Dracula
2 novembre, au matin
J’ai réussi : nous nous sommes toute la nuit relayés sur le siège. Voici le jour, brillant mais froid. L’air est étrangement lourd ; je dis lourd, faute de trouver un terme plus exact ; je veux dire que tous deux, nous nous sentons oppressés. Il fait très froid, et seules nos chaudes fourrures nous donnent du con-fort. À l’aube, Van Helsing m’a hypnotisée ; je lui répondis, dit-il : « Obscurité, craquements de planches et grondements d’eau. » C’est donc que la rivière change d’aspect à mesure qu’ils en remontent le cours. J’espère que mon bien-aimé ne sera pas en danger… pas plus qu’il ne faudra… Mais nous sommes dans les mains du Seigneur.
2 novembre, au soir
Avancé sans répit. Le paysage s’élargit ; les grands contre-forts des Carpates qui, à Veresti, nous semblaient si éloignés et si bas sur l’horizon, font mine à présent de se rassembler autour de nous et de nous barrer la route. Nous semblons pleins d’optimisme ; chacun de nous, je crois, fait effort pour réconfor-
– 570 – ter l’autre, et, par là même se réconforte lui-même. Le Dr Van Helsing dit que nous atteindrons le col de Borgo au lever du so-leil. Il y a peu de chevaux dans cette contrée et le professeur est d’avis que les derniers que nous avons acquis devront nous ac-compagner jusqu’au bout, car nous ne pourrons pas nous en procurer d’autres. Il en a pris deux en supplément, si bien que maintenant nous allons à grandes guides. Ces chers chevaux, qu’ils sont bons et patients ! Aucun trafic ne nous gêne, si bien qu’il m’est très facile de conduire. Nous arriverons au col au pe-tit jour ; nous ne désirons pas que ce soit plus tôt. C’est pour-quoi nous avons pu nous mettre à notre aise et nous reposer à tour de rôle. Que nous apportera la journée de demain ? Nous approchons de l’endroit où mon pauvre chéri a tant souffert. Dieu nous accorde de trouver la bonne direction ! Qu’il daigne veiller sur mon mari et sur tous ceux que nous aimons et qui courent un si terrible danger ! Pour ce qui est de moi, je ne suis pas digne qu’il me regarde. Hélas ! Je suis impure à Ses yeux et le resterai jusqu’à ce qu’il veuille me permettre de me tenir de-vant Lui à l’égal de ceux qui n’ont point encouru Sa colère.