Compère Général Soleil

1955 par Jacques Stephen ALEXIS · Chapitre 46 sur 50

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Compère Général Soleil

Unnamed

Tout le monde éclata de rire. La grosse Zélie se renfrogna :

— Tu es toujours en train de bêtiser, Surpris. Prends tes précau-tions avec moi pour que je ne te dise pas de gros mots !

[110]

— Sans blague, Zélie ? continua Surpris. On dit aussi que ton ventre est plein de gros mots...

Les rieurs reprirent de plus belle.

— Le con de ta mère, Surpris !

Mais Surpris n'eut pas le temps de répondre, il vit juste à temps le charroi de bœuf au tournant. Les freins hurlèrent aigrement. Tout le monde se mit à parler. On laissa passer le grand charroi qui tourna len-tement au pas de ses bœufs indolents parmi les « Ho ! à côté ! » du conducteur.

Un lézard bleu traversa la route de toute la vitesse de ses pattes courtaudes, traînant sur le sol son ventre grassouillet. Le camion se re-mit en marche.

Zélie mangeait des poissons frits dans une marmite. Hilarion regar-dait le paysage. Sa mère, la vieille Ursule, somnolait, dodelinant du chef. Zuléma aussi.

Hilarion regardait les montagnes bleutées se profilant sans arrêt au long de la route. Vraiment, la terre d'Haïti, ce ne sont que des mon-tagnes ; des montagnes bleues, des montagnes rouges, des montagnes vertes, des montagnes sans couleur. On traversait maintenant un petit plateau aride, désolé, calciné par le soleil. Il y avait encore peu de temps, la terre ne devait être ni riche ni grasse, mais le coton, tant bien que mal, poussait encore. Or, depuis que ces sacrés Américains nous ont délibérément amené le charançon mexicain, plus de gousses blanches à perte de vite, plus de fleurs jaune d'or comme des papillons de juin, le coton ne rend pas. On dirait qu'une terrible fatalité, un véri-

table madichon 52 s'acharne sur la terre. Plus de petits fruits rouges, plus de mil et de maïs jetant leur gaîté verte dans le paysage. Pourtant, il se rappelait bien, dans ce coin, il y avait de tout, des ignames, des bananes et même du riz. Les cochons hurlaient tout au long de la route, les veaux sautaient autour des vaches dans les pâturages.

 

52 Madichon : Malédiction. gion, son capitaine de la Garde d'Haïti, son arpenteur et son chef de section !

Ça se voyait qu'on avait déboisé les pentes et brûlé les arbres pour faire du charbon. La place des brûlots est encore visible, çà et là, telles des croûtes noirâtres. La vie devient si difficile ! La terre avait été em-portée par la colère des orages tropicaux, et puis, le vent aidant, tout s'était érodé. On peut même voir les os de la terre, la pierre grise au soleil.

Comment devait-elle être sa section rurale ? Ici, c'est l'abomination de la désolation, la terre est morte, desséchée en [111] poussière dans les canaux taris. Les hommes sont maigres malgré la vaste vareuse bleue ; les femmes encore plus. Il ne doit pas rester beaucoup de monde sur le plateau. Seuls les vieux ont demeuré, on en voit partout sur la route, s'arrêtant pour regarder passer le nuage de poussière du camion. Ils doivent, en vieux nègres dandas, s'accrocher désespéré-ment à cette terre, à leurs hounforts, les vieux temples vaudous en ruines qui se cachent aux regards. Ils se battent contre ce qui reste de terre avec de vieilles houes en fer, des machettes mangées de rouille et des serpettes ébréchées. Elle n'est pas méchante, la terre ; à demi morte, elle se laisse encore arracher quelque chose.

Comme sa mère, comme Zuléma, ils doivent sacrifier leurs der-niers sous à des messes, à des requiem pour le repos des morts, et puis à implorer les vieux dieux sourds de l'Afrique lointaine. Tôt levés, tard couchés, rien n'y fait ! Comme dit Jean-Michel, il faut s'arrêter d'implorer, tonnerre de Dieu, il faut se révolter ! Et puis il doit y avoir

beaucoup de demoitié 53 parmi ces paysans et les propriétaires des bourgs ne pardonnent pas pour leur dû. Ceux qui ont la chance de se trouver dans un creux, ils peuvent faire pousser quelques touffes de canne à sucre, mais il faut verser au propriétaire de la guildiverie le droit du cinquième. Et puis, il faut donner à cette sangsue priorité à l'achat. Ah ! malheur de malheur !

Et les tracasseries de l'arpenteur ! Tonton Alcius racontait à qui voulait l'entendre comment une terre qui leur appartenait depuis le temps du président Salomon leur avait été volée. L'arpenteur était arri-vé un matin avec ses chaînes, ses compas, et tout le bastringue. En fin de compte, la terre n'était plus à eux, mais à M'sieur Lapointe le dépu-té ! Allez donc lutter contre le député, seigneur féodal de toute la ré-

 

53 De moitié : paysan qui doit donner la moitié de la récolte au propriétaire en

loyer de la terre.

Le père Le Guillec lui, il prend cinquante centimes pour la confes-sion, vend l'eau bénite, demande trois poulets pour un baptême, tant pour les messes et tant pour les libéra des morts.

— Ah ! je suis fatiguée, mais le bon Dieu est bon, on va bientôt ar-river..., se lamenta une voix dans le camion.

[112]

C'est ça ! Le bon Dieu ! Ils sont tous à supplier le bon Dieu et les saints ! Avec une confiance obstinée et tellement vieille ! Mais ils se battent, ils se débattent, comme ils disent, contre la vie, en véritables Haïtiens, sans repos ni fatigue. Mais qu'est-ce que ça donnera ? À la ville au moins il y a quelques fous, ce Pierre Roumel, et puis ce bla-gueur de docteur Jean-Michel qui parlent de s'unir contre la misère. Ici, personne. On ne peut compter que sur le bon Dieu, et on attend après lui ! Les saints d'Afrique sont bien morts et les morts aussi. Or, voilà que pour faire plaisir à sa vieille mère, il doit faire comme eux, il doit aller chanter et danser pour les saints à Léogane... De l'argent je-té !

Comme c'est triste à voir, ces enfants au gros ventre et aux yeux éteints, devant la cahute délabrée. Ils crient et agitent les mains devant le camion qui passe. Le petit chien aux yeux rouges, diaphane de mai-greur, qui est à se gratter les puces, accourt vers le nuage de poussière et aboie, hargneux. Puis cette voix courroucée, criant après la mar-maille que le vent disperse dans la poussière ! Hilarion ressentit alors comme il ne l'avait jamais éprouvé, en pleine poitrine, l'angoisse et l'épouvantable coup de poing que donne la souffrance humaine.

Une voix d'enfant s'éleva dans le camion, pleurnicharde :

— J'ai envie de faire pipi !...

Pestant, Surpris arrêta la machine, le gosse descendit pour faire son pipi. Une marchande qui allait le long de la route accourut auprès du camion pour offrir sur son plateau, ses sucreries au sirop sale, autour desquelles bourdonnaient les mouches.

Le chauffeur aussi était descendu, profitant de l'arrêt pour mettre le nez à son moteur. Plusieurs voyageurs descendirent également du ca-mion surchargé, pour se dégourdir les jambes. L'employé du car, le « bœuf à la chaîne », comme on l'appelle, s'affairait sur le toit de la voiture, arrimant les colis.

Deux paysans survinrent. Ils allaient à Çà-Ira, Ils discutèrent ferme le prix. Une gourde, c'est tout ce qu'ils pouvaient donner, et c'était beaucoup. Le camion repartit, on sentait le moteur tendu dans l'effort. Surpris parlait à une vieille dame « bien », assise à côté de lui :

— Quand je terminai à la faculté de Droit, je ne pus trouver en six mois que deux affaires... Deux femmes qui s'étaient battues au marché et puis un caporal qui avait tué sa femme. Alors, j'ai décidé de retour-ner à Léogane. Ma mère vendit sa [113] maison derrière l'église et puis un bout de terre, ainsi, j'ai pu acheter ce camion. Je n'ai d'ailleurs pas fini de le payer. Et les gens voudraient qu'on les transporte gratis ! Et les pneus ? La gasoline ? L'huile, le garage ? Maman est malade, le paludisme. Ça coûte cher les médicaments !

Les yeux d'Hilarion rencontrèrent le regard transparent de l'enfant qui tout à l'heure avait demandé à faire pipi. Sur sa joue au noir pro-fond, il avait une belle couche de poudre de la route. Le gosse sourit. Tous les voyageurs étaient effondrés dans la fatigue, le gosse et Hila-rion étaient les seuls vaillants dans le camion, excepté Surpris, bien entendu. La grosse Zélie dormait, la bouche ouverte. Hilarion se mit à caresser la joue du gosse. C'est doux, une joue de gosse, c'est bon un sourire de gosse. Et, tout heureux, tous les deux, ils se mirent à jouer en silence.

*

* *

La vieille Ursule, Hilarion et Zuléma entrèrent par la haute barrière de cactus rongés de vert-de-gris, laissant derrière eux le sentier qui longeait la haie, ombragé de grands arbres et de bayahondes rouilles.

La colline arrondie n'a pas changé. Couverte de maigres brous-sailles en touffes espacées devant le dessin brouillé de la ligne des mornes lointains. Le ciel de cinq heures du soir n'a pas une fissure, plaque de tôle bleue et brûlante. Au fond, à droite, voilà le champ bor-dé par le canal au fond verdi de matières végétales. Des touffes de pe-tit-mil jaune et la même herbe fanée qui couvre le canal. Là-bas à l'ex-trême droite, la montagne se dresse contre le ciel, aiguë, ravinée, mar-quée de la cicatrice où coule un mince filet d'eau.

Personne devant la case couverte de chaume adossée à la colline verte. Zuléma passa la main sur la bougainvillée qui grimpe le long du mur. Le calebassier, pauvre en feuilles, tend ses fruits ronds.

Ils entrèrent dans la case. La première pièce était vide. Une éta-gère, des cruches et la grande jarre de terre jaune font la causette dans le même coin. Elle est là depuis si longtemps, cette jarre, qu'Hilarion l'a toujours connue ! Ursule probablement aussi.

Une voix fatiguée s'éleva :

— Qui va là ?

Ils pénétrèrent alors dans la pièce du fond. Tonton Alcius [114]

était couché sur un quatre-piquets 54. Il soufflait bruyamment :

— Ah ! C'est toi, Ursule ? Ah ! le vieux corps ne va pas, la fièvre me brûle les membres, ma gorge est sèche. Ah ! ma sœur, mes vieux os ne feront plus long feu !

Ils s'empressèrent autour de tonton Alcius.

— Alors, comment va Port-au-Prince ? Personne n'est là. Josaphat et Félicien sont aux champs. Zétrenne est allée chercher de l'eau. Car-ridad est chez Sor Marianna. Tu sais bien, Sor Marianna, la sœur d'Er-minien. Sa fille a été prise de douleurs ce midi... Ah ! il faut que je se-coue mon vieux corps, il faut que je me lève...

En dépit de leurs protestations, il se mit debout :

— Depuis le temps que cette mauvaise fièvre me fait trembler. Je la connais, elle ne peut plus ruser avec moi, la salope. Quand elle me brûle, il faut que je me couche, mais quand je sens que je vais suer, je me couvre bien, mais il faut que je me mette debout... Sinon, je reste deux jours, les os brisés. Ah ! où Zétrenne a-t-elle donc mis cette ti-sane de feuilles d'Haïti... Ah !...

Ils étaient tous assis. Alcius reprit :

— Les femmes ne sont pas là... si tu voulais mettre l'eau pour le café sur le feu, Zuléma, houm ?

 

54 Quatre-piquets : lit paysan formé de quatre fourches fichées en terre ; des

lattes de bois sont posées dans les fourches et sur le tout on place une claie.

— Tout est-il arrangé avec Frère Général pour le service ? interro-gea Ursule. Tu sais on ne peut pas rester longtemps, Hilarion a son travail et moi aussi.

— Ah ! Ursule, ma chère, le sel n'a pas besoin de se dire salé, pas vrai ? Quand Carridad s'occupe de quelque chose, c'est sans reproche.

— Alcius, tu sais que la vie est bien difficile maintenant, mais l'anolis donne à sa femme selon la mesure de sa main ! Et puis les

saints ne sont pas regardants 55 comme les chrétiens vivants. J'ai appor-té dix gallons de clairin, la liqueur, les dragées, du pain et puis j'ai en-core trente gourdes, Hilarion en a dix, et Zuléma se charge du libéra pour tous les morts...

Elle continua à causer avec son frère d'Hilarion qui allait se placer avec une fille de Carrefour, de Zuléma qui « levait [115] de maladie », de la pluie, du prix des vivres au marché, de Zétrenne qui devait main-tenant être une grande jeune fille, de Carridad qui avait toujours des rhumatismes, de Félicien qui voulait se faire embaucher aux Travaux publics pour les routes, et patati et patata.

Hilarion regardait tonton Alcius. Il est un peu voûté, tonton Alcius, assis sur sa chaise appuyée, « carguée », contre le mur, il fume tout le temps sa pipe. Il ne devrait pas fumer avec cette fièvre. Il lui â tou-jours été sympathique, tonton Alcius. Il n'avait jamais été d'accord pour mettre les enfants chez les bourgeois des villes. Il disait toujours que c'était pour ça que son frère Dacius — qui, donc, tonton Dacius, l'autre oncle, d'Hilarion — serait toujours un homme à part, ayant été élevé en ville. De fait, tonton Dacius avait trouvé bon de se dire obligé d'aller à Port-au-Prince, juste pour le service. Certes, il avait donné de l'argent, mais il n'était plus des leurs. Tonton Alcius c'était un homme ! il préférait se gourmer avec la vie, lutter, lutter.

Zuléma a bien maigri. Elle devait penser à ses enfants. Elle devrait rester quelques jours à la campagne, ça lui ferait du bien.

Zétrenne arriva avec ses calebasses d'eau. Elle fut toute surprise, quand elle vit tout ce monde réuni. Alors, elle fit ses plus belles révé-rences, en jeune campagnarde bien éduquée :

— Bonjour, ma tante, bonjour, cousin, bonjour, cousine, dit-elle.

 

55 Regardant : qui est jaloux de son dû, de son bien.

C'est drôle comme les filles peuvent grandir ! En un rien de temps, elle est devenue une belle grande demoiselle, une grimelle dorée, aux dents très blanches et aux yeux verts. Ses cheveux sont plus acajou qu'autrefois. Et maintenant, elle est toute timide avec son cousin Hila-rion. C'est drôle comme le temps rend les gens étrangers les uns vis-à-vis des autres. Ce n'est que quand les souvenirs se réveillent qu'on se sent attirés. Entre un jeune homme et une jeune fille qui ne se sont pas vus de longtemps, les souvenirs d'enfant n'arrivent pas à briser une certaine réserve. Et puis, se pourrait-il qu'un corps pubère refasse les mêmes gestes familiers qu'il fit naguère, quand, comme chez tant de cousins et cousines, il a germé la tendre graine des amours enfantines qui ne se sont pas développées...

Maintenant Hilarion aide Zétrenne à sortir le grand mortier et les pilons. Lui aussi, il est timide au souvenir de cet [116] amour enfantin. Et malgré qu'aucune pensée mauvaise ne traverse son cœur, ses yeux cherchent le dessin de ce corps devenu beau comme une fleur. Au fond, l'homme comme les bêtes, n'aime que lorsque vient sa saison d'amour. S'il se laisse prendre aux rets aujourd'hui par celle-ci, il aurait pu l'être demain ou après-demain par une autre, pourvu que la femme rencontrée supporte la confrontation avec la statue de femme qu'il s'est sculptée. C'est à Claire-Heureuse qu'Hilarion compare ce corps et l'âme qui s'en dégage, sondant son cœur afin de savoir s'il aurait pu être amoureux d'une autre femme.

Zétrenne a des cheveux chauds qu'elle a dû mouiller tout à l'heure à la rivière. Ses yeux sont verts comme l'eau de l'étang où ils allaient autrefois pêcher des crevettes. Ses épaules cintrées font balancer tout son buste quand elle marche. Sa poitrine est restée à peine plus riche qu'une poitrine d'adolescente. Elle aime toujours les mouchoirs jaunes et celui-là, autour de ses reins, tend ses hanches animales de jeune campagnarde, ses longues cuisses verticales de marcheuse. Elle est de grande taille, Zétrenne. Ah ! les filles d'Haïti sont belles !

Dommage qu'elle doive rester ici... Elle y subira le sort de toutes les femmes des campagnes, bientôt, elle sera toute déformée par le travail, bête de somme, blasée par la misère. Il est terrible, le sort de ces femmes, levées avec la rosée, couchées avec la lune ; et puis des nuées d'enfants ! À peine ont-elles accouché qu'il leur en vient un autre ! Et ça manie la houe, la hache et la machette, et ça vieillit ! À moins qu'un de ces freluquets de la ville venus en vacances ne les dé-bauche. Ça, ce serait encore plus terrible ! Faudrait pas que ça arrive à la petite Zétrenne.

Oh ! ça n'a pas traîné le café de Zétrenne ! à peine pilé, le feu s'est allumé, maintenant ils sont en train de le boire. Les voilà assis, Zulé-ma, Zétrenne et Hilarion, ils ont laissé le vieil Alcius avec la mère Ur-sule « battre leurs bouches » sur leurs vieilles histoires. Zétrenne s'in-téresse vraiment à Port-au-Prince, elle veut tout savoir. Et leurs rires éclatent dans le soir tombant.

Puis Josaphat et Félicien sont rentrés. Josaphat est un grand gaillard bien taillé, le portrait de tonton Alcius quand il était jeune, à ce qu'on dit. Il est plus foncé que Félicien et Zétrenne, le visage coupé au couteau. Dans une même famille haïtienne les enfants peuvent être de couleurs vraiment [117] différentes. Josaphat est un nègre fidèle à la terre, il ne pense pas à partir comme Félicien. Il mourra sûrement sur le lopin familial, avec la terre s'il le faut. Il est paysan dans sa chair, il n'y a qu'à voir ses mains. La terre, lui, ça le connaît. Quand il crache dans ses paumes, les frotte et prend la houe, faut être un cos-taud pour tenir son rythme. Félicien et Josaphat, c'est le jour et la nuit. Félicien en a assez de souffrir sur cette terre maudite, il ne parle que de partir.

Carridad est enfin rentrée. Les exclamations ont recommencé et les nouvelles de tous les parents et amis sont redites. Félicien à son manu-

bar 56 s'est mis à jouer une chanson cubaine à la mode. Une canciôn cubana où les mots corazon et amor reviennent sans cesse sur une mélodie brûlante d'ardeurs nègres et de frénésie ibérique. Un chant de cannes à sucre brûlées par le soleil, hymne de sueur de sang et de las-civité.

Tonton Alcius attache son gros hamac de fil de coton violemment colorié, entre les deux poteaux de la galerie, tout comme nos grands-pères, les Indiens chemès, quatre siècles et demi auparavant. Les femmes sont auprès du feu. Zétrenne est à piler le petit-mil du repas dans le grand mortier, au cadencé de ses seins sautants.

Hilarion va jusqu'à la barrière, il regarde les grands flamboyants avec leurs bouquets rouges allumés en plein jour. Il y a au tournant du

56 Manubar : instrument folklorique haïtien formé d'une caisse de résonance

parallélipipedique sur laquelle le musicien s'assied pour faire vibrer les touches formées de tiges d'acier.

sentier des touffes de fleurs sauvages, des belles-de-nuit qui attendent l'encre de la nuit bleue pour s'épanouir. La soie rose de leurs pétales exhale de lourds parfums. Les frangipaniers laissent tomber des fleurs qui, en chutant, tournoient dans l'air comme des toupies. Il va jus-qu'aux fleurs jaunes accrochées à l'arbuste, et s'y pique les doigts. Des gouttes de sang maculent les fleurs. Un tambour prélude dans le loin-tain, proche.

Vraiment ça fait du bien de quitter la ville bruyante. Le vent chante dans les arbres. La chaleur est tombée. Ce soir, les hommes aux mains crochues et dures danseront jusqu'à l'aube, les femmes secoueront leurs hanches et leurs jambes s'agiteront jusqu'aux dernières étoiles. Puis ils retourneront dans les champs se battre contre la terre dès les premières lueurs du soleil.

[118]

*

* *

Dans la cour, il y a bien soixante petits nègres, ça compte soixante petits nègres, ça fait du bruit. On les avait envoyés jouer derrière la case. Tous les gosses du coin sont réunis, car on avait dû prévenir tous les proches voisins. Ça coûte de la sueur un « manger » pour les petits anges », mais si on n'avait pas invité leurs enfants, les voisins auraient pu prendre ça pour du « mal vivre ». Et puis, il ne faut pas être regar-dant avec les anges. Qu'un enfant passe devant la barrière, si on ne l'invite pas à entrer, ça peut vous donner un gros pied, une véritable patte d'éléphant. C'est une histoire comme ça qui était arrivée à Sor Adila et qui lui avait fait une jambe comme une igname de Guinée.

Seul du voisinage, le petit dernier de commère Cécilia n'était pas venu. Au cours de la nuit, il avait eu une de ces crises de coliques ! Carridad avait dû courir en pleine nuit, en caraco, pour voir ce qu'il avait. Elle avait jugé que ce n'était pas grave, qu'il était seulement « gonflé », d'avoir mangé quelque chose qu'il n'avait pas digéré, du maïs moulu, des patates mal cuites, ou encore des pommes sauvages. Quand ça ne donne pas la fièvre, les pommes sauvages, ce sont des coliques terribles qui mordent le ventre. C'est vraiment pas bon pour les gosses, les pommes sauvages. On lui avait donné une infusion de feuilles de cachiman, grâce à quoi il avait pu dormir. Au matin, au pre-

mier chant du pipirite 57, Carridad était retournée le voir. De force, on l'avait couché sur le dos, le petit nègre. Jamais vu une petite bête aussi mauvaise ! Une voisine tenait les pieds, une autre la tête, bouchant le nez. Pour respirer il avait bien été obligé d'ouvrir la bouche. Alors Carridad y avait versé un bol de jus de feuilles verdâtres. Il gigotait comme il pouvait, le petit macaque, mais ça ne l'empêchait pas d'ava-ler de temps en temps une bonne gorgée de loch avec un bruit gar-gouillant. Quand on le lâcha, il se mit à hurler comme un pourceau qu'on égorge. Mais il l'avait bue la mixture, amère comme du fiel. Il n'avait réussi à cracher que peu de chose.

Maintenant la marmaille fait la ronde derrière la case. Le premier se mit à chanter d'une voix aigre et traînante :

— Zombi mann-manan...

— Oui, roi..., reprirent-ils en chœur.

— Zombi mann-manan..., chanta un deuxième.

[119]

— Oui, roi...

Alors l'enfant, au milieu de la ronde, se mit à courir comme un fou, à se faufiler sous les bras et les jambes. Ils essayaient de l'attraper avec leurs mains liées.

— Quimbé ti poulette..., criaient-ils.

— Baille yo..., répondait le fuyard.

— La bassette court.., chanta une petite fille.

— Baille yo..., cria le chœur.

— La bassette sauvée..., chanta un petit garçon.

— Baille yo...

— Zombi mann-manan.

— Oui, roi... 58

Puis ils tournèrent comme des toupies, faisant le « Maïs d'or », jouèrent aux frères et sœurs à marier, tandis que d'autres faisaient la

 

57 Pipirite : oiseau chanteur matutinal. 58 Ronde folklorique haïtienne. ronde des oignons au bord du marché. Ce fut un beau charivari quand on décréta vieille fille un petit bout de chou malingre et pitoyable qui alla s'asseoir toute seule dans un coin, les yeux pleins d'eau. D'autres jouaient avec de la terre qu'ils mangeaient furtivement. D'autres cou-raient. D'autres rêvaient. D'autres secouaient de vieilles poupées de toile sale et sans couleur.

Des tas de souvenirs envahirent la tête d'Hilarion. Il se rappela ce temps où il avalait sa platée d'un tour de langue :

— Cet enfant a les dents dans la gorge ! disait sa mère.

Et elle vidait son assiette dans la sienne. Il mangeait sans dire mer-ci, avec son féroce appétit de petit nègre nourri sans viande. Ah ! il au-rait bien voulu jouer avec eux comme autrefois !

Des sentiments étranges agitaient son cœur. De la bonne graine que ces enfants des campagnes. Pas méchants pour un centime, mais voilà, c'est sauvage. Ils ont presque tous de gros ventres et des yeux bouffis. Ils ont des vers.

Ici, les enfants ça vit tout seul, toute la journée, alors, ça se réunit ensemble. Les petites de six ans sont déjà des petites bonnes femmes. Au-dessus de six ans, elles vont chercher de l'eau à la rivière, amener les bêtes boire, cueillir les fruits et les légumes, et même au marché. Ce sont les petites qui restent à la case, ce sont elles qui donnent à manger à leurs frères et sœurs. Oh ! elles ne doivent pas savoir les la-ver, ces bébés qui trottent, leur larme de mucus vert pendant à la na-rine. Mais elles les surveillent pour qu'ils n'aillent pas trop [120] près du feu, leur tapent sur les doigts quand ils mangent des mouches. Elles partagent avec eux les bananes vertes bouillies et le maïs boucané. Quand la mère rentre le soir du champ ou du marché, elle donne la té-tée aux petits et peut-être à la grande de six ou sept ans s'il n'y a pas assez à manger !

De drôles de petites bêtes, les enfants. Ça joue avec n'importe quoi, un bout de bois, un caillou, une poignée de terre.

Ça a peur et ça a confiance presque en même temps !

Ça hurle pour une petite chute quand on les regarde, et ça ne dit rien après une bonne écorchure quand on ne les regarde pas.

Quand ils rient, jamais cloche n'a son plus argentin, jamais le ruis-seau du Bois-de-Chêne n'a de chanson plus gaie, et le soleil n'a pas plus de lumière que leurs yeux.

Mais ça ne leur arrive pas souvent de rire, les gosses misérables. Ça joue sans arrêt, parfois tout seul avec une bouche triste.

Ils se battent pour rien, se griffent, se pincent avec des yeux mau-vais.

Quand ils paraissent tranquilles, leur esprit gigote sans repos sur un insecte, un bout de papier rouge, sur un bruit, sur une fleur, sur un oi-seau.

Leurs mains s'agitent sans arrêt. Sans cesse ils observent comment c'est fait la terre, la boue, le sable, l'eau, le feu.

Leurs mains sont vivantes, spontanées, irréfléchies. Leurs mains, ce sont comme des petits animaux sauvages accrochés, vifs au bout de leurs poignets.

Cruels parce qu'ils ne savent pas. Une bestiole, un oiseau, ils le dé-chirent, lui font mal parce qu'ils aiment sentir bouger, palpiter et se débattre au creux de leur main quelque chose de chaud et remuant. Ainsi ils apprennent le monde.

Ils aiment poser la tête sur une poitrine ou la frotter contre un ge-nou.

Tout est neuf pour eux, une écorce, un pelage de chien, un brin d'herbe.

C'est en jouant qu'ils apprennent que les choses ont un poids, une forme, qu'elles sont lisses ou rèches, chaudes ou froides, molles ou dures.

Ils aiment courir, parce que regarder ne leur suffit pas pour éprou-ver l'espace. L'espace pour eux, c'est s'ébattre dans un champ, un sen-tier ou la terre meuble, c'est sauter, pieds nus, sur un tas de cailloux.

Le premier chant d'oiseau qu'entend un enfant est une [121] chose étrange, merveilleuse. Douce et intrigante. Une arabesque de sons clairs, roulants, syncopés. Drus et variés comme les couleurs.

C'est tout seul qu'ils fabriquent leur premier outil, une pointe de bois, un caillou cassé en éclats...

Pour eux, le rêve ne se sépare pas de la réalité. On a deux vies : quand on dort et quand on joue. Et ça se mêle à chaque instant.

Le premier dessin qu'ils façonnent le doigt dans la poussière...

L'angoisse et la perplexité, le désespoir devant un animal qui cesse de remuer parce qu'on l'a tué, devant un objet qu'on a cassé, devant une chose qui ne veut pas obéir.

Leurs larmes salées et vite séchées...

*

* *

Maintenant on a la paix puisqu'ils sont à jouer derrière la case en attendant qu'on leur serve le « manger des anges » qui sème ses odeurs appétissantes.

C'est Carridad qui l'a voulu ce manger des anges. Avec tous ces en-fants qu'elle fait venir au monde, il lui fallait remplir ses devoirs en-vers les petits anges. Quand elle avait été avertir Frère Général pour le service en l'honneur d'Erzulie Mapian, elle lui avait demandé de lui

donner la lumière. Alors, devant l'oratoire du hounfort 59, Frère Géné-ral avait allumé la lampe, fait les prières et cassé un œuf dans un verre d'eau. Le blanc de l'œuf avait formé une sorte de berceau. Avec ça, c'était clair, les anges n'étaient pas contents avec Carridad, elle leur devait un « devoir ».

Frère Général était déjà là, tout de blanc vêtu, un mouchoir rouge noué autour de la tête, un coq rouge sous le bras. Avec sa tête toute blanche, son dos voûté, on racontait qu'il avait cent vingt ans passés et qu'il avait tellement d'argent qu'il mangeait avec des couverts d'or. Il possède beaucoup de terre, il a sept femmes et on ne peut pas compter ses enfants. D'ailleurs avec tous ces officiers de la Garde d'Haïti, toutes ces dames de Port-au-Prince, tous ces politiciens qui viennent le consulter, ça devait être vrai qu'il était riche. On disait [122] même que le président Vincent s'était une fois déplacé pour aller voir Frère Général à Léogane-Dufort.

Frère avait donné la main à tout le monde. Vingt poignées de main à la fois molles et saccadées. Alors, on lui avait présenté ceux qui ve-naient de la ville. Il avait reconnu en Ursule la fille d'Exulmé Chantor.

 

59 Hounfort : temple vaudou.

Il lui avait dit d'une voix bêlante qu'Erzulie Mapian est un loa poli-tique et qu'elle avait bien voulu attendre cette fois-ci, mais que quand la petite bourrique hennit dans la savane, les saints savent pourquoi elle le fait. A Zuléma il avait donné une petite relique de toile jaune qu'elle devrait toujours porter au cou. Alors Hilarion le salua :

— Bonjour, papa, qu'il lui dit.

— Bonjour, garçon, qu'il lui répondit. Puis il se retourna. Frère Gé-néral était un petit vieillard sec, tordu par l'âge, avec de tout petits yeux malins et clignotants derrière des paupières mi-closes. La lèvre inférieure était rouge et un peu pendante. Une petite barbe, rase et blanche à la houppe du menton. A l'oreille gauche, il portait un large anneau d'or. Il semblait dormir parfois, puis brusquement on voyait l'éclat incisif du regard couler derrière les paupières presque sans cils. La peau brune et tannée du visage était couturée de petits plis serrés, ses longues mains décharnées comme des gants vides étaient crispées sur un solide bâton de gommier.

Autour de la table, le café coula dans les tasses. L'une d'elles se renversa sur la nappe blanche.

— Abobo 60 ! crièrent-ils en chœur.

— Les saints ont soif, déclara tonton Alcius.

Alors, chacun jeta une goutte de café sur le plancher de terre bat-tue. Seul Frère Général avait une cuiller, les autres secouaient leurs tasses pour dissoudre le sucre. Déjà les mouches bourdonnaient dans la pièce. Le soleil commençait à monter. Les bouffées de cris des en-fants parvenaient de temps en temps de la cour.

— Les saints ont soif..., répéta Frère Général.

Ursule jeta un seau d'eau à travers la pièce. Devant l'oratoire dressé dans l'angle, la lampe à huile brûlait devant les gravures représentant les saints. Erzulie, la grande femme blanche avec son voile bleu, sou-riait sur l'image, les mains jointes, des petits anges voletant autour

d'elle. À côté était [123] saint Jacques le Majeur et saint Georges 61. Puis les assiettes chargées de pistaches et de maïs grillé.

60 Abobo : exclamation rituelle qui accompagne une libation dans la religion

vaudoue.

61 Le vaudou haïtien fait un syncrétisme religieux qui identifie respective-

ment les esprits vaudous avec les saints de la religion catholique.

L'assa-fœtida brûla ses fumées lourdes et suffocantes. Tous étaient tendus. On avait l'impression que les saints étaient déjà dans la pièce. Les nuques se faisaient lourdes, les yeux brillaient, mais personne n'entra en transe.

Frère Général se leva et parla, transfiguré, droit, dressé de toute sa hauteur. Ce n'était plus le vieillard chétif et malingre qui était là. C'était un autre homme qui brûlait comme une flamme. Ce n'était plus le vieux tonton cassé, mais le prêtre de l'œcuménicité vaudoue, le hougan des mystères de Guinée, dressé comme un arbre et qui parlait cœur à cœur avec les saints loas lointains. Il n'était plus le médicastre exploiteur de la bêtise humaine, ni le sorcier hypocrite et avide, mais sa foi faisait de lui le vates, l'inspiré. Quelque chose avait chaviré en lui, il s'était senti comme mourir, et pourtant, il vivait d'une force étrange, qui palpitait à ses tempes. Eux tous, ils brûlaient dans la com-munion du mystère africain. Leurs âmes s'interpénétraient comme l'eau se mêle à l'eau.

Frère Général parlait. Il sentait sa bouche comme les deux lèvres de cette éternelle plaie qui saigne au flanc de l'Afrique. Il nobla l'an-tique langage sacré des nègres dokos. A travers les sonorités sauvages de sa voix passa cette vie qui court contre les nègres avec sa gueule de sang et ses yeux de larmes amères. Frère Général s'était purifié de toutes ses laideurs morales. Chaque fois qu'il était devant les loas et les mystères il oubliait le mensonge, son outil de travail, sa foi en la force de Guinée brisait son âme et son corps, il redevenait le fils d'Afrique à qui les secrets ont été transmis par delà la traite et l'escla-vage, il redevenait le papaloi dont le corps tremble dans la transe :

« Aïe, saints loas d'Afrique à nous ! Regardez vos enfants. Ils ont crié et personne ne leur a répondu. Ils ont demandé la pluie et le soleil est arrivé. Ils ont crié jour et nuit et la misère s'est de plus en plus agrippée à leurs corps. Ils ont lutté pour que la terre accouche d'une marmaille de fruits et le vent a ri dans les feuilles séchées et la pous-sière des jardins. Leurs os n'ont pas cessé de leur faire mal. Alors, saints loas [124] d'Afrique, alors Maître des carrefours, alors hagoun Ba-lindjo, alors Pétro Zandor, et vous tous ses frères et sœurs de Gui-née, vos petits se sont retournés vers vous.

« Oh ! toi, Ti-Jean-Pétro, moi-même Général Ti-Mouché, je noble ton nom.

« Pétro Zandor, moi-même Général Ti-Mouché, je nomme ton nom.

« Et vous, Congo Savanne,

« Vous, Kita Chèche,

« Vous tous,

« Marinette,

« Ti Jean Pied Fin,

« Général Brisé,

« Antoinette Zauban,

« Brisélia Brisé,

« Brisé Jonquille,

« Brisé Macaya,

« Aie Guéde l'Orage !

« Envoyez tous vos petits anges dans la case de votre enfant Carri-dad. Faites, ô nos morts de Guinée, faites que les hommes ne hèlent plus comme les chiens dans la nuit.

« Aïe, Oiseau Malfraisé de papa Pétro, chante dans les chemins de-vant les petits anges qui viennent aujourd'hui dans cette case.

« Aïe, papa Pétro, tu es avec tous les loas le protecteur de nous tous ici. Demain nous nommerons ton nom avec celui de ta sœur Er-zulie Mapian. Aujourd'hui laisse passer les petits anges. Ago Yé !

« Maître des carrefours, chassez les satans aux oreilles noires de Guinée, laissez passer les petits anges. Ago Yé !

« Les anges viennent laver la malédiction qui pèse sur la terre avec la rosée du ciel. Ago Yé !

« Nous égrenons le maïs, nous égrenons les pistaches, nous semons les dragées. Nous avons rempli les couis neufs, nous avons coupé le

giraumont-caïman 62, nous avons apporté l'igname siguine, nous avons posé le couteau au manche blanc, le coq rouge, l'assiette blanche, les deux fers à cheval...

« Aïe, les saints de Guinée... »

62 Giraumont-caïman : variété de potiron géant.

Ainsi disait la voix de Frère Général Ti-Mouché, le vieux papaloi aux secrets de Guinée. Ses paupières étaient lourdes, [125] son visage fatigué, ses bras s'agitaient dans le silence de la pièce.

Voilà longtemps que les tracas et les soucis de la vie des villes avaient obscurci en Hilarion la foi brûlante dans les mystères du Vau-dou. La bataille quotidienne pour manger lui avait enlevé tout loisir de penser au vieil héritage de l'Afrique. Il était venu à Léogane par condescendance, toutes ces choses étaient étrangères à son cœur. La puissance d'une culture aussi vieille que le monde avait perdu tout pouvoir sur lui. Mais brusquement, dans la chaleur de cette pièce, tous les fantômes de sa jeunesse étaient revenus l'assaillir. Il brûlait avec eux, d'un feu frémissant. Il sentait dans la pièce le souffle des dieux-fauves de son enfance, exigeants, jaloux et cruels, les dieux-plantes, les dieux de l'eau, des carrefours et du vent, tous les rois-loas du culte

de la couleuvre présents dans l'atmosphère puante du cacadiable 63 qui brûle. C'est terrible comme l'Afrique pèse sur les pauvres nègres. Quand ils s'en croient détachés, elle surgit soudain, au moment où l'on s'y attend le moins, avec ses rythmes et ses mystères. Quand la peur ou le danger les presse, quand l’asson secoue l'âme de Guinée, quand l'émotion étreint leur cœur, les saints descendent de la vieille culture qui dort dans leurs têtes, émergent, surgissent de la vaste et profonde métaphysique panthéiste qui domine leur conscience, pour tordre, re-muer leurs corps et leurs cœurs, pour animer leur langue qui s'agite et qui beugle, pour allumer leur âme des chaleurs de l'extase.

Enfin, Frère Général ouvrit les yeux. Il paraissait revenir d'un long voyage dans la Guinée présente dans chaque morceau de son être, d'un rêve presque réel et physique. Son regard était accablé et terne. Le poids de l'âge, tout à l'heure renversé, était soudain revenu, cassant son corps, plissant ses yeux, animant la main de l'imperceptible trem-blement de la vieillesse. Personne n'était tombé en transe. Le Maître des carrefours avait laissé le chemin aux petits anges. Frère Général, penché sur son bâton de gommier passa la porte sans mot dire, et sor-tit.

Alors on amena dans la cour neuf énormes gamelles de bois neuf, chargées de victuailles de toutes sortes, mélangées : viandes de cabri, patates, ignames, bananes, petit-mil, farine [126] de couscous, arbre à

 

63 Cacadiable : assa-fœtida. pain, crébétés, poissons séchés, giraumonts, concombres, abricots, co-rossols, figues-barriques. Quand les gamelles furent posées par terre, on battit des mains. Les enfants se ruèrent sur les victuailles, dans la bousculade et dans les cris...

*

* *

Tout le monde fut surpris quand la petite fille entra dans la cour. Elle avait bondi du buisson où elle était tapie, telle une puce, les jambes prodigieusement maigres, une griffe en avant, l'autre accro-chée aux haillons qui la recouvraient. Enfant-bête d'épouvante et de fantasmagorie, elle tournait des yeux animaux et furtifs sur lesquels retombaient des cheveux couleur de terre, sales et poisseux.

Les enfants s'enfuirent quand elle s'accroupit devant une des ga-melles. Elle y plongea ses mains aux ongles longs et se mit à s'emplir la bouche avec une frénésie furieuse.

Ils avaient peur, ces gosses, devant ce visage qui n'avait plus rien d'humain, et qui avalait les victuailles en montrant des dents jaunes et pointues. Les traits du visage étaient cependant réguliers, le front large, le nez fin. Ses yeux animaient son visage de lueurs folles. Des yeux de chat, perçants et fixes, allumés de flammes par la vue de tant de mangeaille. Ses joues et son nez remuaient, enivrés.

Les gens s'étaient mis à chuchoter dans la cour.

Ça faisait trois ans qu'il hantait la région, ce petit monstre d'une douzaine d'années. On l'avait trouvée un matin sur la plage parmi les débris d'un voilier naufragé. Quand on avait voulu mettre la main sur elle, elle avait mordu jusqu'au sang, puis s'était sauvée dans les hal-liers. Elle vivait dans les bois depuis lors.

Elle gîtait le plus souvent près du gros mapou au bas de la colline, dans un trou de terre d'où l'on pouvait la voir sortir de grand matin, en rampant. Elle chapardait dans les champs des fruits, qu'elle dévorait, accroupie. Parfois on la voyait, allongée sur le ventre, près d'un tas de détritus, mangeant à pleine bouche les pelures de fruits, les écorces de melon, les épluchures de légumes ou rongeant de vieux os.

D'autres fois on l'apercevait, allongée dans les herbages, ses petits seins et son sexe, rabougris et noirs de crasse au soleil, sous des gue-nilles qui ne cachaient rien. Au moindre bruit, elle était en éveil, se mettait à galoper vers un fourré, [127] essayant de cacher avec ses haillons sa féminité pitoyable. Quand on lui jetait un bout de pain ou un fruit elle plongeait dessus et se sauvait en mangeant.

Jamais elle n'avait répondu à la moindre parole. Sa peau était rouge et terreuse. Souvent on l'entendait chanter d'une voix acide des rondes enfantines qu'elle déformait. La raison s'était enfuie de son âme dans la catastrophe obscure où les siens avaient péri. Pour tous ces gens, ça ressemblait à une vengeance d'Agoué, le Maître de la Mer, intransi-geant et sans merci. À moins qu'elle ne fût quelque esprit maléfique venu sur cette terre pour expier d'obscurs crimes contre le ciel. Elle vi-vait en marge de tous, soulevant autour d'elle un nuage de saleté, d'op-probre et de crainte superstitieuse.

Quand elle eut fini de dévorer, les mains chargées de victuailles, elle se mit à galoper et disparut derrière les frangi-paniers en fleurs qui bordent le sentier.

Alors les gens respirèrent et se mirent à caqueter. On dut appeler les enfants à poursuivre leur agape. Mais ils ne touchèrent pas à la ga-melle que l'apparition avait salie de sa bouche. On l'enleva d'ailleurs et on alla l'abandonner à distance de la case. Les gosses se ruèrent de nouveau sur les gamelles, piaillant et criaillant...

 

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Plus tard le rythme vif du Dompétro chanta sur les tambours. Le chant s'éleva des lèvres implorantes vers le ciel muet et impassible. La

voix de l’oungénicon trembla. La chanterelle 64 monta, soprano tendre et désespéré, avec des notes bleues et des sons de pleurer ; cris trois fois répercutés concertant avec le chœur et glissandos hypertendus. Puis la lamentation reprit, lourde comme la marche d'un travailleur peinant sous le soleil brûlant.

 

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64 Chanterelle : soliste chargée de guider les voix dans certains chants vau-

dous, elle se confond souvent avec l'oungénicon, chef de chœur et coryphée. [129]