Dracula

BRAM STOKER · Chapitre 43 sur 161

Pages du PDF

Dracula

4 août

Hélas ! Je crains bien que tout soit fini maintenant. À l’instant même où je commençais à espérer que le second se calmerait, (car je l’avais entendu, dans la cale, donner des coups de marteau) un brusque cri d’épouvante me parvint par l’écoutille, et notre homme fut projeté de la cale sur le pont tel un boulet de canon ; mais c’était un fou furieux, les yeux égarés et le visage convulsé par la terreur. « Au secours ! Au secours ! » criait-il en promenant ses regards sur le mur de brouillard. Puis, sa frayeur faisant place à un sentiment de désespoir, il me dit d’une voix assez ferme :

– Vous feriez bien de venir vous aussi, capitaine, avant qu’il ne soit trop tard. Il est là. Maintenant, je connais le secret. La mer seule peut me protéger de cette créature !

Avant que je ne pusse dire un mot ou faire un mouvement pour le retenir, il sauta par-dessus bord, se jeta à l’eau. Je sup-pose que moi aussi, maintenant, je connais le secret. C’est sans doute ce malheureux devenu fou qui s’est débarrassé de tous les hommes, l’un après l’autre, et, à présent, lui-même a voulu les suivre. Que Dieu me vienne en aide ! Comment expliquerai-je de telles horreurs quand j’arriverai au port ? Quand j’arriverai au port ! Arriverai-je jamais au port ?

4 août

Toujours ce brouillard que le lever du soleil ne parvient pas à percer. Si je n’étais pas un marin, je ne saurais même pas ce

 

– 147 – que c’est le lever du soleil. Je n’ai osé ni descendre dans la cale, ni quitter le gouvernail ; je suis donc resté ici toute la nuit et, dans l’obscurité, j’ai aperçu la chose, je l’ai aperçu, lui ! Que Dieu me pardonne, mais le second a eu raison de se jeter dans la mer. Il a eu raison de vouloir mourir en homme ; on ne peut pas reprocher à un marin de vouloir mourir ainsi. Mais, moi, je suis le capitaine et je ne peux abandonner mon bateau. Mais je sau-rai déjouer les plans de ce démon, de ce monstre : quand je sen-tirai que mes forces diminuent, je me lierai les mains à la roue du gouvernail et j’y lierai aussi ce que… ce qu’il n’osera pas tou-cher ; alors, que le vent soit favorable ou non, je sauverai mon âme et mon bonheur de capitaine !… Je me sens plus faible et, bientôt, ce sera de nouveau la nuit. S’il vient encore me regarder en plein visage, je n’aurai peut-être pas le temps d’agir… Si nous faisons naufrage, peut-être trouvera-t-on cette bouteille et ceux qui la trouveront comprendront peut-être… Sinon… Eh bien ! alors que l’on sache que je n’ai pas manqué à mon devoir. Que Dieu et la sainte vierge et tous les saints viennent au secours d’une pauvre âme innocente et de bonne volonté !… »

Comme il fallait s’y attendre, le jugement conclut au crime sans désigner le coupable. Il n’existe aucune preuve à convic-tion, et personne ne peut dire si l’homme est coupable ou non de tous ces meurtres ; les habitants de Whitby sont unanimes pour soutenir que le capitaine est tout simplement un héros et on lui fera des funérailles solennelles. Déjà, on a décidé que son corps serait placé sur un train de barques pour remonter une partie de l’Esk, puis ramené à la Tate Hill Pier et de là au cime-tière, par l’escalier qui monte à l’Abbaye. Car c’est là-haut qu’il sera enterré.

On n’a retrouvé aucune trace du grand chien ; ce qui est dommage car l’opinion publique est telle en ce moment que la petite ville tout entière l’aurait adopté. Nous assisterons donc demain aux funérailles du capitaine. Et ce sera la fin de ce « mystère de la mer » qui s’ajoute à tant d’autres.

 

– 148 –