Dracula

BRAM STOKER · Chapitre 81 sur 161

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Dracula

19 septembre

Quand Lucy s’éveilla, assez tard dans l’après-midi, son premier geste fut de passer la main sous sa chemise de nuit et, à ma grande surprise, de prendre les feuillets que Van Helsing m’avait fait lire. Le professeur les avait soigneusement replacés là d’où ils étaient tombés, de peur qu’en s’éveillant, si elle ne les trouvait plus, la jeune fille ne s’alarmât. Alors, elle regarda un moment Van Helsing, puis me regarda, et parut contente.

Elle parcourut la chambre des yeux mais quand elle s’aperçut que ce n’était pas la sienne, elle poussa un cri et, de ses mains amaigries, se couvrit le visage, presque aussi blanc que les draps. La pauvre enfant revenait à la réalité qui, pour elle, à ce moment, se résumait à ceci : elle avait perdu sa mère. Nous essayâmes de la consoler. Si nous parvînmes à soulager momen-tanément sa douleur, elle n’en demeura pas moins fort abattue, et elle se remit presque aussitôt à pleurer, et pleura longtemps. Quand nous lui dîmes que l’un de nous, ou peut-être tous les deux ensemble, nous resterions désormais auprès d’elle, de nouveau elle sembla un peu rassurée. Vers le soir, elle s’assoupit. Chose assez surprenante, alors qu’elle dormait en-core, elle reprit les feuillets glissés sous sa chemise de nuit et les déchira en deux. Van Helsing s’approcha d’elle, lui ôta des mains les morceaux de papier. Mais, comme si elle les tenait toujours, elle continuait le geste de les déchirer ; finalement, levant les mains, elle les ouvrit comme si elle lançait loin d’elle tous les petits morceaux de papier. Van Helsing avait l’air éton-né, semblait réfléchir ; cependant, il ne dit rien.

19 septembre

Toute la nuit, son sommeil fut agité ; à plusieurs reprises, elle manifesta sa crainte de s’endormir puis, quand enfin elle s’était laissée aller au sommeil, c’était dans un état de plus grande faiblesse encore qu’elle s’éveillait. Van Helsing et moi la veillâmes tour à tour ; pas un instant nous ne la laissâmes seule. Quincey Morris ne nous mit point au courant de ses intentions

 

– 250 – mais, toute la nuit, il se promena autour de la maison. Au matin, Lucy, nous nous en rendîmes compte, n’avait littéralement plus aucune force. C’est à peine si elle pouvait encore tourner la tête, et le peu de nourriture qu’elle prenait ne lui profitait pas. Par-fois, quand elle dormait quelques moments, Van Helsing et moi étions frappés par le changement qui s’opérait chez elle. En-dormie, elle nous paraissait plus forte malgré son visage dé-charné et sa respiration était plus lente, plus régulière ; sa bouche ouverte laissait voir des gencives pâles fortement reti-rées des dents, lesquelles paraissaient ainsi beaucoup plus longues et plus pointues. Lorsqu’elle était éveillée, la douceur de ses yeux lui rendait évidemment l’expression que nous lui avions toujours connue, bien qu’elle eût les traits d’une mou-rante. Dans l’après-midi, elle a demandé à voir Arthur, à qui, immédiatement, nous avons télégraphié de venir. Quincey est allé le chercher à la gare.

Ils sont arrivés ici à six heures environ. Le soleil couchant était encore chaud et la lumière rouge qui baignait la chambre colorait les joues de la malade. Quand il la vit, Arthur sut mal cacher son émotion, et aucun de nous n’eut le courage de parler. Au cours des dernières heures, les moments pendant lesquels Lucy avait dormi étaient tout de même devenus de plus en plus fréquents, ou bien des états comateux les avaient remplacés, de sorte que nos conversations – ou plutôt nos ébauches de con-versations – avec elle avaient toutes été fort brèves. La présence d’Arthur, toutefois, agit comme un stimulant. La jeune fille sembla recouvrer un peu de ses forces et elle parla à son fiancé avec plus d’animation que nous ne lui en avions vu depuis notre arrivée chez elle. Lui-même se ressaisit et lui répondit avec tout l’entrain dont il était capable.

Il est maintenant près d’une heure ; Van Helsing et Arthur sont auprès d’elle ; dans un quart d’heure, j’irai les remplacer, et en attendant, j’enregistre ceci sur le phonographe de Lucy. Tous deux alors se reposeront, essayeront de dormir jusqu’à six

 

– 251 – heures du matin. J’ai bien peur que demain aucun d’entre nous n’ait plus besoin de veiller. Cette fois, la pauvre enfant ne s’en remettra pas. Que Dieu nous vienne en aide !