Compère Général Soleil
Unnamed
Il guetta bien. Il examina avec soin, tout et partout. Le petit corri-dor qui donne sur la ruelle et dans lequel il s'embusquait [9] était un magma, un lac de boue fraîche, qui moirait sous les étoiles. De grosses pierres y étaient enfoncées pour que l'on puisse traverser à pied sec. Le couloir était bordé de la palissade clissée de la masure de Yaya, la lavandière. Sor Yaya qu'on l'appelait, Sœur Yaya, parce que, vous savez, les nègres véritables sont tous frères et sœurs !
La masure de droite avait un enduit de boue séchée qui laissa dans la main d'Hilarion, quand il s'y appuya, une poignée de poudres. Et Hilarion avançait, sautant de roche en roche, distraitement attention-né à ne pas salir de boue la plante de ses pieds nus. De l'autre côté, s'aplatissait un pan de case, un pan en planches, plein de poux de bois, ayant perdu depuis longtemps sa maçonnerie.
La nuit respira encore, avec force, comme une vieille grand'mère.
« Depuis le temps longtemps, aurait dit tantine Christiana. »
Une véritable négresse, oui, que tantine Christiana, une bonne femme, oui, compère. Depuis le temps longtemps, depuis le temps de la guerre avec des cercles de barrique, la guerre de tous les nègres d'Haïti, la guerre de Dessalines qui ne voulait pas voir les blancs dans le pays, les blancs méchants pour sûr. Depuis le temps long-
temps, depuis que le petit concombre se gourme avec l'aubergine 3, comme on dit pour badiner. Nous autres, nègres, nous badinons tout le temps. A l'heure où nous souffrons, nous rions, nous badinons ; à l'heure où nous mourons, c'est-à-dire à l'heure où nous avons fini de souffrir, nous rions, nous chantons, nous badinons.
Mais que disais-je ?... Oui, un pan de case... Je parle trop, paix à ma bouche ! Un pan en planches, maintenant debout, campée, la vieille masure qui menaçait de s'accroupir, qui voulait « chita » dans le marécage. Au faîte de cette case, paradaient un coq et un poisson. Un poisson aux écailles rouillées, un coq fringant à la queue cassée, qui disaient la méchanceté du vent et du soleil des jours. Un coq et un poisson, délavés par le vent, le soleil et l'eau des pluies des nuits.
3 Expression née de l'incompatibilité culinaire de ces deux fruits.