Dracula

BRAM STOKER · Chapitre 51 sur 161

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Dracula

Lettre de MM. Carter, Paterson cie, Londres à MM. Billington fils, Whitby

Lettre de MM. Carter, Paterson cie, Londres à

MM. Billington fils, Whitby

 

21 août

« Messieurs,

« Nous vous accusons réception de votre chèque de 10 livres et nous vous expédions un chèque de 1Pound17s.9d. qui nous ont été payés en trop. Les caisses ont été livrées selon vos instructions et les clefs, liées les unes aux autres, laissées dans le corridor.

« Veuillez croire, Messieurs, à nos sentiments respectueux.

« Pour CARTER, PATERSON Cie. »

 

Journal de Mina Murray

 

18 août

J’écris ces lignes, assise sur le banc du cimetière. Lucy va beaucoup mieux aujourd’hui. La nuit dernière, elle ne s’est pas réveillée une seule fois. Encore qu’elle soit très pâle et paraisse bien faible, ses joues reprennent cependant un peu de couleur. Si elle était anémique, cette pâleur pourrait se comprendre, mais il n’en est rien. Elle est d’humeur joyeuse – très gaie vrai-ment. Elle est enfin sortie de son silence morbide, et elle vient de me rappeler – comme si j’avais eu besoin qu’on me la rappe-lât ! – cette nuit horrible, et que c’était ici, sur ce banc même,

 

– 163 – que je l’avais trouvée endormie. Tout en parlant, elle frappait gaiement du talon la pierre tombale.

Mes pauvres petits pieds ne faisaient pas beaucoup de bruit, cette nuit-là ! J’imagine que le pauvre Mr Swales aurait dit que c’était parce que je ne voulais pas réveiller Georgie !

La voyant dans de telles dispositions, je lui demandai si, cette fameuse nuit, elle avait rêvé. Avant de me répondre, elle fit un moment ces mimes charmantes que son Arthur aime tant, paraît-il ; au vrai, je ne m’en étonne pas. Puis, elle reprit, un peu comme dans un rêve, essayant, eût-on dit, de se souvenir elle-même de ce qui s’était passé :

– Non, je n’ai pas rêvé… Tout me semblait réel. Mais je dé-sirais être ici, à cet endroit, sans savoir pourquoi… J’avais peur de quelque chose… Je ne sais pas de quoi… Je me souviens très bien, et pourtant, sans doute, étais-je endormie, d’être passée dans les rues, d’avoir traversé le pont ; à ce moment-là, un pois-son sauta au-dessus de l’eau et je me penchai par-dessus le pa-rapet pour le regarder ; puis, comme je commençais à monter les escaliers, des chiens se mirent à hurler, on eût dit que la ville était peuplée de chiens qui hurlaient tous à la fois. Ensuite, j’ai le vague souvenir de quelque chose de long et de sombre, avec des yeux flamboyants, juste comme nous l’avons vu l’autre soir dans le soleil couchant, tandis que j’avais l’impression d’être entourée de douceur et d’amertume tout ensemble. Ensuite… Ce fut comme si je m’enfonçais dans une eau verte et profonde ; un bourdonnement remplissait mes oreilles, comme il se fait, dit-on, chez ceux qui se noient. Alors, il me sembla ne plus exister… Mon âme s’envolait de mon corps, flottait dans les airs… Je crois me souvenir que le phare ouest se trouvait juste en des-sous de moi, puis j’ai eu une sensation de douleur, comme si je me trouvais au milieu d’un tremblement de terre, et enfin je suis revenue à moi. Tu étais en train de me secouer ; j’ai vu tes gestes avant de les sentir.

 

– 164 –