Compère Général Soleil
Unnamed
ouangas 48 maléfiques, de lugubres fétiches de plomb noir.
Là où les fourmis ont fait leur demeure, la lave de boue a tout rava-gé. Seul l'insecte qui a la fortune d'un brin d'herbe aura peut-être pu survivre au déluge. Toute goutte de vie animale est à la merci de la pluie velue. La pluie impitoyable qui lance ses flèches d'eau.
Les arbres offrent leurs branches à l'ondée et chaque radicelle boit la soupe qui pénètre la terre. Les feuilles se dressent sous la douche pour retomber sous le poids.
L'éclair fugace et doré dessine au ciel des arbres morts de fantas-magorie, aux branches tremblantes et folles. Alors la voix énorme de l'orage se fit entendre. L'air s'emplit de l'odeur piquante de la foudre.
La pluie redouble. Les crabes « mal-z'oreilles » sortent de la terre laguneuse. Les enfants courent, nus, pour les capturer, dans les rires et dans les cris, dans le piaffement furieux de la pluie qui fait une sensa-tion chatouilleuse en coulant le long de la raie du dos.
[106]
Les grands herbages couchés de la pluie sont des fouets sur le corps.
Le piaillement désespéré d'un poussin détrempé, vacillant, qui a perdu sa mère poule.
La Gonave, fumante de brunies, au milieu de la mer au poil héris-sé, sous la fusillade de gouttes.
Le ventre bosselé d'un nuage, gonflé de larmes, de râles et de sueurs.
La lutte désespérée d'un cancrelat, sur la souche dénudée par la herse de la pluie... Les pattes-mâchoires crispées sur la racine...
Les dents de la pluie labourant la terre, chassant les pierres, lavant le sable.
Chaque motte de terre a la chance de sa gorgée d'eau, chaque graine, la certitude du bourgeon, chaque racine, son bain de fraîcheur.
48 Ouanga : objet ou ensemble d'objets doués d'un pouvoir envoûtant, malé-
fique. Par extension, sorcellerie, maléfice.
La mitrailleuse de la pluie contre chaque fleur, chaque graine de pollen nageant dans l'eau bénite.
Les parfums mouillés...
L'abeille, transie, alourdie d'eau et de sucs, trébuche...
Demain plus de fleurs referont plus de ruchers...
Noble et théâtral est le baryton des crapauds...
Mais les pleureuses du ciel s'épuisent. L'éclair doré darde encore quelques langues de feu, puis des salves de canon partent en plein ciel. Le froissement timide de la forêt de pluie s'évanouit au ralenti.
Encore des gouttes éperdues.
Le rétablissement du cancrelat sur sa racine.
L'artillerie lourde du ciel qui tonne de nouveau.
L'odeur bleue de l'ozone...
Le cuicuitant triomphe du poussin sous le ventre maternel.
L'oiseau décoché dans les mailles relâchées du réseau de pluie.
Les déchirures gros bleu du ciel...
La nature, lessivée et luisante sous le rayon propre et tremblant du soleil qui se faufile comme un regard de femme en mal. La respiration plus libre de tout ce qui vit et palpite.
L'éclat de verre de l'azur.
Le luisant de jade des frondaisons.
Puis, le brusque allongement de cou du soleil qui nettoie le ciel et secoue sur le paysage sa crinière blonde.
L'éclat de rire du vent...
[107]
Le grand-gosier s'élève avec calme sur la mer, pour l'agape vespé-rale de petits poissons frétillants.
L'électricité languissante de l'air qui jette un dernier feu de silex. La grêle de gouttes chutant des arbres à chaque respiration du vent. Le cheval, dans la prairie d'émeraude et de perles d'eau à l'orient éblouis-sant, le cheval frappe du sabot, hennit et se gratte le poitrail d'un coup de tête. Ça sent l'amour ; toutes les fleurs baillent leurs parfums.
Alors, les fuseaux des jambes de la petite marchande de fruits do-rés ouvrent et ferment leur compas sur l'asphalte moiré, son cri fuse, clair et vermeil : « Voilà les mangots cornes... Voilà la douceur qui vient ! »
Bientôt les gens sortirent, les yeux au ciel, le bras horizontal, à la recherche d'impalpables gouttes...
*
* *
— Mon cher, les femmes c'est comme les couleuvres-chasseur. Quand quelque chose leur fait peur, elles se sauvent mais reviennent toujours reconnaître ce qui les a surpris... Alors, à ce moment, il faut faire attention... Vois-tu, j'ai peur des femmes, moi. Je fais bien comme tout le monde mon petit coup par-ci par-là, mais je fais gaffe à la corde au cou ! Au début, on croit toujours qu'on va s'amuser, mais on est tout surpris de se voir au piège !
Hilarion répondit par un regard interrogateur à Jean-Michel. Que signifiait cette sortie inattendue ? Il en était tout penaud :
— Tu penses que je fais mal de me mettre avec Claire-Heureuse ?
— C'est pas ce que j'ai dit, répondit Jean-Michel, je blaguais, pour te taquiner. Je crois que la petite en vaut la peine, mais si tu veux que je te dise tout ce que je pense, allons-y. Oui, les jeunes gens d'aujour-d'hui font tous comme s'ils avaient honte de l'amour, même quand ils sont amoureux ils se cachent, ils crânent. Ils appellent les jeunes filles d'un tas de noms ridicules : les oies, les graines, les guitares, comme s'ils les méprisaient. Le jour où les jeunes gens ne blagueront plus l'amour, c'est qu'il y aura quelque chose de changé dans ce pays. Il y a une telle misère, une telle insécurité pour l'avenir que les jeunes filles ne pensent qu'à se marier, au plus vite, n'importe comment. Les filles sont élevées comme ça, dans l'attente du mari, sans autres perspec-tives. [108] Les hommes ne trouvent déjà pas de travail, c'est pas les femmes qui en espéreraient ! Les femmes chassent le mari, et le mari se sauve... Les jeunes filles font des neuvaines à saint Paul et des prières à saint Pierre, quand elles ne vont pas chez la tireuse de cartes