Compère Général Soleil
Unnamed
L'officier se dandinait derrière le bureau, la tête penchée sur des
papiers. A côté de lui, une cravache, un petit bâton en gaïac 14, un casse-tête en cuir et un curieux engin fait d'une lanière, incrustée de métal avec une boule à chaque extrémité. Au fond, sur le mur, une pa-noplie de menottes de tous modèles. Sous le bureau traînait du papier froissé, la corbeille renversée à côté. À droite, une armoire ouverte où dormaient des dossiers. À gauche, sur une petite table un sergent à lu-nettes tapait à la machine.
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Le gendarme lança une bourrade à Hilarion qui vacilla mais se re-tint encore : « Lieutenant Martines, voilà l'homme, oui, je vous l'amène. » Le gendarme parlait en langue haïtienne, d'un ton onctueux et compassé, où traînait une intention de se ravaler devant le chef.
Le fauteuil tournant cria aigrement. La tête penchée sur le bureau se releva : « C'est le nègre qui a fait le coup d'hier ?
— Oui, mon lieutenant, vous m'aviez dit de l'amener, oui... »
Le lieutenant était un mulâtre clair, aux yeux bridés, maigre comme un clou, ses mains, petites, chargées de bagues, une voix fémi-nine et chantante. Le lieutenant Martines était un homme célèbre, son nom avait fait fortune en peu de temps à Port-au-Prince. Il passait pour homosexuel, poltron et d'une cruauté raffinée. Il avait tout pour lui, famille en vue, jeunesse, brio dans les salons, et puis commission-né depuis déjà deux ans. Les petites oies poudrées et rougies de Bois-
Verna et de Turgeau 15raffolaient de lui ; c'était évidemment un bon parti pour les pimbêches des beaux quartiers. Le métier de policier lui convenait à merveille, il le considérait comme un sport, une sorte de chasse où l'homme était le gibier. Quand la bête était prise il fallait la faire hurler, la faire souffrir.
Le lieutenant Martines évalua Hilarion du regard. Il fut déçu par l'examen. Probablement une sorte de débutant, passablement ahuri, in-conscient peut-être, qui ne dirait pas facilement les choses. Il faudrait le faire parler. Il sourit de. plaisir à cette pensée et alluma une ciga-rette, détendu, se préparant à jouir de l'interrogatoire :
14 Gaïac : bois très dur dont sont fabriqués les bâtons des agents de police en
Haïti.
15 Quartiers chics de Port-au-Prince. chancetés. On se moque de toi si tu fais le sentimental, alors tu caches ton jeu, tu camoufles ton trouble, tu t'endurcis. Les officiers te traitent comme un chien, et tu te remplis de fiel. Un jour, bien fauché, bien « razeur », un jour où tu n'as pas un centime rouge en poche, si un dé-tenu se rebiffe, sans t'en rendre compte, tu cognes dessus. En rentrant chez toi le soir, tu ressens une immense détresse, et puis les gosses te sautent sur les genoux, tu les repousses, car brusquement le remords t'étouffe comme un repas resté sur le cœur. Tu prends la tête dans tes mains. Tu écartes aussi ta négresse, qui, les yeux pleins de larmes, vient te passer le bras autour du cou... Tu sors, la tête en feu, dans la nuit fraîche, dans Port-au-Prince qui dort et qui chante au gré du vent. Le lendemain, ça va mieux, tu vas boire un grog avec les copains, tu oublies, et le sale métier continue. Quelques jours après, c'est un gosse qui est malade ; et à la caserne on te dit « d'interroger » quelqu'un. Alors tu t'exécutes, l'esprit absent... Le docteur de l'hôpital a demandé un médicament qui porte un drôle de nom, tu ne sais comment l'ache-ter... Tu tapes sur le bonhomme, sans t'occuper de ce que tu fais, tu frappes plus fort. Puis tout d'un coup, de rage d'être sans un centime, de rage d'être bourreau pour vivre, tu frappes, tu cognes de toutes tes forces... Oui, Dieudonné est malade... Alors tu ne penses plus à rien, ni aux [30] médicaments à acheter, ni au loyer de la chambre, ni aux souliers qu'il faut remplacer, tu es fatigué, tu es à bout, tu cognes... tu cognes... Tu es un gendarme comme les autres, comme les autres ! Une voix hurle en toi ces mots tel un Ariel frénétique, avec un rire épouvantable, comme un défi : « Comme les autres ! »
— Alors c'est toi qui m'as donné tant de tracas ces temps derniers, lui dit-il. M'sieur ne répond pas ? M'sieur fait comme s'il ne comprend pas ?
Hilarion tourna des yeux fous sur les trois hommes qui l'environ-naient. Ils se mirent à rire. Le lieutenant chantonnait légèrement :
Le sol,
Le soleil, la musique,
Mais oui, ça pique, ça pique, ça pique...
Brusquement, comme mû par un ressort, il se leva, prit en passant sa cravache, puis à pas nonchalants, fatigués, il alla [28] s'asseoir sur le rebord du bureau, face à l'homme ; il hurla presque :
« Sergent, au rapport ! »
Ce fut une pétarade folle sur le clavier de la machine à écrire. Elle s'arrêta brusquement quand le lieutenant lança d'une voix mielleuse :
— Comment t'appelles-tu, compère ?
Le lieutenant Martinès frappait à petits coups précipités sur sa botte. Il fumait à grosses bouffées. La machine recommença à pétara-der. Hilarion se mit à sangloter. La machine s'arrêta.
— Comment on t'appelle, foinc ? hurla le lieutenant.
— Hilarion, oui, renifla le prévenu.
— Hilarion quoi ?
— Hilarion Hilarius !
Hilarion se sentait défaillir. Il se raidit. Le lieutenant cria :
— Sergent, au rapport, pourquoi vous arrêtez-vous ?
La machine repartit dans une galopade endiablée... Le lieutenant regagna vivement son fauteuil, se mit à barbouiller une feuille blanche avec un crayon rouge :
— Pourquoi ne réponds-tu pas quand je te questionne ? La ma-chine s'arrêta encore, puis reprit. Hilarion tremblait comme une feuille.