Compère Général Soleil

1955 par Jacques Stephen ALEXIS · Chapitre 29 sur 50

Pages du PDF

Compère Général Soleil

Chapitre 30

Joute Lachenais 30 ! Esclave ! elle doit lécher les pieds de ses patrons ! Rose-Marie, la bonne des Sigord, était aussi comme ça. Elle est tom-bée bien bas. Elle fait la fille publique près du parc Leconte.

La camionnette entra dans la cour, dépassa la cuisine d'où mon-taient des odeurs appétissantes, puis s'arrêta. Ils descendirent tous les six, flanqués du gendarme. Un garçon de cour apporta les pioches et les pelles. Ils passèrent derrière le terrain de tennis et arrivèrent à l'em-placement de la piscine. C'était Jean-Noël, un prisonnier jadis maçon, qui dirigeait [63] les travaux. Il y avait déjà plus d'un mètre de creusé. Pour sûr que ça ferait une grande piscine, près de trente mètres de long. Ils prirent les pioches et se mirent au travail. Le soleil piquait dur. Ils avaient enlevé leurs chemisettes rayées. Leurs torses ruisse-laient de sueur.

*

* *

Vers neuf heures, le Joinville s'amena, Jean-Noël accourut. Ils se mirent à discuter ciment, sable, chaux, mosaïques. Les prisonniers s'étaient arrêtés une minute pour souffler. Le capitaine se mit à hurler. Ils forcèrent la cadence.

Puis ce furent trois enfants avec des frondes. Ils lançaient des pierres aux oiseaux. Jean-Noël attrapa un coup de pierre au front. Les gosses s'enfuirent, ricanant. Le gendarme assis sous le sapotillier s'était endormi. Les travailleurs en profitèrent ; ils piochaient la terre avec langueur.

Enfin Mme Joinville survint avec deux amies bien poudrées. Mme Joinville était une petite mulâtresse olivâtre, aux gestes de chat, aux yeux de biche, la bouche petite, la lèvre inférieure lourde cependant et signée du sang de Cham. Dans sa robe vert d'eau, elle était jolie comme une fleur, Mme Joinville. Mais, une lueur d'acier brilla dans son regard quand elle demanda à Jean-Noël s'ils ne pouvaient tra-vailler plus vite.

 

30 Joute Lachenais : célèbre courtisane et femme politique du début du siècle

dernier.

— Ma chère, ces prisonniers sont paresseux comme des crapauds, ça n'avance guère !

— Et ils doivent manger comme quatre ! renchérit la plus rebondie de ses amies.

C'était une femme aux gestes dolents, aux yeux atones, pas énorme, non, mais rebondie. Sur ses fesses, on sentait l'étau impi-toyable du corset. Tout en elle révélait la lutte acharnée contre la ma-turité épaisse et le désespoir des foies gras et des petits gâteaux. L'autre femme était petite, mince, fluette, avec de longs ongles au ver-nis sanglant. Elle avait la légèreté du papillon ; son regard, vide, était aérien, ses lèvres voracement entrouvertes disaient un être isolé dans un univers de chiffons, de fanfreluches et de parfums, dans la vie mondaine avec ses soirs fastes enivrants, ses coucheries impromptues et sans lendemains. Une liane souple, belle, creuse, lancée dans la fré-nésie des hauts quartiers.

De son séjour chez les Sigord, Hilarion avait gardé le souvenir te-nace de ces êtres, uniformes dans leur diversité. Les mots pouvaient lui manquer, mais il savait les jauger d'un [64] coup d'œil. Il avait tout un album dans la tète. Si les femmes des hauts quartiers s'imaginaient ce que les enfants esclaves qu'elles font travailler de l'aurore à la nuit savent d'elles !...

Il y avait la fille en mal de puberté, prise entre son rang social et son oisiveté, avec des raptus libidineux et des crises de mysticisme ; des communions ferventes le premier vendredi du mois et des débor-dements innommables avec les petites amies ; des Saluts du Saint-Sa-crement et des actes incomplets dans l'ombre épaisse des vérandas.

Il y avait aussi la femme prise entre les pattes mâchoires de l'ennui, cherchant par tous les moyens à meubler son vide. Et encore la femme fatale, collectionneuse d'aventures, et puis, et puis...

Hilarion fut pris d'une folle envie de rire, heureusement elles s'éloi-gnèrent.

*

* *

Hilarion rentra le soir, brisé de fatigue et de rancœur. Il n'avait pas mangé. Il n'avait pas pu toucher à ce morceau de poulet déjà entamé, ni aux pois et riz visiblement délaissés. Ça lui rappelait de trop mau-vais souvenirs. Il se coucha et s'endormit aussitôt.

Brusquement, en pleine nuit, il fut réveillé par des cris. Des cris qui partaient du plus profond de l'être, des cris issus d'une chair af-freusement tourmentée, taquinée par la douleur, ondulaient selon un rythme de flux et de reflux. Des cris tremblés, d'autres rauques, d'autres plaintifs. Un lamento sans fin et le claquement d'un mot, comme une lanière :

« Salopes !... »

Le silence revint. Il parut très long. Un autre mot surgit, issu du plus profond du cœur, désespéré :

« Maman !... »

Puis, une foule de mots incompréhensibles. Hilarion s'était dressé sur les coudes. Chérilus et Clairisphont aussi s'étaient réveillés. Des pas précipités coururent à droite et à gauche dans la prison. La nuit très noire faisait brûler les lumières du bâtiment principal d'une étrange folie. Chérilus rompit le silence :

— Compères, il y en a qui sont en train de pisser dans leur caleçon ! Ah ! Ça recommence ! Ils hèlent comme des femmes !

— Paix à vos gueules, rugit Hilarion. Vous savez que ceux qu'on torture là-bas ne sont pas des assassins et des voleurs comme nous. Il y a quelque chose qui se passe là-bas dont on [65] parlera longtemps. Ces hommes ont quelque chose en eux que je ne comprends pas, ils veulent quelque chose pour laquelle ils sacrifient tout, et on les hait pour ça... Voilà.

— On est sûrement en train de les battre sur les..., enfin je ne le di-rai pas, puisque ça dérange m'sieur Hilarion. J'ai vu une fois comment on fait... Entre deux bouts de planches... Et puis, zou, zou, on tape dessus. N'importe quel gros nègre avec ça appelle sa mère mademoi-selle...

Chérilus se tut brusquement, il avait senti, en regardant le visage d'Hilarion, qu'il lui en cuirait, s'il continuait. Hilarion était bouleversé.

L'ami aux si fortes paroles devait être aux prises avec les monstres ! Vraisemblablement, il se laisserait tuer plutôt que de lâcher son secret. Chaque cri revivait dans la propre poitrine d'Hilarion. II luttait avec ces hommes qui luttaient. Il était violemment crispé.

Quand le silence revint, à force de volonté il arriva à se rendormir. Le sommeil le prit, la main serrée sur la petite relique vaudoue qu'il portait autour du cou. Il rêva d'une haute montagne escarpée qu'il lui fallait gravir. « Aie confiance en toi, murmurait-il. »

*

* *

Le lendemain, on réussit à savoir ce qui s'était passé au cours de la nuit. Roumel n'était pas en cause. Il s'agissait d'une compagnie de sol-dats, du Fort-National disaient les uns, des casernes Dessalines di-saient d'autres. Ils s'étaient mutinés, on ne savait pourquoi.

Des gendarmes jouaient au volley-ball dans la cour. En accomplis-sant sa tâche coutumière, Hilarion regardait ces corps à demi nus lut-tant sous le soleil montant.

Il y avait un joueur qui était tout petit, maigre et musclé, doué d'une vitalité extraordinaire. Il frétillait, gambadait, sautait, les yeux rivés à la balle. Il poussait des « ah ! » et des « oh ! » à chaque coup.

Une atmosphère lourde régnait dans la prison. Les gendarmes en particulier étaient contractés, mornes et sans gaieté. Pas un rire. Ceux qui jouaient le faisaient consciencieusement, comme pour s'occuper. Pas de quolibets, pas de défis, pas de vantardises.

Hilarion alla à la cuisine pour rapporter des assiettes. II dérangea un groupe conversant avec animation. Ils se turent [66] à son ap-proche. Le caporal Dieudonné, par diversion interpella Hilarion :

— Hé ! bonhomme ! tu rempliras les douches. J aurai besoin de me baigner tout à l'heure.

— Caporal, il n'y a pas de pression aujourd'hui, l'eau ne monte pas dans les douches.

— Eh bien ! tu charrieras l'eau dans des seaux.

La partie de volley-ball continuait encore quand survint le capi-taine Joinville. Les joueurs s'arrêtèrent.

— Alors ? Pourquoi ne continuez-vous pas à jouer ?

Le jeu reprit mollement. Les assistants regardèrent encore un peu, puis l'un après l'autre, ils s'esquivèrent, laissant les joueurs seuls sur le terrain.

*

* *

Le caporal Dieudonné se lavait. Hilarion lui versa la moitié d'un seau sur le corps. Le caporal se mit à se savonner.

— Hilarion, tu as entendu, la nuit dernière ?

— Oui, répondit Hilarion, baissant la tête.

Quelles que fussent les raisons qui poussaient le caporal à le ques-tionner, il ne pouvait pas mentir. Personne ne pouvait ne pas avoir en-tendu les cris.

— Hilarion, quel est ton métier ?

— Je n'ai pas de métier, caporal.

—- C'est comme moi. Mon père était charpentier aux Gonaïves. Quand il a pris une autre femme après la mort de maman, je me suis sauvé. Elle me maltraitait. J'avais treize ans, alors je n'ai pas de mé-tier...

— …

— À Saint-Marc, j'ai été porteur chez Reinbold. Puis j'ai travaillé comme terrassier aux travaux publics... Enfin je me suis fait gen-darme... Pour quarante-cinq gourdes par mois on te fait faire tout ce qu'on veut...

— Il y a un proverbe qui dit que les chiens ne mordent pas leurs semblables jusqu'aux os... Les chrétiens vivants sont pires que les chiens ! Hier soir, ce que nous avons fait ! Nous, on est de la police, mais ils étaient de la Garde d'Haïti comme nous... Nous sommes pires que les chiens ! Hilarion, ne te fais jamais gendarme, jamais...

Le caporal Dieudonné se savonnait. Le dos, les fesses, les cuisses. Ses yeux, entourés de savon, pétillaient. Il ressemblait [67] à un de ces vieux masques de démons infernaux qui courent dans les rues de Port-au-Prince, les jours de carnaval. La mousse blanche faisait des poches sous les yeux. Hilarion lui versa le reste du seau sur la tête. Il se mit à se frotter les aisselles :

— Il y en a un qui s'est mis à nous injurier. Le lieutenant Guiraud lui a cassé une dent d'un coup de poing. On a tapé plus fort, avec une planche, sur la verge... Mais moi, je n'ai rien fait, je le jure. Le sang coulait. Il se mit à hurler... Il n'a pas parlé. On n'a pas su qui les avait poussés. Aucun n'a parlé...

*

* *

Deux gendarmes roulaient sur le sol. Ils se battaient à grands coups de poings, en vain on essaya de les séparer. Les médiateurs reçurent aussi des horions. L'un avait un œil tuméfié, le sang gouttait de l'oreille de l'autre.

À l'arrivée de l'adjudant, tout rentra dans l'ordre. Il les bouscula proprement et distribua à chacun d'eux trois jours d'arrêts. La nuée des badauds se mit à palabrer :

— Jean-Joseph aime à chercher querelle, dit l'un.

— Mais pourquoi Désiré a-t-il injurié sa mère ?...

— Il n'a pas injurié sa mère, bande de couillons !

Le brouhaha continuait. Vraiment, les gendarmes étaient énervés.

*

* *

Hilarion entra dans les toboutes le balai à la main. Pierre Roumel allait mieux. Assis sur sa paillasse de latanier, il bouchait des trous de punaises avec de la mie de pain et du papier journal.

Hilarion commença à balayer, puis s'arrêta :

— M'sieu Roumel, dit-il, je sors dans huit jours. Vous aviez dit que vous me feriez trouver du travail...

— Mais oui, Hilarion, je n'ai pas oublié. Je te verrai encore, je pense. Trouve-moi du papier et un bout de crayon. Tu pourras ?

— Oui, dit Hilarion.

— Tu voudrais travailler dans les travaux publics ? Tu aimerais ça ?

— Je ferais n'importe quel travail, m'sieur Roumel.

— Je sais ce que je vais faire. Je te donnerai un billet [68] pour ma mère. Elle saura te trouver du travail, mieux que moi.

— Merci, m'sieur Roumel.

Hilarion respirait plus large, il se remit à balayer, allègre. Une idée audacieuse le tourmentait. Brusquement, il osa :

— C'est vrai que vous êtes « communisse », m'sieur Roumel ?

Il scrutait son interlocuteur, essayant de lire derrière son visage. Mais le blanc sourire de Pierre était insaisissable. Pas l'ombre d'un mystère, pas un brin de malice, mais une envie de rire qui se voyait au coin des yeux. Vraiment « son sang allait » avec cet homme ; ce sont des choses qui ne s'expliquent pas. Il voulait l'attaquer de front, ce sphinx, qui avait toujours l'air de lire ce qui se passait dans sa tête, le surprendre, le cerner avec son bon sens certain d'enfant du travail. Roumel se contenta de lever son visage serein et d'acquiescer :

— Oui, dit Roumel.

— Qu'est-ce que ça veut dire, être « communisse » ? demanda Hi-larion, déconcerté.

Roumel resta une seconde silencieux.

— Je crois qu'on t'a raconté des choses sur mon compte, Hilarion, hum ?

— Pourquoi êtes-vous en prison ? interrogea encore Hilarion déci-dé à savoir.

— Je suis communiste, Hilarion, reprit Roumel, et je suis en prison parce que nous sommes forts, de cette force des jours et des nuits qui vient de leur triomphe inéluctable. Nous ne sommes encore qu'une poignée de communistes dans ce pays, mais dès que nous avons ou-vert la bouche, ils ont eu peur. Tu veux savoir ce que nous avons dit ?... Qu'on respecte celui qui travaille. Qu'on lui donne de quoi vivre avec sa famille. Qu'on lui garantisse du travail. Qu'il ait le droit de défendre ce travail. Que la majorité des citoyens fassent la loi dans ce pays ; et puisque ce pays ne vaut que par ses travailleurs, qu'ils prennent la direction des affaires, dans l'avenir qu'une nouvelle répu-blique naisse, où il n'y ait place que pour les travailleurs... Beaucoup de gens disent que nous sommes fous, que nous voilions apporter dans ce pays des histoires bonnes pour des Russes, d'autres nous haïssent, d'autres nous emprisonnent, nous torturent et nous tuent, nous allons quand même notre route, rendant coup pour coup. On ne nous fermera pas la bouche. Un jour le peuple reconnaîtra les siens, alors sa justice sera terrible. Tous ceux qui [69] travaillent viendront un jour à nous, tous les véritables nègres d'Haïti. Ensemble nous chasserons de ce pays les Américains, et nous réglerons entre nous nos affaires... Pour le moment, qu'on nous donne le droit de dire ce que nous pensons juste, tout le reste viendra en son temps...