compère Général Soleil
V [
[85]
Compère Général Soleil.
PREMIÈRE PARTIE
V
Retour à la table des matières
Vers trois heures de l'après-midi, le vent s'amena d'un seul coup, puis se mit à galoper et à ruer sur la ville. Les grands-gosiers sur le port tournèrent en rondes éperdues. La mer sortit sa robe verte des grands jours et s'enveloppa de châles de dentelles d'écume.
Jamais l'étalon sauvage en rut n'eut autant de chaleurs et d'élans. La bête du vent renâcle et hennit dans les toitures, vertical, puis va, puis vient, se couche, se roule dans tous les sens de la largeur, cabrée dans toutes les directions de la hauteur.
Alors les cocotiers firent les plus belles révérences au grand chef furieux. Les acacias lui jetèrent des bouquets jaunes, les manguiers lâ-chèrent des fruits de bonne saveur, les énormes sabliers envoyèrent des grappes de pétards crépitants au-devant de ses naseaux. Même le laurier offrit des fleurs et des branches.
Rien ne fit contre la colère du vent. Rejetant les cadeaux à cent pas de hauteur, il secoue la ville, ivre de fureur, le poitrail en avant, avec des sifflets de guerre, avec des ricanements d'orgueil, avec mille tam-bours crevés.
La ville craque, craque, terne de poussière, grelottante de frayeur, dispersant des tuiles, des tôles, des planches en plein ciel. Des trou-peaux d'automobiles hurlantes courent dans tous les sens. Les gens courent chercher les enfants à l'école.
« On dit que c'est une queue de cyclone... Hier il a fait rage sur la Jamaïque » chuchote-t-on avec déférence.
Les vieilles femmes firent de grands signes de croix. Même les hommes ferment les portes avec de grands yeux effarés.
Depuis hier les corbeaux, en escadrilles comme du papier brûlé, ont pris leur envol en coassant.
[86]
Verts, blêmes et changeants, les anolis se sont enfoncés au plus profond des frondaisons épaisses.
Les moustiques affolés s'engouffrent dans les dernières fenêtres ouvertes.
Les poules dans les cours, avec des gloussements fous appellent les poussins égarés.
Les chiens, gueules béantes vers le ciel, hurlent d'un seul chœur.
Le ciel devint jaune sale.
Seul le mapou géant, en véritable colosse de Guinée, en véritable arbre sacré de Ogoun Badagris se tient debout, dans la bourrasque.
Alors le vent jeta de nouvelles forces dans la bataille. Il éteignit le soleil avec une montagne de nuages. Il déracina vingt chênes, brisa cinquante dattiers, coucha vingt mille bananiers dans la plaine, arra-chant des étincelles aux fils électriques.
Les pompiers sortirent dans leurs voitures écarlates au chant des si-rènes mugissantes, la hache au poing.
Les vagues rejetaient des immondices infâmes le long du rivage. Le vent accourut, lança ses fouets contre la mer, et la travailla. Elle poussa des gémissements impossibles de douleur et de rage. Sa chair opale et claire sous les cinglures se creusa d'abîmes et de montagnes. Sortant de sa demeure en un raz de marée bouillonnant, elle se coucha aux pieds des baraquements du port.
La bourrasque tropicale hurla encore par deux ou trois fois.
Les cloches des églises se mirent à carillonner à toute volée. Là-bas dans les faubourgs puants de Port-au-Prince, dans tous les repo-soirs bigarrés de la misère, auprès des cases écroulées, des femmes échevelées, debout dans le vent avec des négrillons aux yeux blêmes accrochés à leur ventre. La bouche sale de la bourrasque toussa encore des odeurs crues, puis se ferma d'un seul coup. Le silence revint sur la ville assommée. Un lourd silence oppressé. Une pluie fine se mit à tomber du ciel sans couleur. Dans l'odeur fraîche de la terre mouillée, les gens, timides, heureux, ouvrirent les portes et les fenêtres. Il était sept heures du soir.
Hilarion, cette nuit-là, dut encore aller coucher chez Claudius, car la cahute de Nan-Palmiste parmi tant d'autres avait durement souffert.
Le lendemain, Haïti-Journal écrivit :
[87]
Une queue de cyclone de faible intensité s'est abattue sur la région de Port-au-Prince. Dégâts insignifiants. Seuls les grands planteurs de bananes de la plaine ont eu à souffrir du sinistre...
*
* *
Le docteur Jean-Michel est un nègre du Poste Marchand. À huit ans déjà, c'était un rude chasseur d'oiseaux, à Saint-Antoine, avec les gamins du voisinage. À dix, il allait manger des pommes sauvages et se rouler dans les buissons. À douze ans, il était le caïd de toute la marmaille du secteur, et généralissime dans la guerre des Indiens. À quatorze, on le chassa de l'école du Théâtre, les « chers frères » ne lui pardonnant pas d'avoir manqué la procession de la Fête-Dieu : ses souliers étaient chez le cordonnier. Alors sa mère réussit à le faire en-trer au lycée Pétion.
Elle était marchande de dentelles à la Belle-Entrée du marché Val-lières, une femme courageuse, une négresse pour de bon. Au marché, tout le monde la respectait. Ce n'est pas à elle que le nègre le plus au-dacieux aurait fait une impertinence. Armée de son aune à mesurer, elle pouvait mater le plus costaud. Au travail, elle n'avait pas sa pa-reille. Jamais malade, jamais fatiguée ; le soir, rentrée, elle trouvait encore le moyen de faire mille choses. Ainsi, Jean-Michel put termi-ner ses études. Ce fut sa mère elle-même qui décida qu'il se ferait « docteur ».
Jean-Michel n'était pas encore docteur, il terminait à peine sa qua-trième année. Mais c'était une telle joie pour ceux qui l'avaient vu grandir de l'appeler ainsi ! Ça les remplissait de joie et d'orgueil ; Jean-Michel était un des leurs, il était la chair du peuple, un peu leur enfant à tous. Et il le leur rendait bien, pas poseur pour un centime, son monde à lui, ses amis, c'étaient eux. Qu'est-ce qu'il n'avait pas en-tendu quand, il y avait un an, il voulut quitter la Faculté ! Les affaires maternelles étaient au plus mal. Non seulement sa mère l'avait menacé de le renier, mais tous les voisins lui avaient fait la tête. Les uns avaient été jusqu'à dire qu'il tuerait sa mère s'il faisait ça. Les autres avaient déclaré qu'il avait les « sentiments sales », qu'il était ingrat, et patati et patata. Naturellement, il avait cédé à une telle offensive.
C'est qu'il n'aimait rien comme ces gens et ces quartiers populeux, en particulier son Poste Marchand et tout le bas [88] du Fort-National. Il en aimait jusqu'à la forte odeur de charcuterie, le palmier dattier qui se balance au loin sur la colline dans le soleil, et tout le paysage splen-dide et tourmenté de cette terre calcinée, avec ses arbres charnus, ses cactus raides et ses zibeliniers jaunes. Les hommes aux muscles de jais et de sueur qui travaillent à demi-nus, les filles aux joues fraîches, aux yeux de nuits noires et d'eau claire, les marmots sales, jusqu'à ce silence touffu de bruits sombres et de cris lointains. Un quartier où se montrent au soleil tant de rancœurs, tant de luttes sauvages, tant de vulgarité, tant de faims inapaisées, tant de préjugés, tant de supersti-tions et tant d'amour ! Il aimait les bals populaciers avec les filles simples aux parfums pitoyables, leur bouche de sourire, leur corps, souple dans la danse. Il aimait regarder leurs jambes, déformées par le travail et gantées de bas de coton. Il aimait regarder l'amour populaire naître et mûrir comme un fruit au hasard de la rencontre de fleurs et de pollen de même souche.
Quand le docteur Jean-Michel arriva au Morne Marinette, il était environ six heures du soir. Un gamin de cinq ans faisait voleter au bout d'un fil un cerf-volant de papier rouge et vert. Des coqs et des poules s'élançaient d'un vol lourd sur les arbres, se perchant pour la nuit. La terre rocheuse avec ses sentiers chauves. La ville forme un es-calier de toitures jusqu'à la mer. À l'horizon, les cuivres du couchant, la crinière multicolore des nuages qui trempent dans la mer des teintes mauves de tristesse.
Jean-Michel passa devant la cour de Mimise qui coiffait sa fillette. Il s'arrêta une seconde, conquis par la simple harmonie de la scène. La petite était assise sur la petite chaise de cuisine, le cou tendu, l'huile palma-christi lui coulant des tempes, les petits carreaux de nattes tres-sées en « cordonnette », en « carreaux de patates » avec des barrettes aux étoiles luisantes et des petits nœuds rouges. Il cria un bonjour à Mimise et s'en alla. Il était à chantonner quand il entra chez Claudius.