Gaspard des montagnes - Tome IV
Quatrième Pause ............................................................... 293
QUATRIÈME PAUSE
Incendie des Escures. – Anne-Marie dans le pavillon. – La nuit terrible. – Le viatique. – Elle, on l’avait étendue sur une jonchée de paille, devant le feu. L’enfant était mort.
Des galopades dans la cour, une bousculade, des ques-tions, des lamentations autour de lui, disaient à Gaspard que des gens arrivaient, ceux de Roche-Savine, ceux de la Rousse, tirés de leurs maisons par la rougeur du ciel. Deux femmes se mirent à faire des cris. Gaspard se dressa soudain et ses yeux les atterrèrent.
— Sortez ! Sortez tous ! Allez-vous sortir ?
Le métayer amenait Grange, – on l’avait arraché de sur le cadavre du monsieur – le soutenant par dessous les bras, et lui parlant comme à quelqu’un qui n’a plus ses idées.
Valentin entra en coup de vent. Il tenait à la main le por-tefeuille de Robert ; il venait d’y trouver la lettre écrite par Elmire après l’entrevue avec Anne-Marie. Mais il s’occupait de sa belle-sœur, et, tout de suite :
— Vous n’avez donc pas vu ? Le feu est au galetas !
— Eh bien, laisse, que tout flambe ! Prends ton cheval, va nous chercher M. Meissoux. Et dépêche, dépêche !
Il fallut aviser, pourtant. Des flammèches portées de l’entrepôt avaient allumé les voliges de la charpente. Déjà sous ce vent des morceaux de bois en flammes tombaient du galetas dans les chambres de l’étage. Benoni, le pauvre vieux Barthaut, – le bonhomme mourut de la pleurésie qu’il prit cette nuit-là, – eurent juste le temps d’aller chercher de
– 293 – la literie, un peu de linge. Sans vouloir d’aucune aide, Gas-pard transporta lui-même Anne-Marie dans le pavillon du jardin.
Ce vacarme la tue. Quand je l’aurai installée à l’abri, elle sera mieux.
De minute en minute s’enflait ce ronflement à cent gorges. Et l’effroyable aurore montait, semblait se soulever, s’ouvrir par à-coups dans l’air sur les têtes rebroussées des arbres. Que tout flambe, que tout parte au vent. Il s’était agenouillé : en attendant M. Meissoux, de son mieux, il ra-sait les cheveux et dégageait la plaie. Par instants, Anne-Marie se plaignait ; alors, la regardant avec des yeux de tor-turé, il s’arrêtait, la main suspendue.
Ensuite il s’aperçut que M. Meissoux était là ; et Fan-chon, et Pauline. On le poussa doucement dehors. Il entendit M. Meissoux dire à Valentin, près des marches, qu’elle était sous le coup d’une hémorragie qui pouvait l’emporter à tout moment.
Lorsqu’il rentra, elle gisait dans un lit garni de draps. Elle débitait des noms, d’affilée ; et il ne comprit pas d’abord que c’étaient ceux des personnes qui lui avaient fait du bien et qu’elle avait mises dans ses prières. Elle bénissait Dieu des grâces reçues, – ses malheurs, elle ne les avait regardés que comme des épreuves. Puis, s’agitant davantage, elle haussait la voix, une voix vive, enjouée, tintante. Elle était à Chenerailles. Elle disait à Gaspard qu’il y aurait des cerises :
Année de cerises rouges
Met le rire sur les bouches.
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Elle voulait qu’il lui fît une petite échelle, pour elle seule, et aussi un tabouret de bergère. « Je le cacherai sous le noi-setier, dans le pré du haut ! »
On la recouchait doucement, on lui prenait les poignets.
M. Meissoux étalait sa trousse sur une chaise. « Je peux compter sur toi ? Bon. Tu tiendras la tête. Il faudrait plus de lumière. »
L’espace pourtant était allumé d’un rougeoiement qui faisait mal.
Des deux mains Gaspard tenait cette tête châtaine. Il appuyait sur la joue du bout des doigts, lorsqu’elle poussait quelque léger cri dans un sursaut de souffrance. « Anne-Marie, Anne-Marie… » Il lui parlait comme à une petite fille, lui assurant que c’était fini, que M. Meissoux ne la tourmen-terait plus.
Il tenait cette tête contre soi, il respirait l’odeur de ce sang. Et il sentait qu’il n’avait pas encore fait le tour de son malheur. L’horreur d’être seul… M. Meissoux, parfois, sou-pirait profondément, comme un homme tout empêché à sa besogne. Du dehors venaient de grands bruits confus, la ru-meur d’une foule en tumulte. On entendait crier des ordres, et les hennissements des mulets, les meuglements des vaches.
La tempête avait faibli. Mais le vent rudoyait toujours les branchages et faisait tourner un battant ouvert de la fe-nêtre. Pense à Chenerailles, à sa jeunesse. Serait-ce vrai qu’elle va tout quitter ?
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La tête bandée, elle ressemblait à une sœur. Aussi blanche que ses bandages, les traits cavés, les tempes mouil-lées. N’était-elle pas quasi morte ?
M. Meissoux haussa les sourcils, n’osant répondre au-trement au regard de Gaspard. Quelque peu après, rencon-trant encore ce regard : « Peut-être, fit-il, si nous pouvions l’amener jusqu’au matin… »
Des gens entraient dans le pavillon. Valentin vint cher-cher Pauline parce que Grange avait eu une fatigue. Quelqu’un, sans doute Benoni, passait la tête par la fenêtre pour avoir des nouvelles. Une dame apportait un remède qu’elle disait éprouvé. Pauline le posa dans un coin. Un quart d’heure plus tard, elle aurait voulu que M. Meissoux en usât.
M. Meissoux, debout au pied du lit considérait Anne-Marie d’un air mécontent. « Elle ne passera pas la nuit », avait dit l’abbé Boutarel, se faisant fort de sa longue expé-rience.
Elle parut pourtant revenir à elle, et arrêtant les yeux sur M. Meissoux, qui avait la tête couverte d’un bonnet de soie noire, elle fit un petit mouvement d’effroi. « Qui est-ce ? » Gaspard se pencha vers elle. « C’est M. Meissoux qui te soigne ! » Elle ne répondit rien mais parut avoir compris. À un certain air de mystère, il devina qu’elle voulait lui parler. « Ma mère et mes grands vont venir, murmura-t-elle. Quand ils seront là, tu fermeras la porte. »
À cette parole étrange, ce fut comme s’il la voyait déjà avec les morts. Le cœur lui creva tout d’un coup. Tournant les épaules, à gros sanglots d’homme, il se prit à pleurer.
— Tu pleures, tu pleures, toi ?
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Elle s’étonnait, revenant lentement de son délire. Elle se réinstalla sur son lit.
— C’est vrai, il nous a fallu vivre en cachant notre cœur.
Il ne comprenait pas bien ses paroles, mais il se sentait soulevé d’espérance parce qu’elle parlait posément. Tantôt il avait été gêné par son délire : elle toujours si raisonnable. Là, elle semblait songer, de même que quand elle tricotait derrière les carreaux de la salle basse.
— On va me porter Dieu. J’ai entendu qu’on le disait. Et je mourrai au point du jour.
Il fit non, sauvagement, de la tête. Elle lui jeta un coup d’œil, essayant de démêler si c’était assurance ou révolte. Un instant elle se troubla, les prunelles toutes grandes. Elle les tournait vers lui, suppliant qu’on l’assistât, qu’on la pro-tégeât.
Elle se remit peu à peu ; alors, d’une façon malicieuse qui lui rendit soudain seize ans : « Si j’avais des amis qui sa-chent leurs prières… Ah ! – sa figure changea de nouveau – tout comme Dieu voudra ; on ne me trompera pas, mon petit garçon est mort. »
Un moment après elle reprit :
— Ce n’était pas difficile de pardonner à Elmire : tu la détestais. Mais pardonner à cet homme du fond du cœur…
Quelle nuit, quelle nuit. De forts battements faisaient seuls sentir à Gaspard qu’il existait. Il se levait, respirait avec effort, retombait sur sa chaise. Sa tête n’était qu’un feu. Ce
– 297 – qui s’était passé lui semblait un rêve pénible dont il n’avait pas encore l’explication.
Et toujours ce bruit de foule en désarroi, ces clameurs, ces effondrements de toits et de murailles. Comme si hors de ce pavillon le monde même s’écroulait.
Tout s’écroulait. La vie a passé, a passé, et voilà que tout roule au gouffre.
Une tache rouge brusquement apparut, s’élargit sur le bandeau du front. La vue subite de ce rouge sur le linge lui avait cloué le cœur comme d’un coup de couteau.
Malgré ce que disait M. Meissoux, il n’osa se rassurer d’un grand moment. Le jour ne viendrait-il jamais ? M. Meissoux a tiré sa montre : on est sur la mi-nuit. Elle sommeille un peu. Elle sera peut-être sauvée si elle tient bon jusqu’au jour.
Pauline était rentrée en ramenant son père. Il y eut des paroles sans grand sens. Grange disait qu’on pouvait des-cendre à la cave par la première cour et remonter un petit tonneau. Il fallait donner à boire aux paysans, aux gen-darmes, cela se devait ! « Et toi, ma petite, fit-il en appro-chant du lit, ça va mieux ? Allons, tu verras, allons ! » Il rat-trapait Pauline, recommençait à parler du tonneau qu’on remonterait bien du côté de la souillarde.
Gaspard sortit. Il marchait, dans une angoisse de mort. Il se trouva dans le préau, devant un dépôt de meubles, de li-terie, d’ustensiles. Le Nanne le gardait ; il tremblait la fièvre, serré dans une couverture de cheval. Un gendarme ramenait deux femmes qu’il avait prises emportant des bouteilles. C’était comme une foire aux torches, avec des ombres gesti-culantes, des disputes, des chassés-croisés dans le tapage.
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Puis il se retrouva près du parapet, entre Valentin et Pauline. Pauline essayait de lui parler.
— On peut mourir de trois pouces de fer dans le corps, dit-il sombrement, mais le chagrin ne tue pas un homme.
Valentin affirmait qu’Anne-Marie allait reposer, qu’on la soutiendrait par des cordiaux, et qu’au matin tout prendrait meilleure tournure.
Au matin ! quand le matin serait-il là !
À peine si Gaspard écoutait encore. Valentin voulait trop prouver que les blessures à la tête guérissent quand elles ne sont pas tout de suite mortelles. « Vois-tu bien les choses ? aurait-il mieux valu que l’enfant vécût, fils d’un tel père ? Et elle, comment aurait-elle, de sang-froid, supporté cette mort ? Il fallait peut-être ce bouleversement. Songe, songe. Après, elle sera débarrassée de tout lien, de toute crainte… »
— Oui, mais elle est à l’agonie et l’en tirerez-vous ?
À voix basse, Valentin lui lut la lettre d’Elmire. Elle mandait que Gilbert avait été guetté et assassiné par Jeuse-lou et le bossu, qui s’étaient entre-tués lors du partage. Que dans la nuit même Anne-Marie s’était rendue à Balance ; que là, elle s’était donnée à son cousin, pour le remercier de l’avoir délivrée de Gilbert. Une lettre d’une invention et d’une perfidie telles qu’elle avait dû rallumer pêle-mêle chez Robert jalousie, rage et fureur de vengeance. Pour finir, elle indiquait les noms et les endroits de cinq ou six particuliers probablement perdus de vue par les messieurs mais que les Chargnat avaient toujours su où prendre.
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Gaspard ne pouvait raisonner. Il était tombé dans cette somnolence de l’esprit que donnent l’épouvante ou l’extrême fatigue. De ce parapet, il voyait l’incendie tirer de l’ombre les vieux ormeaux d’ampleur et de paix qui de ce côté abritaient les Escures. Le vent n’avait pas cessé de souf-fler, brassant leurs grands faix de feuillages. Le mouvement de ces paquets de verdures, glissant les uns devant les autres, se rapprochant, s’écartant, faisait penser à celui des hommes qui font la chaîne. Des cardées de fumée allaient se mélanger plus loin à d’autres arbres. Au milieu des noirs nuages qui roulaient en chancelant, s’accablant de leurs molles masses, apparaissait une muraille où donnait l’or rouge des flammes.
Il s’avisa d’un étrange silence. Les gens ne criaient plus. Il en vit qui se rangeaient et qui mettaient un genou en terre. Une clochette tinta. Des falots à verres cramoisis brillèrent dans l’allée.
… Il avait suivi la foule qui escortait le prêtre. Il se te-nait près du pavillon, et regardait, son chapeau appuyé contre sa poitrine. « Mon Dieu, si vous le voulez, vous pou-vez la guérir. »
Que vous existiez, nous, nous l’oublions un peu. Mais elle, elle l’a toujours su. Quand elle cousait sous le gros ceri-sier ou près de la fenêtre, elle pouvait penser à ce mystère de douleurs.
Il la voyait allongée sur le lit. Elle s’était signée. Elle joi-gnait les pieds, et ses yeux, maintenant, étaient pleins de son âme. Elle sentait, elle, que Dieu était là, comme dans les maisons où il entrait pour rompre le pain avec ses amis, en Terre-Sainte. Dieu présent, la personne du Sauveur présente.
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