Compère Général Soleil
Unnamed
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Mais non, mon cher député, je ne faisais rien de précis… Mais oui... Mais oui... Je me rappelle bien, Dacius, votre chef de bouque-
ment 18... Il nous conduisait à la chasse à Léogane... Sa sœur, vous dites, la mère du prévenu ?... Attendez... Hilarius Hilarion. Justement... Mais je ne peux pas le libérer comme ça, vol avec effrac-tion, vous comprenez... Aujourd'hui c'est samedi, non... Enfin si vous y tenez, je peux l'envoyer au juge... J'ai d'autres chenapans qui peuvent attendre... Ne vous inquiétez pas, il sera en forme, nous sa-vons y faire... Mais oui, je comprends très bien, c'est le neveu d'un de vos chefs de bouquement... Mais aujourd'hui, c'est samedi, je ne sais pas si le juge... C'est ça, tâchez de joindre le juge... C'est cela... C'est moi qui vous remercie, mon cher député... Mais, dites surtout au pré-sident que je suis porté sur la feuille d'avancement, c'est peu de chose ce qui reste à faire... Peut-être que le ministre de l'Intérieur... Quoi ! Une crapule ?... Vous y allez fort, député, je ne vous suis pas... Et puis, il est encore puissant... Oui, je vous téléphonerai plus tard... On pren-
dra rendez-vous pour aller à Carrefour manger un bon grillot 19de porc... Il y a, paraît-il, une nouvelle boîte qui ouvre ce soir, avec des petites femmes épatantes... Ah ! Ah ! C'est le cas de le dire... Au re-voir, député, à tantôt... Merci... Au revoir...
Le lieutenant se tourna vers Hilarion. L'homme s'était redressé, as-sis, appuyé sur une main, haletant. Dès qu'il vit le lieutenant le fixer, il rentra les jambes avec des yeux affolés. La machine à écrire s'était ar-rêtée. Le lieutenant Martinès alluma une cigarette et l'aspira. Il fit un geste vif, le gendarme accourut :
— Mon lieutenant ?...
— Jérôme, tu feras prendre un bain à cet homme, tu l'amèneras à l'infirmerie, tu le feras manger, et tu le conduiras à la section Nord... très pressé, vite.
— Oui, mon lieutenant...
18 Chef de bouquement : agent électoral chargé de racoler les voix pour le
truquage électoral.
19 Grillot : grillade de porc.
Le gendarme releva Hilarion qui rassembla toutes ses forces pour sortir au plus vite de la tanière du lieutenant. La machine à écrire se reprit à tacoter dans le silence morbide de la pièce. Le lieutenant alla vers la radio, il tourna les boutons :
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Ça pique,
Ça pique sous les tropiques,
Le sol,
Le sol...
Le lieutenant eut un mouvement de rage ; il éteignit brutalement le poste pour fermer la bouche à la vie et à la lumière.
*
* *
C'était samedi. Le soleil décochait dans toutes les directions sa fu-sillade d'épingles de feu. L'asphalte ramollissait, devenait noire comme du jais. C'était le jour où les habitants des montagnes des-cendent vers la ville et ceux des campagnes quittent la plaine pour le marché aux fortes odeurs.
— Hue, chiens !... Foinc ! criait la marchande de charbon en bat-tant ses bourriques chargées à couler bas. Le samedi, c'est un jour de « baisser-lever », toute la journée, tout le temps pour les mamans ! Et la marmaille qui ne va pas à l'école ce jour-là ! Sans repos, se baisser, se lever toute la journée, dans les rites du travail éternel.
Et le gendarme, là, le fusil sur l'épaule, les jambes bien envelop-pées de guêtres kaki, hèle derrière les pauvres malheureux qu'il pousse devant lui.
Le samedi, Lalue est une grosse veine serpentant des mornes de l'intérieur, une grosse veine qui bâille à manger à tout le corps de Port-au-Prince. Les choux, les carottes, tous les légumes, les vivres, les ba-nanes, les ignames, les crudités, mangues, oranges, pistaches et puis les cochons qui grognent, les cabris qui font bê...ê...ê..., les poules qui gloussent, tout ça descend à flots comme le sang dans les veines. A dos d'âne, à dos d'homme, sur la tête des femmes, tout ça vibre, luit, se débat, et crie au soleil.
Le gendarme poussait trois hommes. Ils marchaient en file in-dienne. Le premier était si sale, si déchiré, que son ventre et le cuir roussi de ses fesses apparaissaient, puis disparaissaient à chaque pas au travers de ses loques. Sa figure était grisaille, il tenait en équilibre sur sa tête un régime de bananes vertes et fanées. Le deuxième avait les yeux brillants et fureteurs, vêtu d'un pantalon de toile écrue bleue et d'une chemisette de grosse toile blanche, il portait sur les épaules un petit cabri noir et blanc qui bêlait avec langueur. Ensuite venait Hila-rion. Ils marchaient à grands pas parmi la foule.
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Une petite fille déclinait ses marchandises sur un air de chanson triste :
— Voici patates, maïs moulu, pois, du riz avec petit-mil dépaillé !
La charge sur la tête, le cou bien raide, décollé des épaules et sillonné de veines. Elle chantonnait ses marchandises à tue-tête, et les veines se gonflaient à chaque cri. Elle allait, le visage tendu par l'ef-fort, les yeux absents, une main sur le côté, l'autre écartée du corps faisait balancier, s'approchant de l'oreille à chaque refrain. Ça donne une belle voix, vous savez, commère, quand on pose la main comme ça sur l'oreille pour vanter ses marchandises comme une chanson.
Le gendarme qui conduit ces nègres-là au tribunal, s'essuie tout le temps le visage avec un grand mouchoir rouge. Il excite les pauvres diables de la voix :
— Vous marchez, foutre ! Non ?
Et le soleil, comme un miroir aveuglant, tourne dans le ciel d'émail.
Un cireur de bottes, un shiner, portant une culotte de cheval, une vieille culotte militaire pleine de taches de cirage, sale comme un peigne. Les jambes et les pieds nus, lui dont le métier est de soigner les souliers. Il bat du tambour avec sa brosse sur la petite caisse de bois qu'il porte sous le bras. Il sifflote... Il a dû bien manger aujour-d'hui... Il est gai.
Des gosses vagabonds courent dans la rue comme de jeunes pou-lains dans la savane. Mais la ville n'est pas la savane. La ville s'est construite au pied des mornes, les ravins sont devenus esclaves entre les digues. La montagne recule devant la ville qui l'enserre de ses longs bras de pieuvre, qui l'étouffé, qui la creuse de trous, qui la marque de la longue cicatrice noire des routes d'asphalte, qui la barde de fer et de béton, dans des tunnels plus noirs que la nuit. Elle s'est aussi ceinturée elle-même de barres de fer plus dures que les rails du chemin de fer Mac Donald... Ces liens s'appellent la police des pro-priétaires fonciers, qui dominent le parlement. C'est la loi de fer de l'état des riches contre les pauvres, c'est la fatalité d'acier des voitures américaines qui, comme d'énormes crapauds, se promènent sur le corps de la pauvre Haïti. L'homme des villes est esclave des améri-cains, esclave de la fonction publique — certains vendraient jusqu'à leur femme pour elle ! — esclave de son ventre, esclave de tous les gros poissons qui font la loi contre le peuple...
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Malgré tout, le peuple chante et rit, car le peuple est un géant qui, s'il ne mesure pas encore la force de ses bras, la sent tout de même dans son travail... Les ouvriers sans s'en rendre compte commencent à évaluer leurs forces ; à chaque fois qu'ils passent devant la nouvelle usine, le nouvel atelier ou la nouvelle fabrique, leur cœur tressaille d'une joie sans cause. Car secrète et vivace est la pensée. Malgré tous les américains, malgré toutes les sangsues, malgré tous les Vincent, malgré tous les cacapoules, malgré tous les gendarmes, de nouveaux bras d'ouvriers, de nouveaux bras de Charlemagne Péralte et de lut-teurs sont la moisson qui jaillit sans cesse de notre terre, à chaque nouvelle couleur du ciel, à chaque saison de pluies, à chaque récolte.
Les gosses vagabonds courent à travers la ville comme de jeunes poulains ! Les vieilles gens disent que derrière les montagnes il y a d'autres montagnes ; derrière la montagne il y a aussi d'autres villes. Il y a des villes qui se fanent. Les montagnes aussi se fanent parce que la terre n'est plus grasse et ses os de pierre, délavés par le vent et l'orage, montrent leur misère au soleil. Derrière ces montagnes qui rous-sissent, il y a nos villes, rongées par les poux de bois, nos villes qui noircissent, nos villes où d'autres gamins sales et rieurs courent aussi, portant d'autres villes dans leurs bras et des lueurs nouvelles dans leurs yeux... D'autres villes dans les lointains toujours plus proches, d'autres villes où tout le monde retrouvera la joie et les ardeurs du poulain dans la savane. Mais je m'emporte ! Je m'emporte toujours, quand je regarde mon pays... Je m'emporte, et vous ne m'écoutez pas, gamins qui courez à Lalue, ce jour de samedi, ce jour de fruits mûrs.