Dracula

BRAM STOKER · Chapitre 87 sur 161

Pages du PDF

Dracula

Journal de Mina Harker

– Vous avez raison, dit gravement le vieux professeur en se levant. Nous aurons tous beaucoup à faire, et nous aurons beau-coup de soucis ; mais il n’y aura pas que de soucis, encore qu’après ceux-là nous devions nous attendre à en connaître d’autres. Le Dr Seward et moi, et vous aussi, mon ami – vous plus que quiconque – oui, tous trois nous traverserons bien des heures amères avant d’atteindre la quiétude. Il nous faudra être très courageux, ne jamais penser à nous-mêmes et faire notre devoir ; ainsi tout ira bien !

Cette nuit-là, je dormis sur un sofa, dans la chambre d’Arthur. Van Helsing, lui, ne se coucha pas du tout. Il allait et venait, comme s’il patrouillait dans la maison, mais il ne s’éloigna jamais de la chambre où Lucy gisait dans son cercueil que l’on avait tout parsemé de fleurs d’ail, lesquelles, contras-tant avec le parfum des lis et des roses, répandaient dans la nuit une forte odeur accablante.

 

Journal de Mina Harker

 

22 septembre

J’écris dans le train qui nous ramène à Exeter. Jonathan dort. Il me semble que c’est hier que j’ai écrit les dernières lignes de ce journal, et pourtant combien de choses se sont pas-sées depuis lors, depuis qu’à Whitby nous faisions des projets d’avenir alors que Jonathan était au loin et que j’étais sans nou-velles de lui ; et maintenant, me voilà mariée à Jonathan qui est solicitor maître de sa propre étude ; Mr Hawkins est mort et enterré et Jonathan vient d’être victime d’une nouvelle crise qui, j’en ai peur, peut avoir de fâcheuses conséquences. Un jour, peut-être me questionnera-t-il à ce sujet… Je m’aperçois que j’ai

 

– 278 – la main un peu rouillée pour la sténographie – à quoi mène une fortune inattendue ! – de sorte qu’il serait peut-être souhaitable de m’y exercer à nouveau de temps en temps…

Le service a été très simple, très émouvant. Il n’y avait que nous et les domestiques, deux ou trois de ses vieux amis d’Exeter, son agent londonien et un autre monsieur qui repré-sentait sir John Paxton, le président de l’Incorporated law So-ciety. Jonathan et moi nous nous tenions la main dans la main, et nous sentions que notre ami le meilleur, notre ami le plus cher nous quittait à jamais…

Pour revenir en ville, nous avons pris un bus qui nous a déposés à Hyde Park Corner. Jonathan, pensant me faire plai-sir, me proposa d’entrer dans la grande allée du parc ; nous al-lâmes donc nous y asseoir. Mais il n’y avait que très peu de monde, et toutes ces chaises vides, c’était un spectacle bien triste, qui nous fit penser à la chaise vide que nous trouverions en rentrant chez nous. Aussi, nous ne restâmes pas là et nous nous dirigeâmes vers Piccadilly. Jonathan avait pris mon bras, comme il le faisait toujours autrefois pour me conduire jusqu’à l’école ; à vrai dire, cela ne me paraissait pas très convenable, car on n’enseigne pas, pendant des années, le savoir-vivre à des jeunes demoiselles sans en être soi-même quelque peu mar-quée. Mais maintenant, Jonathan était mon mari, nous ne con-naissions aucune personne que nous croisions, et peu nous im-portait si l’une ou l’autre d’entre elles nous reconnaissait… Nous marchions, allant droit devant nous… J’eus l’attention attirée par une très belle jeune fille, coiffée d’un immense chapeau et assise dans une victoria qui était arrêtée devant la maison Gui-liano. Au même instant, la main de Jonathan me serra le bras au point que j’en eus mal, et je l’entendis me murmurer à l’oreille presque en retenant sa respiration : « Mon Dieu ! » Il ne se passe pas de jours que je ne sois inquiète au sujet de Jona-than, car j’ai toujours peur qu’une nouvelle crise nerveuse ne

 

– 279 – l’ébranle ; de sorte que je me tournai vivement vers lui et lui demandai ce qu’il se passait.

Je le vis très pâle ; ses yeux exorbités et brillants à la fois, de frayeur et d’étonnement, semblait-il, restaient fixés sur un homme grand et mince au nez aquilin, à la moustache noire et à la barbe pointue, qui, lui aussi, regardait la ravissante jeune fille. Il la regardait même si attentivement qu’il ne nous remar-qua ni l’un ni l’autre, de sorte que je pus l’observer tout à mon aise. Son visage n’annonçait rien de bon ; il était dur, cruel, sen-suel, et les énormes dents blanches, qui paraissaient d’autant plus blanches entre les lèvres couleur rubis, étaient pointues comme les dents d’un animal. Jonathan continua longtemps à le fixer des yeux, et je finis par craindre que l’homme ne s’en aper-çût et ne s’en formalisât : vraiment, il avait l’air redoutable. Quand je demandai à Jonathan la cause de son trouble, il me répondit, croyant évidemment que j’en savais aussi long que lui :

– L’as tu reconnu ?

– Mais non, je ne le connais pas ! Qui est-ce ?

Sa réponse fut pour moi un véritable choc car, au ton sur lequel il la fit, on eût dit qu’il ne savait plus que c’était à moi, Mina, qu’il parlait :

– Mais c’est lui… C’est cet homme !

Le pauvre chéri était évidemment terrifié par quelque chose -extraordinairement terrifié ; je crois que si je n’avais pas été près de lui, que s’il n’avait pas pu s’appuyer sur moi, il serait tombé. Il regardait toujours celui qui, pour moi, était un incon-nu ; un homme sortit alors du magasin, tenant à la main un pe-tit paquet qu’il donna à la demoiselle ; l’autre ne la quittait pas des yeux, et quand la voiture démarra pour remonter Piccadilly,

 

– 280 – il suivit la même direction et appela un cabriolet. Jonathan le suivit encore des yeux un moment, puis il dit, comme s’adressant à lui-même :

– Oui, je crois bien que c’est le comte, mais il a rajeuni ! Mon Dieu ! si c’est lui… Oh ! Mon Dieu, mon Dieu ! Si au moins je savais, si au moins je savais…

Il se tourmentait à tel point que je me gardai bien de lui poser la moindre question, de peur d’entretenir chez lui ces pensées qui le torturaient. Je restai donc silencieuse. Je le tirai doucement et, comme il me tenait le bras, il se laissa entraîner. Nous reprîmes notre promenade et nous entrâmes dans Green Park où nous nous assîmes un moment. Cette journée d’automne était chaude, et nous choisîmes pour nous reposer un banc sous un bouquet d’arbres. Jonathan regarda quelques minutes dans le vide, puis ferma les yeux et s’endormit tranquil-lement, la tête sur mon épaule. J’en étais ravie, me disant que rien ne pourrait lui faire plus de bien. Au bout de vingt minutes, il s’éveilla et me dit sur un ton très gai :

– Mina ! Je m’étais endormi ! Oh ! Pardonne-moi, ma ché-rie… Viens, nous irons prendre une tasse de thé quelque part.

Je m’en rendais compte, il avait tout oublié de la rencontre que nous venions de faire, de même que, pendant la maladie, il avait oublié tout ce que cet incident venait de lui rappeler. Qu’il recommençât ainsi à oublier certaines choses ne me plaisait pas : ses facultés mentales pourraient en souffrir de nouveau ou plutôt, en souffrir davantage. Mais, encore une fois, je ne pou-vais pas lui poser de questions : c’eût été lui faire plus de mal que de bien. Je dois pourtant connaître la vérité sur son voyage à l’étranger. Le temps est venu, je le crains, où il me faut délier le petit ruban bleu et lire ce qui est écrit dans le calepin. Oh ! Jonathan, tu me pardonneras, je le sais, et si je le fais, c’est pour ton bien.

 

– 281 –