Gaspard des montagnes - Tome IV
Première Veillée ................................................................. 4
PREMIÈRE VEILLÉE
PREMIÈRE PAUSE
Le feu du moulin. – Anne-Marie et l’enfant au Cadran-Bleu. – Lorsqu’Anne-Marie s’éveilla, dit la vieille, elle crut qu’elle continuait son rêve.
… Ç’avait été une longue salle rouge, une sorte d’entrepôt encombré de ballots, de coffres, de bahuts. Sous les fenêtres montait le bruit d’un peuple en émotion. Un per-sonnage qui avait une figure aigre et couperosée, – certai-nement son mari, certainement Robert, – les guettait d’un coin de cette salle. Elle se sauvait, entraînant l’enfant, avec la peur qu’il ne se cognât aux coffres. Mais alors les coffres étaient des mulets chargés de bennes, qui se mettaient sur pied et barraient le passage. Elle essayait d’appeler Gas-pard : tout ce peuple s’agitant, discutant, l’empêchait de se faire entendre…
Elle était à peu près éveillée, et le bruit l’accompagnait encore. Un bruit vraiment comme d’une foule menant dans le haut des voix son brouhaha de risées et de disputes. Qu’y avait-il ?
Soudain, quelqu’un dévala l’escalier ; des poings à une porte : « Le feu !… dans le petit grenier, après celui de l’avoine ! »
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C’était la nuit de Noël. On s’en est trop souvenu. Il fai-sait un vent ! un de ces vents du Midi qui arrachent les tuiles et semblent ébranler la maison. Anne-Marie avait amené l’enfant à Ambert : il avait une telle envie de voir la messe de minuit. Et les Escures étaient trop loin du bourg pour lui faire faire le chemin dans la boue, dans le noir. « Gaspard nous conduira en ville. Nous coucherons au moulin de la place. »
Elle sortit du lit doucement, le cœur battant, entr’ouvrit les volets. Un bourdonnement à mille pétillements et crépi-tements lui emplit les oreilles. Des fumées, qu’une rougeur éclairait d’en dessous, filaient sur le toit du hangar. Elle prit à peine le temps de regarder ; mais ensuite, elle se rappela s’être dit, du premier coup d’œil : « Ils se trompent : le feu est à l’étable. » Au même instant la buanderie s’abranda. Martin et son gendre le Dragon, d’ailleurs, ont toujours sou-tenu que le feu avait paru tout d’un temps en trois endroits du moulin.
Les mains tremblantes, elle vêtit Henri, qui commençait de pleurer. Le passage des fumées bousculait le rougeoie-ment de l’incendie. Ce ronflement s’enflait. Les vantaux du portail tapèrent, rabattus comme par un coup de vent fou, et des hommes à grands chapeaux de paysans se jetèrent dans la cour. Un vieux maigre, apercevant Anne-Marie, lui cria de descendre. Il sauta sur la porte, en bas, essayant de la dé-gonder, sans doute.
Cela ne dura pas le temps de le raconter. De l’étable les vaches déboulèrent en meuglant, dans des tourbillons d’étincelles. Gaspard et le Dragon les poussaient, les char-geaient de jurons, de bourrades ; et ils avaient bien autant de mal à les empêcher de retourner au feu qu’ils en avaient eu à
– 5 – les faire sortir. Brusquement Gaspard fut près des hommes et envoya à trois pas, d’un coup d’épaule, celui qui secouait la porte. Une avalanche de fumée noya la cour. Le tocsin s’était mis à sonner dans la tour Saint-Jean.
Anne-Marie, tenant Henri par le poignet, avait rejoint Mariette. Les cheveux collés aux joues, cette pauvre Ma-riette errait du palier au lit sans savoir à quoi se prendre. « Moi qui étais si contente ! J’avais tout nettoyé pour la fête, tout mis bien propre. » Elle appelait un garçon qui traversait la salle en courant, lui demandait où était son homme, où était son père. « Qu’ils laissent tout ! Qu’ils laissent tout ! Qu’ils n’aillent pas attraper du mal ! »
On galopait lourdement dans les montées. Un tohu-bohu de pieds nus, de sabots, de cris, d’avertissements. Des flammes s’élançaient à travers les planches du galetas. Dans un poudroiement, des gerbes de bluettes partaient et chavi-raient au vent qui roulait en tempête. De là-haut, du clocher, les coups du tocsin s’abattaient l’un sur l’autre. Mais le va-carme du feu, ce grondement d’enfer entremêlé de craquetis, s’étendait, montant dans sa rage, et prenait tout pour soi.
Anne-Marie savait Gaspard là ; elle n’avait point de peur. Il revint, haletant. Sa chemise et son pantalon ruisse-laient. Un vieux manteau militaire était jeté sur ses épaules. Il prit Henri dans ses bras pour le porter au Cadran-Bleu, de l’autre côté du boulevard. Mariette, toute défaite et tout affo-lée, rattrapait Anne-Marie sur la place, lui remettait un pa-nier, qu’elle l’adjurait de garder avec elle.
L’hôtesse leur donna sa plus belle chambre, celle du lit à galons d’or. – C’était un grand lit carré comme une boîte, et peint en gris. Les courtines de serge verte avaient des galons qui montaient, qui tournaient, qui faisaient des roses.
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J’aurais pris ça pour une saleté, et à présent on le cherche tant… – Elle aida Anne-Marie à coucher le petit garçon. De-vant la fenêtre elles dressèrent un matelas, de peur que ce flamboiement qui épouvantait ne l’empêchât de se rendor-mir.
Du cabinet, elles regardaient. Les poussées de lueur où les montagnes de fumée, chassées par l’ouragan, battaient les architectures de l’église, s’élevaient contre les jambes de pierre, les galeries hautes, les balustrades, retombaient dans la nuit. Puis les flammes les écartaient en grandes déchi-rures. On voyait comme en plein jour des troupes de gens grouiller autour du moulin.
Ils déménageaient le logis en basculant tout par les fe-nêtres. Anne-Marie reconnut Mariette qui arrivait à la croi-sée avec une pile d’assiettes et la laissait choir sur le pavé. Elle eut la curiosité d’ouvrir le panier tant recommandé : même en tournant tout, impossible d’y trouver autre chose qu’un morceau de savon et des haricots de semence. Il n’y eut que ceux qui pillèrent pour savoir ce qu’ils faisaient, cette nuit-là. Et Dieu sait si l’on pilla ! On marchait sur le linge autour des murailles.
Anne-Marie ne se sentait pas en droit de quitter l’enfant, et cependant elle aurait voulu aller assister Mariette. Mais ceux qui étaient encore dans le moulin abandonnaient tout : les encadrements des fenêtres prenaient, les bords du toit tombaient en flambant ; la charpente et ses chevrons ne fai-saient qu’une carcasse de braise.
… L’hôtesse se glissa dans la chambre. C’était une grosse bonne femme aux seins sur la bedaine, aux joues molles, comme en suif rouge. « Ah, madame, ce pauvre Mar-tin criait : « Sauvez les meubles si vous ne pouvez pas sauver
– 7 – la maison ! Je ne veux pas qu’on passe le plat pour moi ! » Mais que voulez-vous sauver ? avec ce vent ! Elle se tenait là, en cornette et en camisole, les mains posées sur son ventre. « Qu’il s’en faut voir des peines ! »
Des clameurs les ramenèrent aux vitres. Un mur en tor-chis qui penchait – « Hô ! ho ! » – s’écroula, soulevant une nuée vite attaquée par la rafale. Les hangars où le père d’Anne-Marie entreposait ses marchandises, les greniers, le moulin même tout flambait. Les flammes volaient en énormes touffes déchiquetées dans ce vent de démence. Des voisins arrosaient leurs volets, leurs murailles. D’autres étendaient des couvertures trempées sur les toitures. « De l’eau ! de l’eau ! de l’eau ! » On se passait les cris comme on se passait les seaux dégoulinants qui n’arrivaient pas à moi-tié pleins. Et ces dégringolades de solives, ce vomissement de volcan. « Gare ! gare ! » Des hommes injuriaient le feu en lui montrant le poing. Un peuplier prit comme une torche. La foule recula en poussant des cris. La place et le boulevard fourmillaient de monde. Le curé, M. de Rostaing, qui était podagre et ne sortait qu’en chaise, venait de se faire porter devant le moulin par deux valets en livrée.
— Tout ce côté de la ville y passera, pauvre dame. Un garçon m’a dit que les flammèches allaient jusqu’à Cleu-rettes.
L’hôtesse jeta sur Anne-Marie un drôle de regard, rusé, timide, rapide, et se détournant pour se coller à la fenêtre : « C’est un feu mis », murmura-t-elle.
Anne-Marie se sentit perdre souffle. Ces noirs nuages arrivaient sur elle, l’ensevelissaient dans leur nuit de mal-heurs. Elle recula, retourna près de son petit garçon. En se
– 8 – penchant elle le vit, les yeux tout grands comme pour la questionner.