Dracula

BRAM STOKER · Chapitre 32 sur 161

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Dracula

20 juillet

Je hochai la tête et lui dis que je pensais que ce n’était pas possible, du moins pour le moment, mais enfin que l’on ver-rait… Son visage s’assombrit et j’y lu, comme un avertissement de danger, car il eut soudain un regard féroce qui ressemblait au regard d’un meurtrier. Ce malade, je n’en doute plus, est un homicide en puissance. Je vais voir où le mène son obsession actuelle.

10 heures du soir

Je suis retourné dans sa chambre et je l’ai trouvé assis dans un coin, broyant du noir. Dès mon entrée, il s’est jeté à genoux devant moi et m’a supplié de lui procurer un chat ; son salut, disait-il, en dépendait. J’ai tenu bon, j’ai répondu qu’il n’en au-rait pas ; sur quoi, sans dire un mot, il est retourné dans son coin en se mordant les poings. J’irai le voir de bonne heure de-main matin.

20 juillet

Vu Renfield très tôt, avant le passage du surveillant dans les chambres. Je l’ai trouvé levé et fredonnant un air ; il étendait du sucre sur l’appui de fenêtre, recommençait à attraper des mouches, et cela avec une évidente gaieté. Je cherchai des yeux ses moineaux et, ne les voyant pas, lui demandai où ils étaient. Il me répondit sans tourner la tête qu’ils s’étaient envolés. Il y avait quelques plumes par terre et, sur son oreiller, une tache de sang. Je ne fis aucune remarque mais, en sortant, je dis au gar-dien de venir m’avertir s’il se passait quelque chose d’anormal au cours de la journée.

11 heures du matin

On me dit à l’instant que Renfield a été très malade, qu’il a vomi un tas de plumes. « Je crois, docteur, ajoute le surveillant

 

– 126 – qui m’a raconté l’histoire, qu’il a mangé ses moineaux tout vi-vants ! »

11 heures du soir

Ce soir, j’ai donné à Renfield un bon narcotique, et, pen-dant son sommeil, j’ai pris son calepin, curieux de lire ce qu’il contenait. Je ne m’étais pas trompé dans mes suppositions : ce malade homicide est d’une espèce toute particulière. Je vais de-voir le classer dans une catégorie qui n’existe pas encore, l’appeler un maniaque zoophage qui ne veut se nourrir que d’êtres vivants ; son obsession, c’est d’engloutir autant de vies qu’il peut. Il a donné à manger à une araignée des mouches sans nombre, à un oiseau des araignées sans nombre, puis il aurait voulu avoir un chat pour lui donner à manger tous ses oiseaux. Qu’aurait-il fait ensuite ? On souhaiterait presque aller jusqu’au bout de l’expérience. Mais il faudrait pour cela une raison suffi-sante. On a souri avec mépris quand on a parlé de vivisection, et voyez où l’on en est aujourd’hui ! Pourquoi ne pas faire progres-ser la science dans ce qu’elle a de plus difficile mais plus vital, la connaissance du cerveau, du mécanisme du raisonnement hu-main ? Si je pénétrais le mystère de ce cerveau là, si j’avais la clef de l’imagination d’un seul malade mental, j’avancerais dans ma spécialité à un point en comparaison duquel la physiologie de Burdon-Sanderson ou l’étude du cerveau humain de Ferrier ne serait rien. Si seulement il y avait une raison suffisante ! Mais il ne faut pas trop penser à cela, la tentation est facile : une rai-son suffisante pourrait faire pencher la balance de mon côté, car ne suis-je pas peut-être, moi aussi, congénitalement, un cerveau exceptionnel ?

Comme cet homme raisonne juste ! Les fous, il est vrai, rai-sonnent toujours juste quand ils suivent leur idée. Je me de-mande à combien de vies il évalue un homme, ou s’il l’évalue à une seule. Il a terminé ses calculs très correctement, et au-jourd’hui même, en a commencé d’autres. Qui d’entre nous ne

 

– 127 – recommence pas chaque jour de nouveaux calculs ? En ce qui me concerne, il me semble que c’est hier seulement que ma vie tout entière a sombré en même temps que mon jeune espoir et que, vraiment, j’ai recommencé à zéro. Et il en sera sans doute ainsi jusqu’à ce que le Juge Suprême m’appelle là-haut et re-ferme mon grand livre contenant la balance des profits et pertes. Oh ! Lucy, Lucy ! Il m’est impossible de vous en vouloir, ni d’en vouloir à mon ami qui partage votre bonheur. Mais je ne dois plus m’attendre qu’à une existence sans espoir où seul im-portera mon travail. Oui, travailler, travailler, travailler !