Dracula

BRAM STOKER · Chapitre 48 sur 161

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Dracula

13 août

Je m’étais trompée. À deux reprises, cette nuit, j’ai été ré-veillée par Lucy qui essayait de sortir de la chambre. Même en-dormie, on la devinait quelque peu irritée de trouver la porte fermée, et c’est avec des gestes de protestation qu’elle est venue se recoucher. Enfin, quand je me suis réveillée au petit matin, les oiseaux chantaient, et je fus bien aise de voir que Lucy, éga-lement éveillée, avait encore meilleure mine que la veille. Elle avait recouvré sa gaieté naturelle et elle vint près de moi, dans mon lit, pour me parler longuement d’Arthur. De mon côté, elle essaya de me rassurer, et j’avoue qu’elle y réussit dans une cer-taine mesure, car si la sympathie de nos amis ne change évi-demment rien aux faits tels qu’ils sont, elle nous les rend tout de même plus supportables.

13 août

Encore une journée paisible, et, le soir, je me suis à nou-veau couchée, la clef attachée à mon poignet. Lorsque, dans la nuit, je me suis réveillée, Lucy, endormie, était assise dans son lit, et du doigt, montrait la fenêtre. Je me précipitai vers la fe-nêtre et, levant le store, je penchai la tête pour voir ce qui se passait au-dehors. Il faisait un beau clair de lune, et la mer et le ciel se confondaient dans cette douce lumière argentée et dans le silence mystérieux de la nuit. Devant moi, une grande chauve-souris passait et repassait en décrivant de larges cercles. Une ou deux fois elle me frôla presque, mais je suppose qu’elle en fut effrayée, car elle s’envola vers le port, puis vers l’abbaye.

Lorsque, quittant la fenêtre, je regagnai le milieu de la chambre, Lucy s’était étendue, et dormait paisiblement. Elle n’a plus bougé jusqu’au matin.

14 août

 

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Nous avons passé presque toute la journée sur la falaise est, lisant et écrivant. Lucy semble maintenant aimer cet endroit autant que je l’aime moi-même, et c’est toujours avec regret qu’elle le quitte quand il faut que nous rentrions pour le lunch, le thé, ou le dîner. Cet après-midi, elle a fait une remarque bien drôle. Nous revenions à l’heure du dîner et, arrivées au-dessus de l’escalier, sur la falaise ouest, nous nous étions arrêtées pour contempler le paysage comme nous le faisons souvent. Le soleil couchant, qui descendait derrière le promontoire, teintait d’une belle lumière rouge la falaise d’en face et la vieille abbaye. Nous restâmes sans rien dire un moment, puis Lucy murmura comme si elle se parlait à elle-même : « Encore ces yeux rouges ! Les mêmes, exactement les mêmes ! » Fort étonnée, ne comprenant pas à quoi de telles paroles pouvaient se rapporter, je me tendis légèrement vers Lucy afin de la voir sans toutefois avoir l’air de la regarder ; je m’aperçus alors qu’elle était dans un état de de-mi-sommeil et que l’expression de son visage était des plus bi-zarres. Je ne dis rien, mais suivis son regard. Elle le tenait fixé, me sembla-t-il, sur notre banc où était assise une silhouette sombre. J’en demeurai interdite moi-même car, l’espace d’un instant, j’eus l’impression que cette étrange créature avait de grands yeux flamboyants, mais cela ne dura réellement qu’une seconde. Le soleil illuminait les vitraux de l’église, derrière notre banc que je distinguais encore dans le crépuscule. J’attirai l’attention de Lucy sur ces jeux de lumières, et elle se ressaisit complètement, mais tout en paraissant encore très triste. Peut-être se souvenait-elle de la nuit terrible qu’elle avait passée là-haut. Nous n’en avions jamais reparlé ; je n’y fis à nouveau au-cune allusion, et nous nous remîmes en route. Lucy, prise d’un grand mal de tête, monta se coucher aussitôt après le dîner. Lorsqu’elle fut endormie, je sortis à nouveau, désirant me pro-mener seule sur les falaises ; je me sentais triste, moi aussi, je l’avoue, car je pensais sans cesse à Jonathan. Quand je rentrai, la lune éclairait la nuit au point que, même près de l’hôtel qui se trouvait dans l’ombre, on distinguait le moindre objet ; je levai les yeux vers notre fenêtre et je vis Lucy qui s’y penchait. Je me

 

– 159 – dis que peut-être elle me cherchait, et j’agitai mon mouchoir. Elle ne remarqua rien – en tout cas, elle ne fit pas le moindre geste. À ce moment même, la lune éclaira l’angle de la maison et, par conséquent, notre fenêtre. Je m’aperçus que Lucy, les yeux fermés, avait la tête appuyée sur le rebord de la fenêtre. Elle dormait, et, à côté d’elle, sur le marbre, j’eus l’impression qu’était posé un grand oiseau. Craignant qu’elle ne prît froid, je montai l’escalier aussi vite que je le pus, mais quand j’entrai dans la chambre, elle revenait vers son lit, toujours profondé-ment endormie et respirant avec difficulté ; d’une main elle se couvrait la gorge, comme pour se protéger contre le froid.