Dracula
28 mai
– Datez la première du 12 juin, la deuxième du 19, et la troisième du 29. Je sais maintenant le temps qu’il me reste à vivre. Dieu me protège !
28 mai
Peut-être trouverai-je le moyen de m’échapper, ou, au moins, d’envoyer des nouvelles chez moi. Des tziganes sont ve-nus au château, ils campent dans la cour. Je vais écrire quelques lettres, puis j’essaierai de les leur donner afin qu’ils les mettent à la poste. Je leur ai déjà parlé de ma fenêtre, nous avons fait connaissance. Ils se sont découverts en s’inclinant profondé-ment et m’on fait toutes sortes d’autres signes que je ne com-prends pas plus, je l’avoue, que ce qu’ils disent…
Ces lettres sont prêtes. Celle pour Mina est sténographiée et quant à M. Hawkins, je lui demande simplement de se mettre en rapport avec Mina. Je l’ai mise au courant de ma situation sans toutefois lui parler des horreurs que somme toute, je ne fais encore que soupçonner. Elle mourrait de peur si je lui dé-voilais toutes mes craintes. Ainsi, si même les lettres n’arrivent pas à destination, le comte ne pourra pas se douter à quel point j’ai pénétré ses intentions…
J’ai donné les lettres ; je les ai jetées, accompagnées d’une pièce d’or, d’entre les barreaux de ma fenêtre et, par signes, j’ai fait comprendre aux tziganes que je leur demandai de les mettre à la poste. Celui qui les a prises les a pressées contre son cœur en s’inclinant plus encore que de coutume, puis les a placées sous son chapeau. Qu’aurais-je pu faire d’autre ? Je n’avais plus qu’à attendre. J’allai dans la bibliothèque où je me mis à lire. Puis, comme le comte ne venait pas, j’ai écrit ces lignes…
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Pourtant, je ne suis pas resté longtemps seul ; le comte est venu s’installer près de moi et m’a dit d’une voix très douce ce-pendant qu’il ouvrait deux lettres :
– Les tziganes m’ont remis ces plis ; bien que j’ignore d’où ils viennent, j’en prendrai soin, naturellement ! Voyez… (il avait donc dû les examiner !) Celui-ci est de vous, adressé à mon ami Peter Hawkins ; l’autre… (en ouvrant la seconde enveloppe il considéra les caractères insolites, et il prit son air le plus sombre, et ses yeux brillèrent d’indignation et de méchanceté à la fois)… l’autre représente à mes yeux une chose odieuse, il tra-hit une amitié hospitalière ! Et, de plus, il n’est pas signé… Donc, au fond, il ne peut pas nous intéresser.
Avec le plus grand calme, il approcha de la lampe la feuille et l’enveloppe, les présentant à la flamme jusqu’à ce quelles fus-sent entièrement brûlées. Il reprit alors :
– La lettre à Hawkins, celle-là, bien entendu, je l’enverrai puisque c’est vous qui l’avez écrite. Vos lettres sont pour moi choses sacrées. Vous voudrez bien, n’est-ce pas, mon ami, me pardonner de l’avoir ouverte, j’ignorais de qui elle était. Vous allez la remettre sous enveloppe, j’espère ?
Et, s’inclinant courtoisement, il me tendit la lettre avec une nouvelle enveloppe. Je ne pouvais, en effet, que rédiger à nou-veau l’adresse et lui remettre le tout sans faire la moindre re-marque. Lorsqu’il me quitta, dès qu’il eut refermé la porte, j’entendis la clef tourner doucement dans la serrure. Je laissai passer quelques instants, puis j’allai essayer d’ouvrir la porte ; elle était fermée à clef.
Quand, une ou deux heures plus tard, le comte, toujours très calme, rentra dans la bibliothèque, je me réveillai en sur-saut, car je m’étais endormi sur le sofa. Le constatant, il me dit sur un ton très poli et enjoué à la fois :
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