Dracula
Télégramme d’Arthur Holmwood au Dr Seward
– et nous ne devons pas hésiter à agir. Voulez-vous venir déjeu-ner demain à deux heures à Hillingham ? De cette façon, nous n’éveillerons aucun soupçon chez Mrs Westenra : après le dé-jeuner, Lucy s’arrangera pour être un moment seule avec vous. Moi, je viendrai à l’heure du thé, puis nous repartirons en-semble.
« Encore une fois, je suis fou d’inquiétude et j’ai hâte de sa-voir ce que vous penserez de son état. Venez sans faute !
« Arthur. »
Télégramme d’Arthur Holmwood au Dr Seward
1er septembre
« Appelé au chevet de père, plus mal. Lettre suit. Écrivez-moi longuement, ce soir, à Ring. Télégraphiez si nécessaire. Art. »
Lettre du Dr Seward à Arthur Holmwood
2 septembre
« Mon vieil ami,
« Laissez-moi vous dire tout de suite que, selon moi, Miss Westenra n’est atteinte d’aucun trouble fonctionnel, d’aucune
– 182 – maladie. Pourtant, j’ai été terriblement frappé au moment où je l’ai revue. Hélas ! Elle n’est plus du tout ce qu’elle était à notre dernière rencontre. Bien entendu, il ne faut pas oublier que je n’ai pas pu l’examiner comme je l’aurais voulu : notre amitié même rendait la chose assez difficile. Je vais vous dire exacte-ment comment ma visite s’est passée et, de ces explications, vous tirerez vous-même vos conclusions. Alors seulement, je vous mettrai au courant de ce que j’ai déjà fait et de ce que, maintenant, je propose de faire.
« Quand je suis arrivé à Hillingham, Miss Westenra m’a paru d’une humeur enjouée. Sa mère se trouvait près d’elle, et il ne m’a pas fallu longtemps pour comprendre qu’elle faisait l’impossible pour dissimuler son véritable état afin de ne pas l’inquiéter. Car je ne doute pas qu’elle devine, si même personne ne lui en a parlé, combien la prudence est nécessaire à l’égard de Mrs Westenra. Je déjeunai avec ces dames, et comme, tous trois, nous nous efforçâmes de nous montrer fort gais, cet effort eut sa récompense : nous passâmes une bonne heure au moins à nous amuser réellement. Puis, Mrs Westenra monta se reposer, et je restai seul avec Lucy. Jusqu’au moment où nous fûmes passés dans son boudoir, elle feignit cette humeur joyeuse, car les servantes ne cessaient d’aller et venir. Mais aussitôt la porte refermée, elle laissa tomber le masque et, s’affalant dans un fau-teuil, elle soupira et de la main se couvrit les yeux. Je lui de-mandai alors de quoi elle souffrait.
« – Si vous saviez comme j’aime peu parler de moi ! s’écria-t-elle.
« Je lui rappelai que le secret des confidences faites à un médecin est considéré comme inviolable, mais je lui avouai tou-tefois que vous m’aviez dit votre inquiétude à son sujet.
« Elle saisit immédiatement la situation et, en quelques mots, me laissa le champ libre.
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« – Dites à Arthur tout ce que vous voulez. Si j’ai du cha-grin, ce n’est pas pour moi, mais pour lui !
« C’est pourquoi je vous fais part de mes impressions. Je vis tout de suite qu’elle était anémique, quoiqu’elle ne présente aucun des signes propres à cette maladie. De plus, par un heu-reux hasard, je pus examiner la qualité de son sang, car un mo-ment après, elle se blessa légèrement à la main en ouvrant la fenêtre. Rien de grave, bien sûr, mais j’eus ainsi l’occasion de recueillir quelques gouttes de sang que j’ai ensuite analysées. Cette analyse donne un très bon résultat. D’autre part, je ne vois aucun symptôme inquiétant. Néanmoins, comme cet état ané-mique est évidemment le résultat d’une cause bien déterminée, je conclus que cette cause doit être d’ordre mental. Miss Wes-tenra se plaint d’une certaine difficulté à respirer, d’un sommeil lourd, comme léthargique, souvent accompagné d’affreux cau-chemars dont, pourtant, sa mémoire ne garde pas le détail. Elle me dit, enfant, elle était sujette à des crises de somnambulisme et que, à Whitby, cet été, ces crises l’ont de nouveau saisie et que même, une nuit, elle est sortie de l’hôtel, endormie, et est mon-tée sur la falaise où Miss Murray l’a retrouvée ; mais elle m’assure que, ces derniers temps, elle a passé des nuits tran-quilles.
« Comme je ne sais trop ce qu’il faut penser de tout cela, j’ai fait ce qu’il me semblait le plus indiqué : j’ai écrit à mon vieil ami et maître, le professeur Van Helsing, d’Amsterdam, grand spécialiste des maladies de ce genre. Je l’ai prié de venir voir la patiente et, comme vous me dites dans votre dernière lettre que vous prenez tous les frais à votre charge, je lui ai parlé de vous en précisant que vous êtes le fiancé de Miss Westenra. Ceci, mon cher Art, parce que vous en avez exprimé le désir, car je serai toujours fier et heureux d’aider Miss Westenra autant que je le puis.
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