Dracula
23 août
– Ils pensent sans doute que je veux vous blesser ! Moi, vous blesser ! Les idiots !
Il y avait somme toute quelque chose de rassurant à cons-tater c’est que, même dans l’esprit de ce malheureux, j’étais dif-férent de mes subalternes ; toutefois, je suivais mal sa pensée. Devais-je comprendre que j’ai quelque chose de commun avec lui de sorte que, pourrait-on dire, nous soyons, lui et moi, du même bord ? Ou bien attend-il de moi tel bienfait qu’il me juge un allié indispensable ? Je vais essayer d’y voir plus clair. Ce soir, en tout cas, il refuse de parler. Il ne se laisse même pas ten-ter quand on lui offre un chaton ou même un chat adulte. Il se contente de répondre :
– Les chats ne m’intéressent plus. En ce moment, vrai-ment, d’autres choses me préoccupent, et je peux attendre… Je peux attendre…
Le surveillant me dit que, une fois que je fus sortis de la chambre, il est resté calme jusqu’à l’aube, puis qu’il s’est mis peu à peu à s’agiter, et cette crise est devenue si violente qu’il a fini par s’évanouir et est resté dans une sorte de coma…
Voilà trois nuits que la même chose s’est reproduite… Des crises violentes pendant la journée, puis de longues heures de calme pendant la nuit. Il me faut trouver la raison de ces répits qui suivent régulièrement les crises. Peut-être notre homme est-il sujet à quelque influence. Si c’était vrai ! Ce soir, nous joue-rons esprits sains contre esprits malades. L’autre jour, Renfield s’est échappé malgré notre surveillance ; ce soir, nous l’aiderons à s’échapper. Nous lui donnerons sa chance et les gardiens se-ront prêts à le suivre, éventuellement…
23 août
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« C’est toujours l’inattendu qui arrive. » Comme Disraeli avait raison ! Quand notre oiseau trouva sa cage ouverte, il ne voulut pas s’envoler, de sorte que tous les arrangements que nous avions pris ne servirent à rien ! Cependant une chose est prouvée : les périodes de calme durent quelque temps. Désor-mais, nous le laisserons libre quelques heures chaque jour. J’ai dit au surveillant de nuit de ne le mettre au cabanon, quand il est paisible, qu’une heure seulement avant le lever du soleil. Il jouira physiquement de cette liberté relative, même si son esprit est incapable de l’apprécier. Mais on m’appelle !… De nouveau, ce à quoi je ne m’attendais pas : le malade s’est échappé, une fois de plus.
Même jour, un peu plus tard
Une autre aventure, ce soir… Renfield a attendu que le sur-veillant soit entré dans la chambre, puis il a profité d’un mo-ment où l’autre était occupé pour se précipiter dans le corridor. J’ai donné l’ordre aux gardiens de le suivre. Comme la première fois, il s’est dirigé vers la maison inhabitée et nous l’avons en-core trouvé appuyé contre la porte de la vieille chapelle. Quand il m’a vu accompagné du gardien, il s’est mis dans une colère extrême, et si mes hommes ne l’avaient pas empoigné à temps, je crois qu’il aurait tenté de me tuer. Tandis que nous le tenions, soudain il est encore devenu plus violent mais, presque aussitôt, il s’est calmé ; cela ma parut fort étrange et, instinctivement, j’ai regardé autour de nous, d’ailleurs sans rien apercevoir. Alors, j’ai suivi ses regards ; mais, de nouveau, je n’ai rien pu distin-guer dans le ciel où la lune brillait, si ce n’est une grosse chauve-souris qui volait vers l’ouest, silencieuse et pareille à un fan-tôme. Les chauves-souris souvent s’amusent, dirait-on, à passer et repasser au même endroit, mais celle-ci semblait se diriger vers un but bien défini. De plus en plus calme, Renfield nous dit bientôt :
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