Compère Général Soleil

1955 par Jacques Stephen ALEXIS · Chapitre 31 sur 50

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Compère Général Soleil

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Compère Général Soleil.

PREMIÈRE PARTIE

 

IV

 

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Hilarion poussa la barrière. Un roquet se mit à montrer les dents et à japper. Un gosse qui jouait, assis dans une petite voiture automobile rouge, s'arrêta, curieux.

— Honneur ! cria Hilarion.

— Respect, répondit une voix sous les feuillages de la galerie.

Une petite bonne apparut sur le perron.

— Mme Roumel, ce n'est pas ici ?

— Oui, c'est ici, faites le tour, par la cour...

Hilarion contourna la maison et arriva dans une cour intérieure bé-tonnée. Sur la galerie, une dame aux cheveux blanchissants, lunettes au nez, lisait, un livre doré sur tranche à la main. Elle était assise sur une dodine et se balançait doucement.

— Bonjour, madame, commença Hilarion.

Elle posa le missel sur ses genoux, souleva ses lunettes sur son front :

— Bonjour, monsieur, c'est pourquoi ?

— Mme Roumel, s'il vous plaît ?

— C'est moi. Que voulez-vous ?

— J'ai une commission pour vous, madame...

Hilarion gravit les marches du perron et tendit à la vieille dame le billet religieusement plié. Elle avait la peau café au lait clair, piquée de quelques points noirs. Des cheveux lisses, avec de petites ondula-tions pressées, en bandeaux poivre et sel. Une face ronde mais em-preinte d'une distinction simple.

Elle tendit la main, ouvrit le billet et laissa choir son livre de prières. Elle était devenue très pâle et brusquement levée :

— Venez, murmura-t-elle, dans un souffle.

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L'émotion lui coupait les jambes. Ses mains tremblaient comme des feuilles. Elle le fit entrer dans une petite office pleine de plats et de casseroles. Un grand frigidaire ronronnait et frissonnait dans un coin.

— Alors..., il est malade... ?

— Mais non, madame, m'sieu Pierre est bien !

Elle se moucha avec force et en tapinois essuya les gouttes qui illu-minaient ses cils.

— Pour dire vrai, il a un peu maigri, mais il n'est pas malade, au contraire.

Elle l'assaillit d'un flot de questions auxquelles elle ne lui donna pas le temps de répondre, ouvrit un placard, posa sur la table une as-siette et quelques victuailles :

— Mangez, mangez d'abord, lui adjoignit-elle. L'inquiétude, vous comprenez..., et puis, « il » ne serait pas content que je manque à tous mes devoirs. Mangez d'abord.

Hilarion dut s'exécuter devant ce doigt impératif, la discussion ne donnerait rien. La vieille dame ferma les yeux, soupira, et s'abîma dans une réflexion morose.

*

* *

Hilarion arpentait joyeusement le Portail Léogane. L'air de la mer emplissait ses poumons. Il avait un pantalon, une chemise neuve et même des souliers qui l'étaient presque. En sus, cinq gourdes en poche et la promesse d'un travail pour la semaine prochaine lui ensoleillaient le cœur.

Il marchait d'un pas large et assuré. C'était bon, la liberté. Il chan-tonnait. De ce pas-là, il serait bientôt à Carrefour.

La rue était pleine de monde. Le cher vieux quartier pittoresque et sordide ! Devant ce seuil, un coq de combat se rengorge au soleil avec sa tête sans crête et ses cuisses nues qui laissent entrevoir un sang ruti-lant.

Les pieds crasseux sur le macadam. Des oisifs, jouant aux cartes, à califourchon sur leurs chaises. Des marchandes de savates, avec leur grappe sur l'épaule. Le tapage des cireurs de chaussures, les shiners, martelant en mesure leurs caisses. Les clochettes des marchands de confiserie. La gaieté des enfants, les jurements, les jets de salive des hommes, la voix aigre des femmes.

Hilarion se sentait vivre. C'était sa ville, son élément, son Port-au-Prince à lui.

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Il était environ deux heures de l'après-midi quand il arriva à la Mer Frappée.

Les jambes écartées, les mains sur les hanches, il regarda la grande masse d'eau vibrer au soleil. Il faisait chaud... Il se déshabilla derrière un buisson auquel il raccrocha ses nippes. Regardant à droite et à gauche pour voir si personne ne l'observait, il souleva une grosse pierre sous laquelle il mit son billet de cinq gourdes.

Alors il s'avança vers la mer. Il levait haut les jambes et ses pieds retombant dans le flot lui faisaient des corolles jaillissantes autour des chevilles, des bracelets de fraîcheur. L'eau monta à mi-jambes, puis à mi-cuisses ; enfin il s'y laissa choir.

Il était couché dans l'onde salée qui le portait presque, à peine un lent mouvement de jambes était nécessaire pour se maintenir. Il resta là de longues minutes, bercé par les vagues, face au soleil. L'eau fai-sait à ses oreilles un tintouin confus. De petits nuages pressés cou-raient dans le ciel. Au loin, un steamer, hurlant son désespoir des dé-parts continuels, traînait en plein ciel une longue natte de suie.

Hilarion plongea et ouvrit les yeux. Des coquillages brillaient de toute leur nacre bleutée, des plantes marines se balançaient au gré de l'eau. Un petit crabe marchait au fond de la mer avec sa démarche ca-gneuse. Hilarion allongea la main.

Il remonta à la surface la figure toute irisée de gouttelettes, le petit crabe prisonnier entre deux doigts. Il riait. Le petit animal faisait des mouvements de pattes désespérés, une gigue de pinces furieuses. Il en fut ému et lâcha sa prise qui disparut dans les flots. A côté de lui ondu-lait une méduse violacée, il la recueillit adroitement en lui passant la main sous le ventre gélatineux et la lança à quelque distance.

Un fort clapotis lui fit tourner la tête. Une petite négresse se bai-gnait à une vingtaine de mètres de lui. Il se mit à nager dans sa direc-tion. Il fendait les flots avec calme, se rapprochant rapidement. La fille faisait des galipettes dans l'eau. Quand elle le vit tout près, elle essaya de se sauver.

Il fila à toute allure et la rattrapa. Elle lui lança de l'eau en pleine figure. Il riait. Elle se sauva de nouveau. Il la rejoignit encore et se mit aussi à lui lancer de l'eau au visage. Elle étouffait. Réussissant quand même à se dégager, elle trouva pied et se mit à courir dans l'eau. Elle était toute nue. Bientôt le dos apparut, puis la cambrure des reins, les fesses, [74] les cuisses. La suivant, il la dépassa soudain, ayant vu sur la grève l'amoncellement des vêtements, il atteignit avant elle le ri-vage et s'assit à côté de son vestiaire.

Force lui fut de se rapprocher. Elle y alla crânement, furieuse.

— Quel homme hardi vous faites !

Nulle pruderie. Mais, Dieu ! quels yeux elle faisait ! Son corps était bien galbé, les petits seins frileux et ronds ; elle se saisit des vête-ments et s'écarta.

Hilarion haussa des épaules et alla aussi se rhabiller. Il avait à peine fini qu'il entendit une voix qui criait.

D'un bond il fut au rivage. Elle y était, en jupon, sautillant sur un pied. En voulant se rincer les jambes près d'une grosse roche, un gros crabe, vraisemblablement dérangé par cet étrange pied, s'était accro-ché au gros orteil.

Hilarion saisit la bête à pleine main, détacha la mandibule du corps qui tomba dans l'eau. Alors il ouvrit la pince et transporta la fille dans ses bras à quelques pas.

Elle pleurait à chaudes larmes à côté de lui, puis se mit à rire. Il prit un ruban à ses cheveux, et lui en attacha l'orteil, en guise de pan-sement.

— Je m'appelle Hilarion, dit-il.

— ... Claire-Heureuse..., murmura-t-elle.

Ils se regardèrent. Elle devait avoir dans les dix-sept ans. De grands yeux en amande, un petit nez un peu retroussé, la peau d'un noir riche. Elle aimait sûrement rire. Le menton était toutefois volon-taire et les traits d'une grande finesse, mais la main était ferme, dure même.

Il lui passa la main derrière le dos, se saisit du menton, et posa ses lèvres sur sa bouche.

Hilarion arriva assez tard chez Christian. Sa mère était la marraine de Christian. Ils se connaissaient depuis leur enfance. Ils s'étaient bat-tus, avaient chassé les oiseaux avec des frondes de caoutchouc, avaient shooté dans de vieilles balles faites de chaussettes crevées. Ils avaient fait tant de choses ensemble, que pour eux, le moindre geste avait un sens, et l'amitié n'allait pas sans une feinte rudesse, voire même une certaine brutalité.

Deux enfants jouaient dans la cour, faisant des gâteaux de boue dans des capsules de bouteille. Une poule grattait la [75] terre d'un fu-rieux mouvement de pattes, dans le chorus cuicuitant des poussins roulant sur le sol comme des pelotes de laine jaune. Un petit chien, diaphane de maigreur, haut sur pattes, fouillait un tas d'ordures. Hila-rion alla aux enfants, leur sourit et mit une pièce de cinq centimes dans la main de chacun. Ils frétillaient de joie.

Dans la petite maison croulante et pourtant nette comme un sou neuf, un vieux dressoir décoré des verres à fleurs se carrait en ayant l'air de dire :

« C'est moi le meuble précieux de la maison, regardez comme je suis luisant et propre. »

Une table de bois blanc, trois vieilles chaises de paille, au mur trois cruches de terre rouge sur une planche ; dans un angle, un oratoire, un chromo représentant saint Georges à cheval écrasant un monstrueux démon cornu, un crucifix devant une lampe à huile allumée, une sou-coupe contenant une poignée de grains de maïs grillé, trois feuilles sé-chées attachées par un chiffon cramoisi. D'un regard, Hilarion avait embrassé la pièce ; rien n'avait changé.

Ne trouvant personne, il pénétra dans la seconde pièce. Un lit en occupait les trois quarts. Une fillette d'une dizaine d'années y grelottait de fièvre, une compresse sur le front. Christian était assis au bord du lit, la tête entre les mains ; Lumène, sa femme, énorme, vêtue d'un ca-raco souillé, était accroupie dans un coin, comme un vieux sac de charbon. Elle pleurait, reniflant. La pièce était sombre ; une odeur de renfermé et de maladie flottait dans l'air.

Hilarion pénétra. Lumène releva la tête, puis continua à pleurni-cher. Hilarion s'assit sur le lit à côté de Christian.

— Comment ça..., dit-il.

— Comment ça..., répondit Christian.

— Mariette est malade ?

— On ne sait pas encore si on la sauvera. Quatre jours qu'elle a la fièvre !

— Pourquoi vous ne l'avez pas amenée à l'hôpital ?

— Il n'y a pas de place, maintenant le docteur dit qu'on ne peut plus la transporter... La thyphoïde qu'il dit...

Christian s'était levé, il prit Hilarion par le bras et l'entraîna hors de la chambre.

Hilarion s'assit, Christian resta debout :

— Alors, Hilarion ?... Tu ne te contentes plus de faire le vagabond, maintenant tu deviens assassin ?...

Hilarion ne répondit pas. De la main gauche, il tapait nerveusement [76] sur la table. Le regard vague, il fixait l'image de saint Georges qui continuait, imperturbable, à écraser son démon. Christian reprit :

— Je ne te conseille pas d'aller maintenant voir ta mère, tu sais...

— Allez tous vous faire merde !, éclata Hilarion... Vous savez que je ne suis pas un voleur. Vous auriez fait comme moi si vous aviez subi ce que j'ai subi...

Il ne put continuer, il s'étranglait.

Sans mot dire, Christian alla prendre une vieille machette dans un coin et, avec un bout de pierre meulière, se mit à l'affûter. Un lourd si-lence planait sur la pièce, on entendait seulement le bruit de la pierre sifflant sur le métal. Ça y était ; l'inévitable algarade, d'ailleurs prévue, était passée.

Christian abandonna la machette, tira une vieille pipe de sa poche, déplia un grand mouchoir rouge et en sortit deux feuilles de tabac. Il en tendit une à Hilarion. Ce dernier refusa du geste, renfrogné.

— Va te faire merde !, Hilarion, dit Christian. J'ai assez de tracas comme ça pour m'occuper de tes bêtises. Je ne t'ai jamais empêché de faire ce que tu veux, mais il y a des vérités que j'ai le droit de te dire.

Hilarion prit la feuille de tabac et la flaira. Christian tira du tiroir de la table une pipe d'argile rouge et la lui remit. Ils se mirent à fumer en silence.

Lumène, roulant dans sa graisse, était entrée. Elle alla au dressoir, prit deux verres et les posa sur la table avec une bouteille d'alcool trempé. Christian versa deux larges rasades. Le clairin tremblait dans les verres ses teintes opales, des petites bulles de gaz montaient en gerbe du fond à la surface. Alors ils firent une libation d'une goutte sur le plancher et burent d'une traite. Leurs verres se tendirent à la cruche d'eau que leur présentait Lumène. Dehors le soleil couchant allumait le ciel d'un miracle de couleurs changeantes.

Hilarion le premier rompit le silence :

— Tiens, fit-il en tendant deux gourdes à Christian.

— Non, répondit Christian, M'sieu Martino m'a avancé une se-maine. Je n'ai pas été à la tannerie parce que le docteur va venir. Tu sais, le petit docteur Jean-Michel, il a même apporté des médica-ments...

Lumène l'interrompit bruyamment.

— Hilarion, parle à Christian. Il ne veut pas m'entendre, il n'écoute que ce docteur Jean-Michel... Mais nous sommes [77] tous des nègres de Guinée, c'est le fer qui coupe le fer ! La maladie de Marinette n'est pas naturelle. Je ne veux pas laisser mourir ma petite... Qu'est-ce que ça peut faire à Christian que tantine Mariana vienne voir Marinette ?... Moi, je veux chercher la lumière.