Dracula
Aide-mémoire de Mina Harker inséré dans son journal
J’aurais perdu le fil de mes idées si j’avais dû me servir d’une plume…
Tout est fini. Pauvre cher, très cher Jonathan, que n’a-t-il pas souffert, que ne doit-il souffrir à présent ! Il est couché sur le sofa, respirant à peine, son corps est comme paralysé, ses sourcils sont froncés, son visage est contracté par la souffrance. Pauvre chéri ! Il réfléchit peut-être. Sa figure m’apparaît toute ridée par son effort de concentration. Que je voudrais pouvoir lui être de quelque secours ! Je ferai ce que je pourrai.
À ma demande, le Dr Van Helsing m’a remis toutes les notes dont je n’avais pas encore pris connaissance. Pendant qu’ils se reposent, je veux les lire attentivement et peut-être ar-river ici à quelque conclusion. J’essayerai de suivre l’exemple du professeur et de réfléchir sur les faits qui sont devant moi, sans aucun préjugé.
Je crois, avec l’aide de Dieu, avoir fait une découverte. Il me faut des cartes que j’examinerai soigneusement. Oui, je suis de plus en plus sûre que je ne me trompe pas. Ma nouvelle solu-tion est prête. Je vais réunir mes amis, et la leur dire. Ils en ju-geront. Soyons précise. Chaque minute est précieuse.
Aide-mémoire de Mina Harker inséré dans son
journal
Point de départ pour l’enquête. Le problème, pour le comte Dracula, est de revenir chez lui.
a) Il doit y être transporté par quelqu’un. Cela est évi-
dent, car s’il avait le pouvoir de se déplacer à son gré, il pourrait le faire sous la forme d’un homme, ou d’un loup, ou d’une
– 554 – chauve-souris, ou autrement. Il redoute évidemment d’être dé-couvert ou gêné, dans l’état vulnérable où il se trouve, enfermé dans son coffre entre le lever et le coucher du soleil.
b) Comment peut-il être transporté ? Procédons par éli-
minations successives.
I. Par la route. Cela comporte d’infinies difficultés, surtout pour sortir des villes.
a) Il y a les gens ; les gens sont curieux et cherchent à sa-voir. Un signe, un soupçon, un doute concernant le contenu du coffre, et le voilà perdu.
b) Il y a ou il peut y avoir des employés de la douane et de l’octroi à affronter.
c) Ses poursuivants peuvent être sur ses traces. C’est là sa crainte majeure ; et c’est pour éviter de se trahir qu’il a écarté, dans la mesure où il l’a pu, même sa victime – moi !
II. Par chemin de fer. Là, personne pour veiller sur le coffre qui risque d’être retardé, et tout retard serait fatal avec des en-nemis sur ses traces. Assurément, il pourrait échapper pendant la nuit, mais que deviendrait-il s’il était laissé dans un endroit inconnu, sans refuge où il puisse se dérober ? Telle n’est pas son intention, et ce n’est pas non plus un risque qu’il puisse accepter de courir.
III. Par eau. C’est le moyen le plus sûr, sous un rapport, et le plus dangereux sous un autre. Sur l’eau, il est sans pouvoir, excepté pendant la nuit. Et même alors, il ne peut faire surgir que du brouillard, des tempêtes, de la neige et ses loups. Et s’il y avait un naufrage, les eaux vivantes l’engloutiraient sans qu’il puisse rien faire, et il serait perdu. Il pourrait amener le vais-seau sur la côte, mais si le pays lui était hostile, et qu’il ne fût
– 555 – pas libre de s’y mouvoir, sa position encore une fois serait dé-sespérée.
S’il est sur un bateau, il nous faut à présent déterminer sur quelle eau ce bateau navigue.
Notre premier objectif doit être de préciser ce qu’il a fait jusqu’à présent ; cela nous éclairera sur ce qu’il lui reste à faire.
D’abord, considérons ses actes à Londres comme une par-tie de son plan d’ensemble, quand chaque minute comptait pour lui et qu’il devait tirer parti de tout.
Ensuite, des faits que nous connaissons, essayons de dé-duire ce qu’il a fait ici.
Pour commencer, il a évidemment voulu arriver à Galatz. L’ordre concernant Varna était pour nous dérouter si nous ap-prenions qu’il avait quitté l’Angleterre et cherchions à savoir pour quelle destination. Son but unique, immédiat, était de nous échapper. La preuve en est l’instruction incluse dans la lettre à Emmanuel Hildesheim de dégager la caisse et de l’enlever avant le lever du soleil – et aussi l’ordre donné à Petrof Skinsky. Là, nous ne pouvons que deviner. Une lettre ou un message doit avoir existé, puisque Skinsky est allé de lui-même trouver Hildesheim.
Jusque-là, ses plans ont réussi, nous le savons. Le Tsarine Catherine a fait un voyage prodigieusement rapide, à tel point que le capitaine Donelson en a conçu des soupçons. Mais sa su-perstition jointe à sa roublardise ont fait le jeu du comte ; il a couru, vent en poupe, à travers le brouillard et le reste, et il est arrivé à l’aveuglette à Galatz. Les dispositions du comte se sont prouvées efficaces. Hildesheim dégagea le coffre, l’emporta et le transmit à Skinsky. Skinsky s’en chargea – et nous perdons ici la piste. S’il y avait une douane ou un octroi, on les a évités.
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Maintenant, demandons-nous ce que le comte a fait après son arrivée, à terre, à Galatz.
La caisse a été remise à Skinsky avant l’aube. Au lever du soleil, le comte pouvait apparaître sous sa forme véritable. De-mandons-nous pourquoi Skinsky fut choisi comme auxiliaire. D’après le journal de mon mari, Skinsky est en relation avec les Slovaques qui trafiquent sur le fleuve en amont du port. Et la remarque que le meurtre est l’œuvre d’un Slovaque, prouve ce que l’on pense généralement de ces gens. Le comte voulait qu’on ne l’approchât point.
Voici ma conjecture. Le comte décida, à Londres, de ren-trer dans son château par eau, cette voie étant la plus sûre et la plus secrète. Les Tziganes l’en avaient fait sortir et l’avaient probablement donné en charge à des Slovaques qui avaient amené les caisses à Varna, d’où elles avaient été embarquées pour Londres. Le comte connaissait ainsi les personnes capables de lui organiser ce service. Lorsque le coffre fut à terre, il en sor-tit avant le lever ou après le coucher du soleil et donna ses ins-tructions à Skinsky pour que le chargement fût assuré d’une rivière à l’autre. Cela fait, et sûr que tout allait bien, il crut effa-cer ses traces en assassinant son agent.
Après avoir examiné la carte, je conclus que la rivière la plus commode à remonter pour les Slovaques est ou bien le Prut ou bien le Seret. Je vois dans les notes qu’au cours de ma transe j’ai entendu des vaches meugler, de l’eau tourbillonner au ni-veau de mes oreilles, et du bois craquer. Le comte dans son coffre était alors sur une rivière dans une barque non pontée, propulsée probablement à la rame ou à la perche, car il y a des hauts-fonds et il faut aller contre le courant. Le bruit serait dif-férent si on le descendait.
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