Compère Général Soleil

1955 par Jacques Stephen ALEXIS · Chapitre 34 sur 50

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Compère Général Soleil

Chapitre 37

Claudius habitait au morne Marinette, une petite chambre à cinq gourdes par mois. Quand Hilarion entra, Claudius était assis sur sa paillasse, un vieil uniforme de général à la main, du fil, des aiguilles et tout un bric à brac de chiffons multicolores. Une chambre où des aveugles auraient pu jouer du bâton sans risquer de rien casser.

— Sans blague ? La pluie va tomber, Hilarion ! Tu as rêvé à moi aujourd'hui ?... C'est vrai que tu sors de prison ? Tu es élégant comme un ministre ! Donne-moi l'adresse de cette prison-là, et moi j'en re-viens millionnaire ! À propos, prête-moi cinquante centimes... Qua-rante ? Non ?

Hilarion était debout sur le seuil. Rien qu'à regarder la [82] tête de Claudius, ça changeait les idées et chassait pour un temps les ennuis. Claudius ne lui donna pas le temps de répondre :

— Tu es un couillon, mon cher. Les nègres à pieds sales comme nous ne sont pas créés pour se faire du souci. Toi, tu trouves du tra-vail, tu le perds et tu vas en prison parce que tu as volé une patate. Voilà toute ta vie ! Tu ne bois pas, tu ne cours pas les femmes, mais je ne mange pas plus mal que toi... Tu ne voudras pas me croire, j'ai ren-contré une petite femme hier soir...

Claudius s'était lancé dans une histoire comico-érotique intermi-nable. Hilarion s'était assis à côté de lui et s'emparant du vieux cos-tume militaire, le fripait.

Tonnerre ! mais tu fripes mon déguisement ! Mardi-gras arrive. Je

me déguise cette année en Charles Oscar 37. Voilà les bottes, l'épée, les

épaulettes, tu n'aurais pas une rigoise 38 à me prêter ? Ça me manque...

C'est quand le Mardi-gras ? demanda Hilarion.

Quand le Mardi-gras ? Je te dis que tu es un nègre sot... Mais qu'est-ce que tu fais sur la terre ? Un nègre d'Haïti qui ne sait pas quand tombe le Mardi-gras !... Vois-tu, tu ne connais pas les bonnes

37 Charles Oscar : général haïtien du début du siècle, fut un célèbre satrape

particulièrement honni du peuple, qui le lyncha dans les rues de Port-au-Prince. Symbole de la tyrannie, il est caricaturé à chaque carnaval.

38 Rigoise : cravache célèbre du personnage en question. choses... Quand la bande vient de sortir, il ne faut pas encore y aller. C'est l'heure des adolescents imbéciles. A trois heures de l'après-midi, parlez-moi de ça ! Dès la première grouillade, on reconnaît l'amateur. Le tambour ronfle, il parle... Les femmes, ça coûte cinq centimes la paire... Cette année je me sens les reins comme de la liqueur...

Il se lança de nouveau dans une inénarrable histoire où il était question d'un tas de grossièretés Ils riaient grassement. Hilarion avait déjà bu trois coups de clairin. Claudius était endiablé. Bientôt, Hila-rion se mit à l'unisson et les rires fusèrent à qui mieux mieux.

Plus tard ils sortirent dans Port-au-Prince endormi, à demi-conscients. Dans leur ivresse ils sentaient que l'air de la ville était lourd, ils voyaient très loin dans la nuit des choses falotes et embel-lies ; comme au cinéma. Des couleurs vives sur les choses les plus ternes. La lune est une belle soucoupe en or, le vent un bras de femme qui les caresse à petits coups.

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Les maisons sont plus hautes à leurs yeux, plus blanches. Les tam-bours des bals leur semblent tout proches.

Cette nuit-là, l'amertume n'empêcha pas Hilarion de s'endormir. Il était saoul comme un cochon. Il sombra dans le sommeil à côté d'une fille pitoyable, violemment parfumée de lotion bon marché. Il rêvait qu'il dansait dans une bande de Mardi-gras, avec des putains domini-caines, toutes nues, en plein Champ-de-Mars !

 

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