Gaspard des montagnes - Tome IV

Henri Pourrat · Chapitre 36 sur 44

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Gaspard des montagnes - Tome IV

Sixième Pause ...................................................................... 261

… Valentin n’en pouvait venir à bout. Des secousses pa-reilles à des décharges galvaniques la roidissaient ou la pliaient en arc. Anne-Marie et lui s’agenouillaient, se rele-vaient. Des mots rapides, trois pas vers un flacon de liqueur, un va-et-vient, des soins…

Elmire, cependant, abandonna un châle qu’elle avait à peu près déchiré entre ses dents, se redressa à demi. Elle marmottait, très vite. Anne-Marie comprit : « Ça ne fait rien, je suis damnée… »

Comme Valentin refermait la porte sur sa belle-sœur et sur lui, il entendit Elmire leur crier du fond du salon : « Eh bien, je partirai ! Et je ne partirai pas seule ! »

 

SIXIÈME PAUSE

 

Au petit jour. – Anne-Marie parle à Gaspard. – Le vent de la montagne. – Elle ne voulut jamais que Valentin s’arrêtât aux Escures ou chez lui, même pour panser le cheval. Il fal-lut qu’il la ramenât à l’auberge avant le jour.

La montagne était encore noyée de nuit, de brume, de mouillure. Des oiseaux qui paraissaient énormes, partaient des genêts, se perdaient au-dessus de ces déserts.

Au premier regard de Gaspard, lorsqu’il vint lui ouvrir, elle comprit que tout était fini. Elle s’appuya de l’épaule contre le chambranle et ne put se tenir de sangloter. « Al-lons, viens ; allons, viens, disait Gaspard, à deux pas d’elle. Il est mort doucement. »

 

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Elle trempa le rameau dans le verre, aspergea Jeuselou entre les trois cierges. Il souriait d’un air de mystère et de bienveillance, l’air de quelqu’un qui, d’un autre monde, con-sidérerait nos enfantillages. Dans sa fatigue, agenouillée, elle s’appuyait des deux bras au lit. Elle se perdait un peu dans ses idées, ses songes. D’où il est, maintenant, Jeuselou peut voir la vérité. Il voit Elmire et peut-être qu’il ne la juge pas si coupable. Qui sait si à une époque elle n’a pas été vraiment prête à l’amitié, prête à jeter au feu le petit paquet blanc ? Je crois qu’elle a été intéressée, attirée par Gaspard, par moi, par Gaspard et moi ensemble. Une hantise d’imagination. Qui sait ce qu’elle s’est figuré de nous, et comment cela lui a passionné l’esprit ? Oui, peut-être pas si mauvaise. Il suffit de se détacher des intérêts ; on sent alors l’image qu’on se formait des êtres toute grossière, établie pour notre pratique, ne répondant pas vraiment à ce qui se passe en eux. Et c’est avec ces fausses images que nous faisons tout notre compte. Quelle dérision que les choses de cette vie humaine.

— Tu aurais été là, tu n’aurais rien pu, dit Gaspard. La blessure était trop dangereuse… Il y a de ma faute. C’était à moi de me charger de ce Gervais. Je le connaissais, moi.

Voilà ce monde, songeait Anne-Marie. Ève l’a vendu pour une pomme.

— Écoute, est-ce que tu ne sens pas ce que je sens ? Comme on devrait s’aider, tous, puisque c’est cela : les acci-dents, les malheurs, tant de mal et de peine, et la mort pour finir. Nous sommes tous là-dedans, et nous trouvons encore le moyen de nous en vouloir les uns aux autres. Peut-on ne pas voir ce qu’est cette terre ? Peut-on ne pas avoir pitié des créatures ?

 

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Elle lui parlait d’en bas, à genoux, les yeux sur les siens, avec une grande passion de le convaincre.

Tout de suite raidi, il la perçait du regard.

— Avoir pitié ? Et alors, quand on me tire dessus ?

Nous sommes tous pitoyables : mais il y a ceux qui veu-lent le mal ! Il faut voir cela et prendre parti.

Il la surveillait, se demandant s’il devinait où elle voulait en venir et prêt à la bloquer, déjà.

Valentin vint les rejoindre. Gaspard prit place à son cô-té, devant le corps.

— Il a passé vers minuit… Il murmurait : Adieu, je m’en vais, adieu, je m’en vais… Sa mort, c’est encore l’histoire d’autrefois qui l’a voulue. Elle a suivi, à cause de cet argent. Tout suivra parce que tout se tient.

Anne-Marie se demandait si Jeuselou avait parlé de pardon. Elle cherchait des idées, n’osait dire… La peur lui venait, en impatientant Gaspard, de l’enfoncer dans la dou-leur et dans la colère. Mais elle s’aperçut qu’il n’était plus dans la chambre.

 

Avant de seller le Grand-Blanc, il avança un peu dans le chemin, vers la blancheur de l’aube. Un bois de bouleaux faisait le bruit d’un gros courant lancé sur les cailloux. Le vent soufflait. Il se posait comme une main sur la masse fourmillante de ces jeunes arbres, la ployait, la laissait se re-lever, la ployait encore. Et tout le bois allait, s’élançant, se rasseyant, comme une mêlée de gens dans la danse. Des

 

– 263 – brouillards qui se bousculaient et se déformaient, couraient au bord du ciel.

Il regardait à terre les veines d’eau, les pointes des pierres, les bancs d’une légère vase, brillante de mica, où étaient collés des fétus, derrière l’auberge. Le froid piquait dur. Le vent agitait un chiffon à la lucarne de l’étable, devant ce commencement violet du jour sur le plateau. Dernière pause avant le long départ. Il s’assit pour deux minutes sur un tronc, contre les fagotiers. C’était ce goût qui l’y forçait, un goût de vent mouillé, de montagne. Il respirait ces bonnes prises, et d’autres matins lui revenaient du fond du temps : des rumeurs de voix et des pas dans les pierres, des dos de bure bleue, un chien qui furette, des luisants de hache ; départs au petit jour, les propos, les visages, et la vielle de Jeuselou. Il est mort maintenant, et mes jours à moi, que valent-ils ?

Un peu de bruit le fit tourner. Anne-Marie inquiète, es-soufflée dans sa mante. À sa recherche sûrement, et elle avait eu peur qu’il ne fût en route. L’air et la hâte lui avaient donné un peu de couleurs. Elle souriait avec embarras, at-tendant pour parler que le cœur ne lui battît plus si fort.

— Tu ne me demandes pas pour où je suis partie, cette nuit ? Si j’ai quitté Jeuselou, c’est qu’il m’a envoyée à Elmire Chargnat, dire qu’il pardonnait.

— Que celui qui est à la mort pardonne. C’est sa façon de passer au bon Dieu la besogne qui reste à faire… Alors, demanda-t-il vivement, tu as averti Elmire ? Sais-tu ce que tu es allée chercher ? Sais-tu ce qu’elle peut ourdir à cette heure ?

 

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Elle s’assit sur le tronc d’arbre, à côté de lui, lui prit la main, tira dessus pour la garder. Elle lui rapportait ce qu’Henri avait dit au pré l’avant-veille. « Et vois ! Je m’inquiétais tant. Ce que nous aurions fait n’aurait peut-être rien pu, tandis que la grâce en un moment peut tout. Est-ce que ce n’est pas surtout à Dieu qu’il faudrait s’en re-mettre ? »

Elle tenait sa main. Oui, se disait-il, l’enfant a changé ; elle l’a changé à force de cœur. Moi, j’essayais de lui ap-prendre les choses, j’avais plaisir à jouer au maître d’école. Je parlais, je tranchais, j’étais sûr de moi. Quelle bêtise ! C’est autrement beau d’aller comme Anne-Marie, de ne pas se fier à son esprit, à ses forces, d’aller avec une humilité de confiance. Derrière ceux-là, ne sent-on pas Quelqu’Un qui peut tout ? Elle, elle a raison de dire que nous sommes ac-compagnés : je ne l’ai peut-être jamais regardée sans deviner son ange derrière elle.

 

Il aurait dû se lever, prendre son cheval par la bride, et en route. Mais il se donnait encore ce répit avant de redes-cendre. Il faut que cela sorte à la fin, il faut essayer de dire tout ce qui prend trop de force dans le cœur. Pour qu’elle ne croie pas qu’en ce que je vais faire le sang seul m’emporte. Le sang, le goût de la vengeance.

Il y avait pensé souvent : on est tout, et l’on n’est rien ; on serait ce qu’on voudrait, sans doute. Seulement, il y a l’honneur. Il faut qu’on puisse s’assurer les uns sur les autres. Les bons ce sont ceux qui choisissent et qui tiennent ferme.

 

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Elle le regardait ; tout s’éclairait pour elle. Elle était arri-vée à croire qu’il n’est pas de mérite parce que le tempéra-ment et les circonstances font tout. Le choix, pourtant ! Cha-cun n’a-t-il pas, d’où qu’il soit, le pouvoir de choisir le côté du salut ou celui de la perte ?

— Toi, murmura-t-il, parce qu’un jour tu as dit oui à l’église… Bien sûr, que tu sois faite ainsi, je t’en ai voulu à mort. Mais je comprends et tout le cœur va vers toi.

De la main qu’elle lui avait prise, il prenait son autre main, à elle, serrait ses doigts froidis. Elle, pleurant, riant, elle secouait la tête. « Si tu savais ! » Ah ! elle n’était pas celle qu’il se figurait, et qui allait tout droit, ignorant les marchandages !

Sans les voir, – il les revit en idée par la suite, – il voyait une souche, ses nœuds, ses pierres encastrées dans la terre et les racines, un bâton de digitale monté en graines, avec trois cloches à la cime. Il ne savait plus ce qu’il avait voulu expliquer à Anne-Marie. Mais la garder encore une minute ; avoir encore, rien qu’un moment, l’odeur de sa tête, et l’odeur de laine mouillée de son manteau.

Elle se leva, grelottante. Il prit garde alors que le vent de bisant poussait toujours ces brouillards venus des froides montagnes. Un vent qui devait mordre la peau. Mais il ne savait qu’une chose : qu’il était près d’elle.

Elle était là, plus vraie que le bruit furieux de la feuille ou que la poursuite de ces nuages brassés de vent contre l’argent fumeux du matin. Il regardait sa petite bouche, ses yeux de lumière vivante. Un torrent de force et de joie le baignait ; peut-être pas de la joie, un enthousiasme monté du

 

– 266 – fond de l’être. Que j’aille à ma perte s’il le faut, moi ; mais que je pardonne, non et non.

— Avec toi, tout n’irait qu’à la bonté, dit-il.

— Vois-tu, j’ai repensé à ce mot du petit : Je me suis expliqué le bon Dieu. Je ne sais pas ce qu’il a voulu dire. Peut-être que c’est si simple : il suffit de voir que l’âme a été donnée pour aimer. Tout le reste, affaires, soucis, ven-geances, quels enfantillages. Seulement ce n’est que dans les peines que l’on apprend cela. Sans les peines, on n’arriverait même pas à la compassion.

Compassion : elle pensait soudain que si c’était de la compassion qui se levait en elle, à l’idée de Jeuselou, de Marguerite, chez lui, ce pouvait être de la fureur. Sans plus hésiter, pourtant, elle lui disait ce qu’elle avait dans l’esprit. Quand il punirait Elmire, quand il ajusterait tout, que serait cela, à l’heure de la mort ? « Alors, il n’y a que nos bonnes œuvres pour nous suivre. Pardonne, va, pardonne ! »

Il pardonnerait, mais après. Sinon, ce serait lâcheté, er-reur, et abus.

— Non, pas erreur, personne ne peut se perdre en exer-çant la charité.

— Sais-tu quelle bête c’est, un besoin de vengeance ?

Il avait dit cela bien tranquillement, parce qu’une grande amitié ne le quittait pas. Le vent, le froid du matin étaient bons comme l’haleine même de la montagne. Au bord du chemin, une traînée d’il ne savait quelles herbes faisait pen-ser à un brasier vert. Mais la langue lui avait fourché, il ne s’agissait pas de vengeance ! C’était ce qu’il avait à expliquer à Anne-Marie, ce qu’il cherchait tantôt justement, et qu’il re-

 

– 267 – trouvait. Il s’agissait de haïr le mal. La vision de l’injustice, des faibles à qui l’on fait tort ne pouvait-elle pas vous jeter hors de vous ? Non pas se venger, ni punir, ni même faire la justice, mais faire la grande netteté.

Il le disait, bougeant à peine la main. Anne-Marie avait le sentiment d’un bloc de rocher, et qui tout à l’heure pren-drait sa pente, s’abattrait en foudre. Ce qui allait se trouver à la traverse serait balayé, comme par une déboulée de granit ou de basalte.

 

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