Compère Général Soleil

1955 par Jacques Stephen ALEXIS · Chapitre 20 sur 50

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Compère Général Soleil

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Compère Général Soleil.

PREMIÈRE PARTIE

 

II

 

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À gauche de l'entrée, une grande bâtisse de béton se dressait ; une boîte carrée sans style et sans beauté, l'architecture administrative cos-mopolite classique, coupée des sources vives de la symbolique et du génie nationaux. On fit pénétrer Hilarion dans un vaste hall que tra-versaient les silhouettes uniformes des gendarmes. De là, on le poussa dans une autre pièce où il y avait un comptoir ; des étagères portaient des paquets de vêtements bariolés. Hilarion était attentif à tous les bruits, à tous les sons. Voilà que la vie l'amenait à vivre avec la race exécrée des gendarmes ! Un mois... Un mois qui serait palpitant et dramatique, riche en émotions fortes, en sensations âpres, en drames humains. Le monde de la délinquance. Tous ses sens étaient ouverts...

Le gendarme déclara :

— Il faut attendre le sergent.

Des voix arrivaient par la cloison, Hilarion dressa l'oreille.

— Je vous répète que je ne répondrai pas à vos questions. Vous n'avez aucune qualité pour m'interroger ! J'ai été arrêté sans mandat. Vous avez procédé comme des gangsters. Je ne répondrai pas aux fri-pouilles que vous êtes ! Je répondrai de mes actes devant les autorités légales, devant personne d'autre, personne...

Puis s'éleva un brouhaha confus où on ne pouvait rien distinguer. Hilarion resta tendu, toutes les fenêtres de son être ouvertes sur la vie de la prison. Au loin, le bruit de la mer qui était à se ruer sur le sable, et puis le brouhaha des voix. La voix, chaude, se détacha de nouveau claire et cinglante :

— Vous n'êtes même pas un policier, un tortionnaire à [42] gages, c'est tout ! Quand il fallait tenir tête à vos maîtres, les américains, je n'ai pas cédé, ce n'est pas aux chiens que j'obtempérerai. Rappelez-vous, nous nous sommes déjà rencontrés, déjà vous serviez comme un valet, vous n'avez pas changé, moi non plus. Je n'ai rien à déclarer. Faites votre besogne, je sais ce que j'ai à dire et à faire...

Hilarion se fondait littéralement en joie. Un homme qui tenait tête aux gendarmes ! Il buvait ces paroles qui venaient de la cloison, et dé-jà mesurait du regard celui qui l'accompagnait.

— Un nouveau ? interrogea le sergent qui venait d'entrer.

— Oui, répondit le gendarme. Voilà le papier pour les vêtements.

— Bon. Mais vous les ramenez à la pelle !

— Sergent, on n'a jamais vu ça. Plus on en arrête, plus il y en a !

Le sergent haussa des épaules. Hilarion le regardait sournoisement. On lui tendit le gros pantalon et la vareuse à rayures blanches et bleues.

Hilarion regardait cette vareuse et ce pantalon ; puis les pensées s'agitèrent dans sa tête comme un groupe de corbeaux s'abat sur un champ : un et multiple, avec mille jacassements fous, battant des ailes, le bec largement ouvert sur leurs langues roses.

Par la fenêtre, le soleil tournait son œil rouge sur la ligne glauque de la mer. Un œil qui changeait de couleur et faisait changer tout ce que ses regards touchent. Jusque dans la pièce flottait une couleur vio-lacée.

Etre toujours vu à travers les barreaux d'une prison, un vêtement-prison qui ne vous quitte jamais. Une tortue avec sa carapace, voilà ce qu'il fait de vous ! Même une chanson de prisonnier ne doit pas avoir dans la bouche le même goût que dans celle d'un homme libre.

L'œil le plus négligent fouille le prisonnier, le déshabille littérale-ment. Souviens-toi, Hilarion, comme tu regardais toi-même les yeux des prisonniers que tu voyais. Le prisonnier n'a plus de démarche, plus de couleur, plus de sourire. Un prisonnier est avant tout un visage et surtout une paire d'yeux par lesquels on tente de jeter un coup d'œil à l'intérieur de son être. Peut-être aussi les mains, un petit peu. Grosses ou légères, longues ou pâteuses, en battoir, ou maigres, ou courtes.

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Il eut d'un coup la remembrance de la nuit tragique, où, dans l'ombre épaisse, sa main lui était apparue comme une araignée-crabe velue... Me Mesmin ne lui avait pas donné la main.

Il chercha ses mains. Comment étaient ses mains ? Elles étaient ca-chées par la vareuse et le pantalon. Brusquement, il se mit à pleurer, comme un gosse...

*

* *

Pourquoi l'avait-on amené au Fort-Dimanche ? Pierre Roumel était aussi au Fort-Dimanche.

Mais oui, Pierre Roumel, il le connaissait. Quand il était gosse, au Bois-Verna. Ces gosses que les parents, pour ne pas les abandonner, sont acculés à placer chez des gens riches. Mal nourris, mal couchés, battus, sans mère et sans caresses. Maman l'avait placé chez les Si-gord, des gens respectables, des notables, des féodaux du Bois-Verna... Et ça travaille, et ça prend des gifles, et ça pleure, et ça ap-prend à ne plus pleurer... A huit ans il allait chercher à l'école les petits Sigord qui en avaient douze ! Oui, il avait désappris à jouer, désappris à s'abandonner ; sous la contrainte il avait enterré tout au fond de lui-même sa jeunesse. Mais chaque nuit elle revenait. Dieu, qu'est-ce qu'il rêvait ! Et il en avait connu des petits souffre-douleur comme lui ! Quand il les rencontrait, ils n'avaient pas besoin de causer, ils compre-naient tout de suite ce que l'autre éprouvait. Et celui qui en avait be-soin sentait une main dans la sienne, ou une bille, ou une fleur sau-vage ou un oiseau... En guenilles sous la pluie, sans chapeau sous le soleil tropical... Zuléma aussi avait été placée chez des gens respec-tables, mais elle revint à la maison enceinte, c'était M'sieu Gérard le père. M'sieu Gérard l'avait couchée de force un soir, et puis aussi d'autres soirs. Quand elle avait appris que son fils... alors elle s'était fâchée tout rouge, la mère de M'sieur Gérard. Elle qui communiait tant, elle qui recevait les monseigneur Le Gouaze, les Père Richard et tutti quanti, elle l'avait chassée, cette Zuléma, cette petite garce de quatorze ans. Quant à lui, il n'était pas resté chez les Sigord, il s'était sauvé.

Il en avait gros sur le cœur à chaque fois qu'il pensait à ces choses-là. Pierre Roumel lui avait donné une fois une culotte. Les Roumel ha-bitaient à côté des Sigord. C'était lors des grèves contre les améri-cains. La tuerie opérée par les [44] occupants à Marchaterre — des centaines de cadavres de paysans pourrissant au soleil —, avait allumé tous les esprits. Pierre Roumel avait été un des chefs de la grève. Pourquoi ce Pierre Roumel ne restait-il pas tranquille ? Il avait pour-tant de l'argent, et n'était pas à l'affût d'une place comme tant d'autres. Aujourd'hui Pierre Roumel était en prison, avec Hilarion, le voleur !

Ils aimaient bien les américains, les Sigord. M'sieur Sigord était avocat de la Hasco, et aussi un partisan acharné de Borno... D'ailleurs, il était conseiller d'Etat, il jurait que seuls les américains pouvaient sauver le pays.

Dieu ! que tout cela était loin ! D'ailleurs pourquoi se torturait-il à se rappeler tout ça ? Que pouvait-il en tirer ? Ils lui étaient tous étran-gers, et Pierre Roumel et les autres. C'étaient de grands mulâtres, eux !

*

* *

La nuit tropicale arrivait rapidement. À côté d'Hilarion dans le ca-chot grillagé, deux autres prisonniers dormaient à poings fermés. Les moustiques chantaient leur chanson insatiable et énervante. Les deux hommes étaient maigres, terriblement maigres. Le long du mur les pu-naises descendaient en rangées de bataille. Hilarion dut engager le combat contre les bestioles, un combat sanglant. Ça faisait un petit bruit crépitant à chaque coup de talon. Les assaillants, désorientés, re-formaient leurs colonnes de tous côtés, forts de leur invincibilité col-lective. Ils attaquaient avec des mouvements tournants, savants, ici, là, partout. Une rage froide s'empara de lui.

Les autres dormaient, assommés. Mais il fléchissait dans son com-bat, il ne se défendait plus que mollement. Il s'était mis à penser, à des tas de choses...

On lui avait donné à manger. Du maïs moulu... La soupe de pois était répugnante, une eau sale et noirâtre. Il avait tout avalé. Il était drôle ce cachot, trois pans de murs, tout grillagé devant. On voyait le ciel et puis la maisonnette tout éclairée, le mess des gendarmes. Il avait mal digéré la mangeaille. Des boules de maïs lui roulaient sur l'estomac. Et puis ces sacrées punaises ! Aujourd'hui il n'était pas tom-bé en crise de mal caduc...

Tout à coup, il se retourna vivement. Quelque chose tapait contre le mur du fond. L'oreille aux aguets, il se retourna.

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Des coups réguliers, espacés, arrivaient du fond, puis une voix.

— Qui est là ? Ici, ami...

Hilarion écoutait, saisi d'étonnement. Ça continuait à taper inlassa-blement.

— Qui est là ? demandait la voix.

— Qui va là, vous ? répondit Hilarion.

— Est-ce un prisonnier politique ? reprit la voix.

— Non, répondit Hilarion.

— Je croyais que des amis à moi avaient été aussi arrêtés... Je suis Pierre Roumel...

Alors, Hilarion, indécis, garda le silence. Il pensa à ce Pierre Rou-mel. Qu'est-ce qu'il voulait ? Qu'est-ce qu'il cherchait ? Il avait de l'ar-gent, sûrement beaucoup d'argent. Il avait voyagé dans des tas de pays étrangers. Qu'est-ce qu'il pouvait chercher ? Et Hilarion évoqua ce vi-sage brun comme un pruneau, ces yeux brillants, la bouche mobile. Combien de fois, quand il était chez les Sigord, il avait entendu des discussions par-dessus le mur mitoyen entre la mère Roumel et Pierre. D'autres fois, il entendait sa voix claire déclamer en des tas de langues qu'il ne comprenait pas. La mère répétait tout le temps qu'il devait res-ter tranquille, maintenant il était en prison, comme lui, Hilarion !

La voix reprenait derrière la cloison :

— Pourquoi ne répondez-vous pas ?

Hilarion se taisait. Dans le mess des gendarmes, la radio s'était mise à brailler une guaracha endiablée...

*

* *